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LE KSAR

Des terrains poudreux inondés de soleil; un amoncellement de murailles grises sous un ciel sans nuages; des maisons d'argile découpant leurs silhouettes sur des bleus profonds; une cité somnolente baignée d'une lumière égale, et, dans le frémissement visible des atomes aériens, quelques ombres venant çà et là détacher une forme, accuser un geste, parmi les groupes en burnous qui se meuvent sur les places : tel m'apparaît le ksar, vers dix heures du matin, par une journée de décembre, avec quinze degrés de chaleur au plus et autant d'éclat que si nous étions en plein été.

Le regard ébloui ne sait d'abord où se poser.

C'est l'heure où s'anime la place comprise entre l'enceinte crénelée de la redoute et le front sud du ksar.

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Les âniers, en sandales de paille, s'y rendent les premiers avec leurs bourriques chargées, les unes, de gerbes d'alfa pour la nourriture des bestiaux, les autres, de bois de genévrier coupé sur une montagne des environs. Les bêtes, exténuées, se couchent auprès de leurs maîtres. Ceux-ci, par paresse, négligent de les délivrer de leurs fardeaux. Les pauvres ânes

attendent ainsi tant que le bois n'est pas vendu. Il en coûterait si peu cependant de les soulager!

Bientôt la place se couvre d'indigènes. Des marchands disposent par tas les fruits de conserve : abricots secs, figues écrasées, dattes gluantes autour desquelles bourdonnent les mouches. D'autres arrivent des jardins avec un approvisionnement de légumes frais. Ils étalent sur la poussière des courges de toute forme et de toute grandeur dont les ventres reluisent à côté de monstrueux navets, de chapelets d'oignons

Le ksar.

violets, de carottes pâles venues à force d'eau et qui atteignent la dimension de nos betteraves.

Allant d'un groupe à l'autre, je me glisse au travers de cette foule d'Arabes affairés. A chaque pas quelque pauvre diable, passant près de moi, me frôle de ses haillons.

La circulation se porte principalement dans la grande rue, vers les comptoirs des Mzabites et des Juifs, tout le long de leurs boutiques garnies d'un auvent faisant ombre sur les sacs de marchandises qui encombrent les portes. A la seule inspection de ces boutiques on connaît les ressources du pays, son commerce et sa primitive industrie.

Non loin des boucheries arabes où pendent au soleil des quartiers de viande de chèvre ou de mouton, les brodeurs sur cuir et les forgerons-armuriers travaillent dans le demi-jour de leurs ateliers, loges étroites qui ne sont guère plus hautes que des niches à chiens.

Ainsi qu'un rat dans son trou, un Juif à barbe de bouc, alchimiste sordide, les paupières baissées sous le verre de ses besicles, fouille avec des pinces le fond d'un creuset où les métaux se prêtent à des alliages lucratifs, puis se convertissent en bagues, en pendants d'oreilles, en parures variées, dont la ciselure est comptée pour rien : chacun de ces bijoux curieux s'échange poids pour poids contre l'argent monnayé du client.

Plus loin, dans des magasins dont les casiers débordent de soieries, de cotonnades importées d'Europe, les nomades peuvent non-seulement faire provision des articles de corroyage et de sellerie que fabriquent les indigènes, mais trouver encore

divers échantillons de notre ferblanterie, des miroirs d'une trempe équivoque, des savons, des parfums, toute une camelote d'importation à l'usage de gens aimant tout ce qui brille. Ils n'hésitent pas, par exemple, à clouer sur leurs portes

en palmier vermoulu des fonds de boites à sardines en guise d'ornements.

De chaque côté de la rue commerçante, entre les dunes et la rivière cachée par des jardins, s'échelonnent les sept quartiers du ksar. Un réseau de ruelles tortueuses et mornes permet de

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les parcourir. Parmi les burnous de couleur terreuse, le rouge des habillements de femme égayé un peu la nudité des murs en brique crue derrière lesquels cinq mille indigènes enferment leur vie monotone.

Comme dans tous les ksour, les maisons laissent saillir plus ou moins, à hauteur des terrasses, des pièces de bois creux servant à l'écoulement des eaux pluviales. Mais plusieurs façades se distinguent ici par leurs balcons rustiques, par des escaliers en menuiserie qui montent à l'étage supérieur. D'autres, arc-boutées sur leurs piliers de bois fruste, forment des voûtes, des portiques. La population mâle, attirée là par l'ombre, vient y rêver des journées entières. Certaines rues, toutes portes closes, donnent l'impression d'une ville inhabitée. Parfois un chien grognon, m'entendant marcher, passe le bout de son museau rageur par la fente d'une porte mal jointe.

