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LES CHIENS DU DOUAR

Les yeux fauves, obliques, rapprochés; le museau long, effilé; des moustaches de chat, la gueule amplement fendue, les oreilles pointues et droites; la face, des mâchoires aux tempes, encadrée d'un collier de fourrure dont les poils, hérissés en crinière sur le cou, se fondent harmonieusement dans une robe laineuse, de couleur roussàtre, nuancée de blanc au poitrail; le corps bien proportionné; la queue basse, traînant un panache épais; une taille robuste, élégante et souple, avec la démarche prudente du chacal, du renard ou du loup, tel est l'ensemble des traits qui distinguent l'ordinaire gardien, l'inséparable compagnon de l'Arabe.

En petit nombre dans les ksours, où l'habitant sédentaire verrouille sa maison, les chiens constituent pour les nomades une imposante- milice. Chaque tente en possède plusieurs, et n'aurait-on passé qu'une nuit dans quelque douar hospitalier, l'oreille garde le souvenir de ces hôtes bruyants. Leurs aboie-

ments enroués, aux intonations discordantes, qui se répondent et parfois se mêlent aux glapissements des chacals, sont la terreur du voyageur fatigué.

Nuit et jour ils veillent près de l'habitation, donnant de la voix au moindre bruit qui se révèle au loin. Si le bruit se rapproche, si quelque étranger se dirige vers le douar, ils bondissent aussitôt jusqu'à leurs avant-postes et se rangent en bataille devant le visiteur intimidé, qui n'ose plus faire un pas et se voit obligé de parlementer à distance; mais déjà son appel est devancé, des hommes viennent à sa rencontre; sous une grêle de pierres, la meute se sépare, et chaque chien regagne sa place en mordant de rage les projectiles qui lui sont jetés.

Habitué à ces rebuffades, le gardien des douars les subit avec résignation. L'Arabe, orgueilleux, ne manifeste de sensibilité qu'à l'égard du noble slougui (lévrier). Toutefois, s'il accorde à celui-ci le libre accès du logis, si, par mille soins empressés, il ménage ses délicatesses et va jusqu'à céder à ses caprices, il ne s'abaisse pas au point de laisser paraître l'affection qui le lie au compagnon de ses plaisirs. L'attachement singulier que les Français témoignent au chien semble au musulman un grave oubli du respect humain, et les embrassements prodigués à cet animal méprisable comme à un être doué de raison, sont constamment l'objet de ses railleries. Pour lui, loin de récompenser par une caresse le serviteur qui le garde avec tant d'opiniâtreté, il ne daigne même pas s'occuper de sa nourriture. L'infortuné chien, traînant une vie misérable, cherche sa subsistance autour des campements. Réduit, presque en tout temps, à se contenter

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d'aliments immondes, tout au plus arrive-t-il à ne pas mourir de faim. Battu sans cesse, lapidé, il est maigre, marqué de plaies. Et cependant cet esclave aimant se réjouit à la vue des êtres

qu'il sert : au départ comme au retour, il leur rit, agite humblement Teventail de sa queue. Boiteux ou malingre, affaibli par les jeûnes ou écloppé à la suite des coups qu'il reçoit, il montre un zèle toujours égal, et rien, ni les privations ni les mauvais traitements, ne saurait ralentir l'ardeur et la constance de l'instinct admirable qu'il tient de la nature.

Turbulent et fanfaron dans la zone de son commandement, le chien arabe est tout autre en liberté, quand il rôde ou guette une proie. Il avance alors d'une allure féline, la queue entre les jambes, l'oreille au vent, toujours soupçonneux, ne s'aventurant en dehors des sentiers battus qu'avec mille précautions, s'inquiétant de l'objet qu'il n'a pas encore flairé, s'arrétant, se détournant, devant toute apparition humaine. On ne sait presque plus, surtout à la tombée du jour, si c'est une béte sauvage ou un animal domestique. De fauves accouplements résultent parfois de ce vagabondage. Les chiennes, après leurs courses affolées, mettent bas de certains métis en qui s'altèrent et s'amoindrissent les qualités d'une race dont le type originel peut avoir de l'analogie avec le chien de berger de nos contrées.

Il semblerait qu'un peuple pasteur ait dû songer tout d'abord à confier la garde de ses troupeaux à ce vigilant gardien. Jusqu'ici pourtant l'Arabe s'est passé de son concours, soit qu'il ait méconnu, soit qu'il ait dédaigné l'avantage qu'il en pouvait tirer. C'est ainsi que, chez les nomades., en plaine comme dans la montagne abrupte, l'office de chien est rempli par le berger lui-même : il pourchasse et ramène à coups de pierres, quand la voix ne suffit pas, les brebis qui s'écartent.

Si l'indigène s'est privé là d'un auxiliaire qu'il eût facilement dressé à conduire le bétail, il a su cependant l'utiliser lorsqu'il s'est agi de poursuivre l'animal impur dont un commandement du Prophète interdit de manger la chair. Donne-t-on dans certaines tribus la chasse au sanglier, lévriers et chiens de garde, lâchés ensemble sur ses traces, rivalisent d'adresse et de

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courage. Le flair des uns seconde l'agilité des autres. Le déshérité partage avec son rival les blessures faites par l'ennemi, et s'il succombe en combattant, qu'importe la perte! Comme son frère privilégié, le pauvre hère n'a pas d'ancêtres dont on vante les exploits, ni de rejetons qui soient d'un grand prix.

