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LE MARABOUT D'EL-HAMEL

El-Hamel ! Ce nom vient souvent aux lèvres de l'Arabe : il désigne un ksar d'humble apparence, silencieux et morne au milieu des soulèvements rocheux qui, à quelques lieues au sud de Bou-Saada, se succèdent ou s'enchaînent avec le même aspect aride.

Mais un religieux respect s'attache aux murs d'El-Hamel : ils enferment l'asile d'un des chefs de marabouts les plus influents.

Si El-Hadj-Bel-Kaçem, dignitaire actuel, aussi vénéré que le sont les Tedjini au sein de leur \aouia 1 d'Aïn-Madhi, s'est acquis en ces contrées la réputation d'un sage. Ses coreligionnaires vantent son savoir autant qu'ils honorent sa piété. On ne

1 Établissement religieux qui renferme une école supérieure, et où l'on explique les Ecritures sacrées et le droit musulman.

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regarde pas aux distances pour le venir consulter. De toutes parts les offrandes affluent.

Le renom de son marabout fait d'El-Hamel un but de pèlerinage. Les indigènes se détournent de leur chemin pour s'y arrêter. Mais les Français, qui n'ont point d'affaires avec sa population, ne songent guère à le visiter. De leur côté, les gens du ksar, bien aises d'échapper à un voisinage détesté, n'entrevoient les visages de leurs conquérants qu'à de longs intervalles; ils se contentent d'apprécier leurs mœurs à travers les histoires racontées aux veillées, légendes faites pour inspirer aux jeunes le mépris des chrétiens, aux vieux, le regret de temps plus heureux.

Cependant, sur les hauteurs qu'ils habitent, vieux et jeunes sont en ce moment retenus dans une attention immobile. Les ksouriennes, pour mieux voir, garnissent les terrasses avec leurs nichées d'enfants. Nulle défiance d'ailleurs ne se mêle à la curiosité qui tient tous les yeux fixés au même endroit de la plaine.

Un objet roulant s'y montre pour la première fois. Avec une allure pacifique s'avance un léger break dont les quatre places sont occupées par des dames françaises, ombrelles déployées, et près duquel galope un petit groupe d'officiers et de spahis.

Le marabout Si El-Hadj-Bel-Kaçem, chacun le sait, reçoit amicalement le commandant du cercle. Et les coups de feu qui retentissent aux approches du ksar sont des saluts de paix.

Pour atteindre la côte rapide qui monte jusqu'aux maisons, le break se fraye à tous risques un passage. Tantôt il grince sur

Le marabout d' El-Hamel.

les cailloux, tantôt il foule des champs d'orge. Il n'y a bientôt plus moyen d'avancer.

Les dames descendent de voiture. Les cavaliers mettent pied à terre. Le marabout vient à nous, salue ses invités, puis les conduit à sa demeure, ou plutôt, à la chambre des hôtes qui lui est annexée, attendu que personne, pas même les parents du saint homme, ne pénètre dans ses logements, construction haute et massive comme une forteresse, sans jours extérieurs, dont les solides portes sont fermées. Un profond mystère plane sur la vie privée d'un tel personnage.

Le pieux gynécée s'entrouvre toutefois un peu en faveur de nos dames. Elles sont admises dans plusieurs appartements. Le marabout les guide lui-même à travers maints corridors sombres, un trousseau de clefs en mains, ouvrant serrures et verrous, afin de leur présenter sa mère, vieille et impotente, deux épouses légitimes et une fille unique, sainte créature dont le visage marqué par la variole est rehaussé de petits tatouages.

A côté de ce personnel ostensible, d'autres chambres restent fermées aux visiteuses. Là se tiennent, paraît-il, au nombre d'une quarantaine, des femmes de condition libre : orphelines, filles vouées au célibat, épouses divorcées, veuves retirées du monde, dévotes consacrées au service d'Allah, vivant aux frais du marabout comme nonnes au couvent.

Mohammed-Bel-Kaçem est l'un de ces directeurs dont la parole écoutée sert de trait d'union entre les pays musulmans que la politique a séparés et qui, par les contacts des caravanes,

échangent leur mot d'ordre jusqu'au Tombeau du Prophète, le grand point de ralliement.

Tandis que son action morale s'étend presque sans limites, sa personne physique se retranche dans la vie sédentaire à laquelle le condamne une obésité qui l'alourdit de plus en plus; c'est toute une affaire de le hisser sur son cheval ou de l'en descendre. Le marabout peut donc sans partage se dévouer aux intérêts de sa \aouia, au commerce de ses tolbas (lettrés), à l'instruction de ses disciples, étudiants en droit musulman, logés dans des cellules ainsi que des séminaristes, et qui presque tous, par inclination, passent le reste de leur vie en ce lieu de paix, de méditation, de recueillement.

Le docte Bel-Kaçem a pour nous le tort de ne pas parler un mot de notre langue. Nous n'apprécions son éloquence qu'avec l'aide des interprètes. Après avoir répandu quelques bénédictions sur les hôtes que Dieu lui envoie, il témoigne du bonheur qui, en présence d'une si agréable réunion d'amis, « rougit son visage », suivant l'expression qui attribue des idées de joie à l'éclat des couleurs incarnates, en opposition à la couleur jaune qui, marchant de pair avec les pronostics funestes, fait dire à l'Arabe, pour mieux marquer sa haine à un ennemi : « Que Dieu te jaunisse la face ! »

Une longue table est dressée pour les convives, contrairement à l'usage de manger assis par terre. Durant deux heures défilent tous les raffinements de la cuisine arabe.