J'avance ainsi à travers les zigzags les plus imprévus, ne croisant que de rares passants, assez pauvres gens, éborgnés presque tous à la suite de quelque ophtalmie, lorsqu'un brouhaha de voix enfantines me révèle le voisinage d'une classe d'écoliers. Guidé par le bruit, j'arrive aisément à la mdersa, école située sur le point culminant du quartier des Oulad-Attig.

L'entrée en reste libre. Au fond d'une salle obscure se tiennent vingt-cinq ou trente espiègles, les jambes croisées, devant le maître et les deux répétiteurs qui l'assistent. Point d'autre outillage scolaire que des tablettes en bois ornées de passages du Coran tracés en caractères de plusieurs couleurs.

Le maître me salue du regard sans se déranger, tandis que

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ses jeunes disciples, détournant sur moi leurs yeux distraits, ouvrent toute grande leur bouche et braillent encore plus fort en ma présence, tous à la fois le même verset, chacun sur un ton différent, avec si peu d'ensemble, que je me demande comment le répétiteur peut s'y reconnaître pour reprendre un élève en faute.

Épeler à haute voix, écrire ou réciter quelques préceptes du

Livre sacré, tel est l'enseignement otfert au petit ksourien dans sept ou huit écoles du même genre. Cela doit lui suffire pour se conduire dans la vie, si ses parents ne l'envoient pas à l'école franco-arabe. Et encore au bout de six mois sa mémoire sans durée oublie-t-elle presque toujours les connaissances utiles que notre instituteur a mises à sa portée.

Mais le moment de la récréation est venu : voilà les écoliers dans la rue, gesticulant et se culbutant. Je reste avec le professeur. 11 m'engage à grimper derrière lui les degrés inégaux

Le ksar.

d'un escalier sans jour. J'évite, en baissant la tète, des plafonds trop bas, je passe sous le linteau d'une porte exiguë, puis, tout à coup environné d'air, de lumière, d'espace, je demeure ébloui, charmé : Bou-Saada se découvre en entier, déployant son amphithéâtre de terrasses qui s'infléchit au gré des renflements du monticule.

Ainsi que l'eût fait un cicérone dans un édifice public, mon guide m'invite à jouir du coup d'œil à vol d'oiseau.

Les maisons, à cette heure méridienne, montrent leurs terrasses inoccupées. De rares ombres en accusent les reliefs. Les mois, les années, le soleil, ont recuit et crevassé les blocs de terre, tandis que des pluies torrentielles en ont écorné les angles, ébréché les lignes. On dirait quelque ébauche de ville conçue dans les temps hébraïques et qui, survivant à l'écroulement de ses temples, résisterait encore à la destruction. Pas une mosquée ne dresse son minaret au-dessus du niveau des toits.

C'est sur ce tas de boue calcinée qu'est né le bon pédagogue. Jamais il ne l'a quitté. Et bien qu'il ait pu maintes fois entendre vanter les mérites d'Alger, de Constantine ou de Tlemcen, sa simplicité s'ébahit cependant sur la beauté architecturale de cinq ou six habitations aux coins relevés en triangle. Ce sont là des lieux de prière.

11 me signale en outre deux monuments minuscules, deux koubbas à coupole ovoïde tranchant par leur blancheur sur l'uniformité de l'ensemble. 11 les désigne du nom des santons qui y furent enterrés.

Puis, l'air tout épanoui, il indique du doigt le sillon de

verdure poudreuse qui, après avoir un moment contourné la ville et la rivière, s'arrête court dans une désolante nudité de roches ou dans les sables accumulés par le vent du désert.

Mais le Bou-Saadi aime son pays. 11 n'en conçoit pas un meilleur. Son langage imagé s'épuise en métaphores pour en exprimer les délices. Bou-Saada, le nom du ksar, est synonyme de bonheur. Pour cet entant du Sahara, ce filet d'eau courante et ces huit mille palmiers sont le paradis terrestre.

« Et toij quel est ton pays? » dit le maître d'école, me questionnant à son tour.

Je lui réponds :

« C'est Paris.

— Et dans Paris y a-t-il aussi une rivière?

— Oui, vingt fois large comme l'oued Bou-Saada.

— Et où il y a de l'eau toujours?

— Toujours, et profonde, où voyagent comme en mer des bateaux chargés de monde et de marchandises.