De temps à autre, jours fortunés où peuvent enfin s'assouvir les appétits longtemps contenus, la mort apporte en pâture tantôt un cheval, tantôt un chameau ou quelque pauvre bourrique morte à la peine. Lorsque dans le cours d'un voyage une bête de somme s'abat en chemin, la caravane l'abandonne, les fauves de la contrée la dévorent, ses ossements battus par les vents deviennent, dans les vastes solitudes, d'utiles points de repère pour le voyageur égaré; mais quand, au milieu du campement, meurt un des animaux de la tribu, son cadavre est aussitôt traîné à l'écart, à une ou deux portées de fusil des tentes.

Là, sur un plateau pierreux, a été jetée la dépouille d'un cheval étendu les crins épars, les membres raidis, un genou légèrement replié sur l'autre. L'encolure aplatie semble enfoncer dans le sable. La tête osseuse ne montre plus que des naseaux flasques, une bouche entr' ouverte et des dents souillées d'une bave visqueuse et verdàtre. L'effort du râle final n'a pas sensiblement modifié l'expression de douceur passive qui caractérise le docile animal. Mais le tarissement des fluides a tendu la peau comme un parchemin sur le chanfrein brusqué de la face, dont les moindres saillies apparaissent. L'œil terne, demi-clos, s'est profondément retiré dans la cavité de l'orbite.

En partie voilé par une longue touffe de crins, le front large et intelligent fait songer aux qualités morales de ce vieux serviteur dont la destinée, à travers les fatigues et les périls, fut si étroitement liée à celle de son maître. Sa vie s1est usée au caprice d'une force dont il n'avait pas conscience et que la moindre de ses révoltes eût pu briser. Et maintenant la nature convie tout un peuple d'affamés à se disputer ses restes. De ce corps inerte, elle fait une proie autour de laquelle s'allument de nombreuses convoitises. L'appât de cette chair inanimée met en mouvement les carnassiers des alentours. Tous quittent leurs retraites mystérieuses et vont à la rencontre de la proie pressentie, tandis que les gardiens du douar épient l'heure favorable pour s'en repaître les premiers.

Tant qu'un être humain circule sur les sentiers, les prétendants se méfient de quelque embûche, les hésitations se prolongent. Au-dessus de l'animal immobile, les volées de corbeaux et de vautours à blanche collerette traversent le ciel de long en large. Les chiens, louvoyant, rôdent de leur côté. L'effronterie des corbeaux, qui s'abattent sur la triste pâture et la couvrent de leurs masses noires, va les décider à intervenir : drame étrange, où la force et la ruse sont aux prises. Epouvantés par ces nouveaux convives, les oiseaux voraces fuient d'un vol bas, et vont, à quelques pas de là, guetter le moment où ils pourront revenir sans danger.

Un chien au pelage de lion et de mine féroce s'est avancé avec hardiesse. Il flaire en tous sens le cadavre; puis, tranquillement, pose sur lui la patte en même temps que ses

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crocs fouillent l'endroit tendre et s'y enfoncent. Arc-bouté sur ses jarrets nerveux, les muscles du cou gonflés par l'effort, il déchire les flancs, met à vif les côtes rouges et saignantes, et tirant à même la chair crue de toute la puissance de ses mâchoires, il en arrache des lambeaux qu'il dévore gloutonnement, pendant que ses pareils, attendant leur tour postés de loin en loin, l'observent avec anxiété et se lèchent le bout du museau en reniflant l'odeur de venaison. Plusieurs impatients, que torturent les tiraillements de la faim, se hasardent d'un pas sournois jusqu'auprès de l'usurpateur, dont le poil se hérisse, mais leur prudence égale leur désir : n'osant lui disputer la place, chacun se résigne à laisser se rassasier ce soupeur farouche qui n'admet personne à sa table et découvre en grognant ses dents sanglantes au moindre signe d'hostilité. Parfois, cessant de manger, il dresse l'oreille : un bruit lointain l'inquiète, il suit avec défiance l'allure d'un cavalier qui chemine à travers la plaine, puis il achève son hideux repas, abandonnant ensuite la proie à la voracité de nombreux compétiteurs.

Rarement ces chiens consentent à se supporter côte à côte dans le partage d'un butin commun. La jalousie provoque, au contraire, des combats obstinés, à la faveur desquels les faibles et les poltrons, sentinelles patientes, réussissent à saisir leur part. Sous la morsure des gueules avides qui tour à tour déchirent sa chair et broient ses os, le cheval n'offre bientôt au regard qu'une carcasse éventrée dont les entrailles sont traînées çà et là et dont les membres désarticulés s'éparpillent sur le sol.

A l'heure où les bergers reviennent des pâturages en poussant leurs troupeaux, quand les fumées du repas du soir montent légères sur le fond d'or du couchant, une lueur rougeâtre vient mourir sur le squelette informe, illuminant d'un ardent éclat les débris de cet être abîmé dans le mouvement de transformation universelle. De magiques reflets se jouent un moment dans la transparence des cartilages et des tissus sanglants; puis la nuit gagne doucement la plaine, et le silence se refait peu à peu autour des sinistres épaves. Est-ce l'instinct du devoir ou la force de l'habitude qui rappelle alors le chien vers la demeure de son maître? L'ombre lui inspire-t-elle une terreur subite, ou bien, flairant l'approche des animaux nocturnes, redoute-t-il d'engager la lutte avec les bandes des hyènes et des chacals? Un à un ils rejoignent les tentes dont les feux commencent à briller, tandis que le soleil s'éteint majestueusement à l'horizon.

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