LES LABOURS
Les pluies sont enfin venues, abondantes.
Déjà la terre se couvre, en maints endroits, d'herbe naissante. Quelques fraîcheurs vertes paraissent au pied des collines et, de place en place , égayent les étendues fauves desséchées par les ardeurs d'un été d'Afrique. Un frisson de vie semble courir sur les surfaces calcinées. Ce n'est plus que par intervalles que le ciel découvre son azur implacable. De belles masses de nuées le traversent du matin au soir, promenant leurs grandes ombres sur les montagnes, ou reflétant leurs teintes grises dans les mares qui se forment, après chaque ondée nouvelle, sur les parties amollies de la plaine.
Le mince filet d'eau qui menaçait de se tarir entre les berges
escarpées de la rivière s'est transformé en un torrent que son lit n'est plus assez large pour contenir. On entend le bruit sourd de ses eaux affolées., et, au-dessus du rideau de tamarins qui s'inclinent sur ses rives , retentissent les effrondrements , les chocs, les brisements, de ses roches entraînées, et les chutes des arbres déracinés par la force du courant.
Un vent âpre amène sans relâche de nouvelles brumes qui voilent les sommets des montagnes. L'automne a jauni le feuillage des térébinthes. Les douars nomades fixent leurs campements : c'est l'époque des labours.
L'Arabe fait venir son krammès (métayer). De même qu'il assure au berger, pour la garde de ses troupeaux, sa part de lait et sa part de toisons, de même le possesseur d'une terre s'engage à laisser le cinquième des récoltes à celui qui défriche, sème, laboure et moissonne. Il doit lui donner les aides indispensables, fournir le blé, l'orge des semailles, et selon ses ressources, les chevaux, les bœufs, les mulets, les ânes et les chameaux, qui tour à tour sont destinés à traîner la charrue, branche noueuse munie d'un éperon en fer, araire des premiers âges, qu'on attelle avec des liens d'alfa.
La terre est détrempée-, les arrangements sont conclus; aussitôt le krammès commence ses travaux. On peut le voir, dans les brouillards du matin, menant ses bêtes à travers les campagnes. Au premier rayon du soleil levant, son burnous flotte dans une buée d'or. 11 chemine, suivi de quelques aides, vers les terres de rapport quand le pays en est pourvu; mais si le sol dont il doit tirer parti n'a jamais senti le fer de la charrue,
Les labours.
il lui faut, dans l'espace couvert de broussailles, trouver l'endroit fertile., le disputer aux pierres, aux racines. Parfois, pour abréger ce dur travail, lorsqu'un bon vent vient à souffler, il sort un briquet de la bourse de cuir qui pend à sa ceinture, en fait jaillir une étincelle, enflamme quelques herbes sèches. Une vapeur noire s'échappe d'un buisson qui pétille, embrase les buissons voisins.
Alors s'élèvent au-dessus de la plaine en feu ces fumées épaisses qui, pendant le jour, dessinent dans les airs leurs gigantesques spirales et qui, la nuit venue, projettent dans l'ombre des lueurs farouches. Il est des heures où, jusqu'au bout de l'horizon, tout autour de soi, on peut voir dans la plaine et sur les flancs des montagnes plusieurs de ces incendies mourant et renaissant sous l'impulsion des brises nocturnes. Spectacle saisissant qui épouvanterait tout autre que l'habitué de ces régions. L'Arabe suit d'un regard tranquille ce solennel envahissement de la flamme. Il sait que le travailleur en a limité l'étendue, soit en utilisant l'arrêt naturel des cours d'eau, soit en pratiquant des tranchées avec la hache ou la faucille.
D'ordinaire ces premiers défrichements se font autour des campements; ils ne s'étendent davantage qu'en raison des besoins de la tribu. L'Arabe n'est point soucieux des richesses qu'il lui faudrait acquérir par un travail opiniâtre. Il mesure son effort aux nécessités du présent. Demain appartient à celui qui tient les fils de sa destinée. Indolent, fataliste, tout occupé d'une vie future, il s'inquiète peu de prévenir la mauvaise for-
tune, et subit sans se plaindre les effets de son imprévoyance habituelle. Que la vitalité d'un sol vierge vienne à tromper ses
espérances, que la sécheresse anéantisse le germe de ses récoltes, que les sauterelles s'abattent sur ses champs verdoyants, alors, surpris devant ses silos vides, sans ressources pour lui, sans pâturages pour ses troupeaux, impassible, il
Les labours.
dispute à la famine une vie aventureuse. Le croyant se soumet à la volonté d'Allah!
Les paysans de nos contrées pourraient s'étonner de voir semer avant de labourer : telle est cependant ici la coutume. Les avantages de la herse sont inconnus. La charrue passe, et le grain peut couver, germer, sous les éboulements du sol. Le semeur, d'un pas inégal, parcourt en tous sens les terres prêtes à recevoir la semence. 11 va, fouillant dans son burnous, tantôt prodigue, tantôt parcimonieux, tantôt émiettant le grain, tantôt le jetant à poignées, évitant la roche, les racines trop touffues, tournant les obstacles, et passant, la main fermée, dès qu'il rencontre une place inféconde.