— Paris est-il donc plus grand qu'Alger? »

Alors, essayant de lui faire saisir l'énormité de notre capitale :

« Oui, beaucoup plus grand, lui dis-je. Nos écoles et nos mosquées y sont aussi nombreuses que les maisons de ton ksar. Et cette plate-forme où nous posons le pied, fût-elle six lois plus élevée, n'atteindrait que tout juste la hauteur de nos demeures en pierres massives. Celles-ci couvrent une telle étendue que le meilleur cheval des Ouled-Nayls marcherait depuis l'aube jusqu'au coucher du soleil pour faire seulement

Le /{sar

le tour de leur mur d'enceinte. Partout, en dehors, sont des jardins, bout à bout, dont on ne voit pas la fin.

— Une ville pourrait donc à elle seule couvrir la plaine du Hodna? répliqua-t-il en allongeant le bras vers l'espace.

— Assurément.

- Mais combien existe-t-il de villes semblables dans les contrées que vous habitez?

— 11 en est un petit nombre d'aussi vastes ou de moins considérables, qui toutes sont autant de merveilles. »

Ici mon interlocuteur s'arrête soudain. Ce qu'il apprend de moi pèse sans doute à son intelligence. Il me laisse, fait quelques pas, se blottit dans une encoignure et ne dit plus mot, tandis que je contemple à loisir la ville assoupie dans la tiédeur qui succède au refroidissement d'une nuit d'hiver. Le ksar tout imprégné des reflets du ciel, des rayonnements, des limpidités, des tendresses, que prodigue la saison clémente, oppose avec douceur les gris fauves de ses maisons aux gris violacés des collines arides dont la base touche aux jardins de palmiers.

La caresse d'une brise faible incline çà et là les fumées qui s'échappent des foyers. Tout bruit s'amortit dans le fond des étroits passages ou reste étouffé sous les lambris des intérieurs. A peine si, par intervalles, les abois de quelque chien, le chant enroué d'un coq, viennent rompre le silence. Je perçois jusqu'aux battements d'ailes des pigeons qui traversent l'air fluide

Parfois une ménagère surgit d'un escalier invisible, promène un instant sa silhouette sur la terrasse, puis disparaît comme

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dans une trappe. La nature reprend aussitôt son immobilité

sévère.

Ondulant en vagues jaunâtres, les dunes prolongent leur coulée de l'ouest vers l'est et se disséminent à travers des steppes qui dépassent les chotts desséchés. A plus de trente lieues, perdues dans une brume indéfinissable, se devinent les montagnes du Tell. Seul, en ces vastes étendues, un Arabe s'éloigne sur son chameau dans la direction de Msila, et produit exactement l'effet d'une fourmi rampant sur le sable.

Parmi les ustensiles qui trament sur les terrasses., je remarque certains appareils en forme de berceau dont l'usage s'indique de lui-même. Leur cage dégarnie pose sur des tréteaux recouverts d'un matelas de palmes séchées : ce sont des lits qu'on revêt en été d'une tenture, des refuges où les habitants vont chercher le repos quand,, par les nuits étouffantes, l'air des chambres n'est plus respirable.

Le soleil, dans sa marche, supprime peu à peu les ombres. Celle qui tout à l'heure encore enveloppait mon instituteur ne protège plus que ses pieds, pendant que son nez grille doucement. Il a fini par s'endormir sans rabattre le capuchon de son burnous. Le sommeil l'a pris au milieu de ses oraisons. Ses doigts inertes lâchent les grains du chapelet qu'il porte au cou.

Je voulais, avant de m'éloigner, lui adresser un mot de politesse, mais serait-il bien convenable de réveiller ainsi ce musulman? Un trait de la vie du Prophète, dont je me souviens à propos, m'invite à n'en rien faire.

Le ksar.

Mahomet dormait un jour au fond d'une grotte ignorée de ses ennemis. A son réveil, il aperçut, blotti dans les plis de sa robe, un chat qui sommeillait profondément. Alors sa haute sagesse lui suggéra une pensée hospitalière. Avant de quitter la place, avec le tranchant de son glaive il sépara sans bruit le pan de son vêtement et l'abandonna au confiant animal, à cet innocent « envoyé de Dieu ».

Un exemple aussi auguste me permet-il encore d'hésiter? Le sommeil d'un chat ayant trouvé grâce devant un si grand prophète, je ne saurais trop moi-même respecter celui d'un croyant qui, de plus, est maître d'école.

Que mon dormeur se cuise donc en paix au soleil de sa patrie!

Je redescends seul l'escalier et, m'acheminant par les rues en pente, j'ai bientôt regagné la grande place, où l'on a trouvé pour moi un logement vacant.

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