PRIÈRE DU SOIR
Derrière moi, plusieurs monticules hérissés de rochers me cachent une à une les maisons de Bou-Saada. Je cesse bientôt de voir l'oasis, ses palmiers, ses bancs de sable. J'avance au sud, en plein cœur d'été, avec un spahi pour guide, et suivi d'un muletier qui, pieds nus, gardant à la main ses sandales de paille pour les ménager, excite de temps à autre par un cri la mule chargée de nos cantines.
Nos chevaux foulent avec peine un sol dur et pierreux, succession de plateaux désolés, servant de transition aux contrées mystérieuses que les indigènes désignent d'un nom qui se passe de commentaire : Pays de la soif!
Ici, les ondulations de dunes peu élevées varient l'aspect des solitudes; là, d'interminables steppes laissent croître l'alfa, le drinn, et d'autres végétaux, tordus par la sécheresse.
De l'aube au déclin du jour, nous marchons sans qu'un
nuage vienne tempérer l'ardeur du soleil , dont le disque rayonne au-dessus d'une nature fauve.
Dès l'aurore, l'astre radieux émerge à l'horizon sans brume. Chaque soir il s'éclipse avec une splendeur nouvelle.
Sur les terrains brûlés, nos ombres raccourcissent ou allongent graduellement, au cours monotone des heures.
Rien ne bouge en dehors de nous, rien ne rappelle la vie. Quand nulle brise ne souffle, l'absence de mouvement devient plus sensible encore. Notre petit groupe semble s'aventurer sur quelque terre inhabitée.
Pendant la halte de midi, sous l'accablement de la chaleur, on se réfugie dans un pli de la dune, dans le creux d'un rocher, ou encore sous l'ombrage d'un de ces bétoums (pistachiers) solitaires, qui soulagent le regard de tant d'aridité. Ces arbres, aux rameaux tondus par les chameaux des caravanes, mutilés
Prière du soir
à leur faîte par des voyageurs à court de bois, défient la saison torride, comme ils résistent à la hache, à la dent des ruminants. Souvent, à distance, leur dimension s'exagère. On les prend pour des arbres géants quand le mirage se fait un jeu de tromper nos sens, peuplant, comme à sa fantaisie, les grands espaces nus, de fantômes de villes ou de lacs illusoires.
Parfois, à travers les plaines sans limites, des dromadaires dont les gardiens, blottis sans doute en quelque endroit frais, ne se montrent pas, s'en vont pâturant devant eux, le cou tendu, ou baissant la tête pour brouter une plante sauvage.
Chaque jour ressemble au précédent. Point d'événement qui en marque le passage, et cependant, tant l'impression de grandeur nourrit l'âme qui la recherche, quelles journées pleines!
Vers le milieu de la onzième, nous joignons un groupe d'Arabes détachés de la tribu des Larbaa. Ces gens, d'allures bibliques, mènent un convoi d'une soixantaine de chameaux au marché de Constantine pour s'y ravitailler, le blé faisant défaut sur leur territoire. Nous cheminons ensemble vers le même campement, prenant, nous, un peu d'avance sur eux, afin d'éviter la poussière soulevée par les chameaux.
Enfin, au jour baissant, un douar de nomades se découvre. Ses tentes, zébrées de bandes brunes, forment le cercle, à proximité de plusieurs puits qui se manœuvrent à l'aide d'une perche faisant bascule, tels qu'il s'en trouve encore dans nos campagnes.
En l'absence du scheik, un vieillard s'avance, me conduit à la
tente des hôtes, où je mets pied à terre pendant que la caravane, arrêtée aux confins du douar, dispose son bivouac. Ceux-ci assemblent les chargements, ceux-là dirigent vers les puits les chameaux délivrés de leurs bâts.
Allongé sur un tapis, tandis que près de moi le scheik
demeure silencieux, je puis, sans me déranger, suivre tous les mouvements des grands animaux se désaltérant dans les margelles.
Comme ils ne passent que tour à tour à l'abreuvoir, les derniers servis boivent encore au moment où le soleil embrase le couchant sur toute son étendue. Entre leurs jambes arquées, tout au fond de la plaine dont la ligne extrême simule l'horizon d'une mer calme, se profilent, dans un poudroiement d'or, les cimes aplaties d'une rangée de collines bleues.
Prière du soir.
La nuit approche. Une ombre violàtre enveloppe rapidement la tribu d'Arabes qui vivent là presque sans besoins. Déjà les troupeaux, ramenés des pâturages, bêlent autour des tentes. Heure de repos, d'apaisement, où le silence qui s'établit dans la nature gagne peu à peu les hommes et les animaux. On n'entend bientôt plus que la rumeur accoutumée des femmes occupées à traire les brebis, ou le cri des bergers qui parquent leurs bêtes.
Alors, dominant tout bruit, une voix d'homme s'élève, vibrante. Elle module, ainsi qu'un chant, l'appel à la prière, quatre fois répété aux échos, et dont les terminaisons meurent en notes longues et sonores.
Le rassemblement s'accomplit. Aux hommes du douar viennent se joindre ceux de la caravane. Tous se prosternent, la paume des mains tournée vers la poitrine, le regard tourné dans la direction du tombeau de Mahomet. « Allah ah Kbir! (Dieu est grand!) » prononce à haute voix un thaleb en commençant la prière du soir.
— Allah ah Kbir! répète l'assistance.
Le pieux murmure, que nul temple n'emprisonne, répand son harmonie dans l'infini de l'univers.
Ainsi ces cœurs simples, se confiant à une bonté suprême, élèvent vers l'Éternel leur plainte, leur espérance. La religion vient consoler cette poignée d'êtres humains qu'une vie errante met à la merci de calamités sans nombre.
« Dieu est grand! Dieu est grand! » redisent ensemble les croyants, tandis que derrière eux l'auréole du soleil disparu
empourpre encore la transparence des vêtements blancs, et que, des hauteurs du zénith, le ciel laisse tomber des reflets d'azur sur tous les dos courbés vers la terre.
Quand le verset final expire sur les lèvres du prieur, les ombres de la nuit obscurcissent les visages. Alors les groupes se séparent. Chacun regagne son foyer.
Le douar ne dessine plus qu'une silhouette noire, découpant sur le ciel de légères fumées dont les colonnes, droites au-dessus des tentes, se dissipent promptement dans Pair, qu'aucun souffle n'agite. A peine entend-on bruire, à travers le silence, les mâchoires des ruminants, l'aboiement de quelque chien aux écoutes.
Dans le lointain, les horizons se couvrent de mystère. Peu à peu le ciel se constelle. La lune s'élève avec majesté. Toute la nature semble s'associer à cette parole de l'homme :
— Dieu est grand!