LE FOU
La foule, qui le connaît, se range sur son passage. C'est un fou .
Il marche dans la vie, les yeux ouverts, insensible à l'éclat du ciel, au murmure des eaux. Il va devant lui, errant, poussé par le hasard. Le soir le surprend loin de la ville ou loin du douar. Il se couche, et l'étoile seule peut voir ce vagabond qui dort. La porte où il frappe est sanctifiée : elle s'ouvre ; on l'accueille ; on lui fait place au foyer. Dans la rue comme dans le sentier désert, sa rencontre est un heureux présage. La poussière qu'il foule est sacrée. Toucher son vêtement préserve du mal. Un lambeau du haillon qui le couvre devient amulette. Au seuil de la tente,
on fait taire les chiens dès qu'il paraît. Le chef s'incline devant lui et le baise au front, car il attire les bénédictions d'Allah. C'est un fou : Allah garde cette âme innocente.
On le laisse ainsi suivre son destin. 11 vieillit; sa barbe blanchit, son front se ride, ses yeux se ferment; il meurt.
Et ses frères, recueillant sa précieuse dépouille, l'ensevelissent en terre sainte, auprès des tombeaux augustes des marabouts.