Les voilà tous à l'œuvre, défricheurs, semeurs, laboureurs. Ceux-ci sont des enfants de la tribu des Beni-Ouassin; ceux-là, montagnards marocains des Beni-Snassen, se reconnaissent à leurs membres robustes, à la tresse de cheveux noirs qui leur tombe sur la nuque, et surtout à cette façon noble de jeter pardessus l'épaule l'extrémité du haïk, ressemblant ainsi à des Romains drapés dans leur toge. Quelles attitudes viriles, quelle ampleur dans les mouvements, lorsque, s'aidant de la fourche, ils font tomber à leurs pieds, à chaque coup de faucille, le bois épineux des jujubiers sauvages!
Les femmes, on le sait, partagent avec les animaux les plus rudes besognes. Rarement on les voit sans fardeau; le moindre, le plus doux aussi, est leur nourrisson. Faut-il renouveler les haies protectrices qui défendent l'abord de la tente, c'est à elles que revient le soin de rassembler les épines en énormes fagots.
On les voit, courbées sous leur poids, disparaissant sous leur masse grise, reprendre le chemin du douar et traverser intrépidement la rivière avec ces broussailles sur le dos et de l'eau jusqu'aux jarrets.
Ainsi les heures fuient dans la paix du travail, le sol change d'aspect, se couvre de cultures et se transforme en terres fertiles.
On suit avec attention les divers épisodes de cette vie agricole et pastorale, on se croit transporté au sein de ces familles de patriarches qui donnent tant de poésie aux premiers feuillets de l'histoire des Hébreux. Et ces paysages tranquilles, ces mœurs austères, ces bergers paisibles, ces fumées qui montent près des tentes, semblables à celle des holocaustes, reportent l'esprit vers les époques bibliques.
Le grandiose se dégage de la rusticité des travaux des champs. Qui ne s'oublierait dans la contemplation de ce labeur primitif, poème éternel, dont la sublime éloquence arrête l'homme de la civilisation devant l'homme de la nature ? En quelque lieu qui ait des champs pour horizon, on se plaît à retrouver cette ligure du laboureur poussant son attelage dans le sillon. De tout temps les maîtres l'ont choisie pour -symboliser le travail. Toujours elle passe devant le regard comme une apparition héroïque.
11 n'est, en ce pays, rien qui ne se revête de quelque beauté sévère, étrange ou pittoresque. A côté des bœufs classiques, menés sous le joug, s'essoufflent deux petits ânes ébouriffés qui rasent la motte de terre avec leurs museaux. Ici, l'œil est
Les labours.
attiré par l'accouplement original d'un bœuf et d'un mulet. Là, se détache sur le ciel la silhouette dégingandée d'un de ces grands dromadaires, forts et dociles, qui traînent une charrue comme un grand enfant manierait un jouet. Curieusement harnaché avec des traits de paille et des sangles en tapisserie, cet animal avance, avec une allure de navire entrant dans un port, lent et grave, l'œil fauve et hautain, le cou tendu, les naseaux en l'air. Le réseau de franges qui lui ceint le poitrail balance en mesure ses glands écarlates, et promène ses gaietés criardes sur son poil roux ; chaque pas de son amble caractéristique imprime dans le sol mou l'empreinte de ses larges pieds. Une femme, dont l'air et l'accoutrement sont presque sauvages, précède l'animal. Tandis qu'elle berce sur ses reins l'enfant endormi dans les plis de son haïk, elle tire légèrement le fil qui doit, si le dromadaire est distrait, le maintenir dans la ligne droite ou l'obliger à tourner au bout de chaque sillon nouveau. Le laboureur termine le cortège, chaussé de sandales en peau de chèvre, dont les lanières tachées de boue s'enroulent autour de ses jambes nerveuses. Ses membres nus ont des contractions d'athlète. Tantôt, le corps renversé, il pèse de toute sa force sur la poignée de la charrue pour engager le fer plus profondément; tantôt il allonge le bras qui tient l'aiguillon, et, avec un cri brusque, il excite le nonchalant animal.
De temps à autre, pour reprendre haleine, dans une pose altière, il se campe auprès du dromadaire arc-bouté sur ses jambes calleuses. Si c'est l'heure des génuflexions, il se prosterne avec simplicité, murmurant sa prière. Puis de nouveau
il poursuit sa tâche. Le soc tranchant fend la terre , l'ouvre, la retourne et culbute, sur son passage, oignons de scille, chardons, asphodèles; il broie mille fleurs sauvages, et jette l'épouvante et la destruction dans les familles d'insectes pullulants. Des volées de bergeronnettes légères, empressées, s'abattent sur ces proies surprises dans leurs abris.
Ce n'est plus, le soir, qu'un champ aux sillons inégaux, une couche d'argile brune, laborieux ouvrage de l'homme, et qui attend les germinations merveilleuses de la nature.
LE