Par égard pour un hôte si respectable, on s'est bien gardé, de notre côté, d'introduire le vin, ni les choses défendues qui

Le marabout d' El-Hamel.

d'ordinaire nous suivent comme l'indispensable complément d'une diffa. Pour breuvage, de Peau ou du lait, sentant à la fois le goudron et la peau de bouc, et bizarrement servis dans des bouteilles, des bols à fleurs, provenant de nos fabriques.

En sa qualité de maître de maison, le marabout ne s'assied au festin que sur l'invitation expresse du chef français, qui l'a placé entre deux dames. Pour lui quel renversement dans les usages! Entre deux dames! Ce n'est certes pas ainsi que l'Arabe honore le sexe aimable. Par surcroît, le cuisinier du commandant s'est mis en tête d'apporter toute une vaisselle. Et le marabout, dont la barbe grisonne, apprend pour la première fois à se servir d'une fourchette, mange sur une nappe, dans nos assiettes de faïence, un verre en cristal devant lui.

A toutes les prévenances dont l'entourent ses voisins il répond par un sourire qui ne manque ni de finesse ni de bienveillance. Son regard, clair et doux, anime un visage de savant plutôt que d'homme de guerre. On croit généralement ici qu'il nous est dévoué. Il en a d'ailleurs donné une preuve sérieuse, lors de l'insurrection de 1871, en s'opposant au soulèvement des tribus dont les chefs voulaient marcher sur Bou-Saada. Aussi s'applique-t-on à ménager en lui un allié puissant.

Cette dignité de grand marabout, Mohammed-Bel-Kaçem, ancien mokaddem, c'est-à-dire l'un des supérieurs de la zaouia mère, l'a héritée de son prédécesseur Mokhtar, bien que ce dernier eût alors deux fils en bas âge, dont le plus jeune sert aujourd'hui nos armes avec le grade de lieutenant des spahis. Mais

c'est à l'aîné, d'après une clause du testament de leur père, que doit revenir l'importante succession.

Au reste les deux frères figurent parmi les convives. Ils s'étaient d'abord tenus à l'écart, se dérobant, sans qu'on sût pourquoi, à l'invitation du commandant. Était-ce là une forme de haut respect pour le dépositaire de la baraka (bénédiction divine) dont ils détiennent aussi leur part, à en juger par l'empressement de tous ceux qui viennent baiser le pan de leur burnous? Toujours est-il que le marabout dut lui-même les prier de venir,, sur une observation du commandant, pour qu'ils consentissent à se montrer en sa présence.

L'ancien mokaddem paraît jouir en homme habile de l'influence et des bénéfices énormes de son ministère, qui consiste à bénir d'une main et à recevoir de l'autre.

Bienvenu qui apporte. Celui-ci donne la fleur de son blé, celui-là, les plus grasses de ses brebis, cet autre, la meilleure partie de sa récolte de dattes. Dons en nature, dons en argent, viennent alimenter cette source de fanatisme. 11 n'est pas jusqu'aux terres d'arch, qui, comme on sait, sont biens communaux répartis entre les chefs de famille, dont on n'abandonne au marabout la jouissance temporaire.

Les effets de son prestige déconcertent les voleurs euxmêmes, à tel point que, dernièrement, des coureurs de route, ayant dépouillé un convoi de marchands et appris ensuite que leurs captures étaient destinées à la zaouia d'El-Hamel, ont aussitôt rapporté le produit de leur vol à Bel-Kaçem en implorant son pardon.

Le marabout d' El-Hamel.

Ainsi, sans pression aucune, s'arrondissent les revenus du saint monopole.

Les gens du ksar, eux, paraissent se ressentir faiblement du voisinage de ce grenier d'abondance. Les privations, les maladies, n'en continuent pas moins à miner une population d'indigents qui grouillent à travers des ruelles infectes, qui nichent pèle-mèle avec les bêtes domestiques dans de misérables masures, nids à scorpions, antres attristés, n'ayant souvent d'autres lambris que les anfractuosités de la roche. La vie s'y traîne, y souffre et s'y abrège.

Par le trou d'une porte sans fermeture, mon regard tombe sur une mère aveugle, à peine vêtue, allaitant son nourrisson malingre qui tette un sein couvert de lèpre.

Les \iaras (offrandes) n'empêchent donc pas El-Hamel de rester un ksar des plus malheureux.

De loin, l'harmonie des lignes coupées à angle droit donne quelque style à ses constructions carrées; mais le soleil blanchit sans les égayer leurs murs, gris et ternes comme le roc où ils posent, comme la terre dont ils sont bâtis, comme le bois des portes qui ferment leurs ouvertures, comme les guenilles des êtres qui les habitent.

Les cimetières, par leur étendue si peu en rapport avec la petitesse du lieu, font seuls comprendre son importance morale. Des points les plus éloignés, les familles arabes y viennent enterrer leurs morts, accomplissant un dernier vœu. De là cette confusion de sépultures, toutes sans épitaphes.

Pour les hommes et les enfants mâles, deux pierres fichées

en terre, Tune à la tète, l'autre aux pieds, mesurent la longueur des corps ensevelis.

Une pierre intermédiaire, posée au centre, distingue les tombes des femmes et des filles.

Un mur de deux pieds de haut entoure la dernière demeure des musulmans qui ont vécu saintement.

Sous le dôme blanc d'une koubba reposent les marabouts.

Çà et là se remarquent des fragments de poteries, des lambeaux de vêtements, des scapulaircs à moitié pourris, des parchemins revêtus d'écritures arabes que le temps efface, des sachets enfermant on ne sait quelles reliques : touchants témoignages de la dévotion à ceux qui ne sont plus.

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