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LES INTÉRIEURS

Dans les rues, quand je passe, les Arabes se demandent quel est ce « Roumi » et ce qu'il vient faire.

Me voyant tantôt à pied, tantôt à cheval, avec le commandant supérieur, ils me croient son parent ou quelque officier en tournée. Ceux à qui je m'adresse dans mes coins de prédilection me répondent parfois en faisant le salut militaire.

Mais comme, en même temps, l'outillage du peintre m'y suit presque toujours, la profession dénonce les projets ; des gens à qui je deviens tout à coup suspect s'éloignent; j'éveille des défiances, je provoque des terreurs, qui ne font qu'augmenter lorsque je pénètre dans l'intérieur des maisons.

Par suite d'une naïve crédulité aux sortilèges, de préjugés répandus sur nos images, et surtout du commandement sacré

qui, restreignant à l'ornement seul l'art des Orientaux, supprime la représentation de l'être humain, ma présence inquiète visiblement mes hôtes dès que je veux faire usage de mon crayon. Aussi je ne m'expose à le tirer de ma poche que lorsque mon introductrice, la femme du commandant, ayant rassuré l'Arabe au sujet de ses femmes et de mon inoffensif travail, a fait fléchir les résistances.

Il s'en faut cependant que ce résultat soit obtenu partout. En des maisons hospitalières où tout nous est offert de bon cœur, café, dattes, couscoussou, on ne cède point sur cet article. Inutile d'insister.

Chez les besogneux, l'argent réussit quelquefois à lever les derniers scrupules. Mais chez de certains dévots qui maudissent les chrétiens du matin au soir, c'est d'assez mauvaise grâce qu'on nous reçoit et d'humeur non moins gracieuse qu'on referme sur nous la porte.

Au reste les logements présentent tous le même caractère.

Les mêmes piliers de bois noueux et enfumés soutiennent des lambris où les dépôts de la suie flottent en suspens dans les toiles d'araignée; le même jour de caverne glisse d'en bas par une porte ouverte ou tombe du toit, entre deux solives, par le trou qui découvre un coin du ciel. Chaque foyer loge quelques bestiaux qui vont et viennent de la cour aux chambres. On se ligure parfois entrer dans une étable. Des ménagères, accrou-

Les intérieurs.

pies derrière un métier à tisser, travaillent sous une lumière douteuse. D'autres filent près de l'àtre, dont la fumée séjourne et vous prend à la gorge, au milieu des courants d'air nauséabond que dégagent les immondices mal dissimulées.

Dans les maisons où l'on ne me regarde pas trop de travers, j'entre à peu près à ma guise. J'ai même dans quelques-unes la faculté d'installer à toute heure mon -chevalet, heureux quand, en ces taudis, je trouve pour me placer un endroit suffisamment clair, permettant de discerner le blanc du noir sur la palette.

Si-Kaddour, toutefois, ce jaloux qui m'ouvrait hier toute grande sa porte, m'en refuse l'entrée aujourd'hui. Aurait-il pris ombrage du clignement d'yeux qu'il m'arrive de faire en présence du modèle afin d'en mieux envisager l'ensemble, et m'a-t-il cru, par hasard, capable de lorgner ses femmes?

Ailleurs, la maison se vide dès que j'y parais. On me laisse seul en compagnie des chats, des mulots, des poules, des pigeons, qui bruissent timidement dans l'ombre, tandis que, gagné par le silence, mon fainéant interprète s'endort à côté de moi. Les femmes, en retraite dans les loges de la terrasse, ont certainement reçu l'ordre de parler bas. Je n'entends pas leur babil. Le poids de leur corps fait craquer le plafond. Un mortier calciné se détache des poutres sous leur piétinement, s'émiette en pluie sur mes couleurs qui, soudain, empâtent mes brosses d'un amalgame boueux.

Mais chez Messaoud, chez Khréder, chez Ben-Sliman, chez plusieurs autres, les femmes continuent sous mes yeux leurs tâches, promenant sur ma personne des regards étonnés. Autour d'elles s'épand un parfum fauve, légèrement musqué. Le maître, au surplus, ne s'inquiète pas de moi, sinon pour veiller à mes besoins quand je le fais appeler. 11 flâne en ville le reste du temps.

Une avant-cour ouvrant de plain-pied sur la rue donne accès dans la chambre habitée par le vieux Messaoud. Il vit là en compagnie d'une grosse femme dont l'embonpoint contraste avec la taille longue et svelte de sa fille, qui serait fort belle avec ses vingt ans, sa bouche égyptienne, ses dents éclatantes, si par malheur l'ophtalmie ne lui avait agrandi l'œil gauche en y laissant une large taie blanche.

De profil et du côté favorable, elle offre un spécimen très pur du type féminin des Ouled-Nayls, d'une analogie curieuse avec celui de certaines figures du temps des Pharaons. Rien de plus élégant que son geste lorsque, debout contre un pilier, elle arrondit au-dessus de sa tète un bras de statue antique pour hausser sa quenouille, allongeant jusqu'à terre le fil qui se tord sous ses doigts légers.

Si l'on joint à ces trois personnages un veau qui s'ennuie dans un coin, attendant sa pitance, cinq ou six poulets maigres, picorant de la terrasse au rez-de-chaussée, et toute une famille de chats gris, on a le tableau complet du ménage Messaoud.

Le brave homme de mari ne rentre que pour souper quand

LES FILEUSES A BOU-SAAliA D'après le tableau appartenant à M. le baron Alphonse de Rothschild.

Les intérieurs.

la fumée de sa cuisine me chasse. En son absence, la mère et la fille reçoivent des voisines avec les marmots qu'elles traînent à leur suite. Je les trouve rarement sans société. Les nourrissons passent de main en main, tetant l'une, tetant l'autre, tour à tour, et jusqu'aux vieilles qui présentent à leurs petites bouches une

mamelle tarie que les innocents pressent comme une outre vide. C'est assurément là un des ce salons » les plus courus du quartier.

Le caquetage de ces femmes m'amuse. J'en débrouille quelquefois le sens, avec l'aide de mon petit drogman.

Ordinairement, quand on ne se demande pas ce que signifient mes barbouillages et à quoi ils peuvent bien servir, la

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conversation ramène le prix des choses. Les mots douro, franc, soldi, voltigent de bouche en bouche, confusément avec les nouvelles fraîches de la ville, colportées par les ménagères du cru. Car il ne faut pas s'imaginer que des mœurs si calmes à la surface soient exemptes d'agitation. Dans l'état de nature où elles se produisent ici, les passions s'exaltent spontanément. De temps à autre quelque dramatique aventure vient alimenter le désir d'événements imprévus si naturel à l'homme, et que ces esprits simples peuvent seulement trouver dans la vie réelle, n'ayant pas comme nous les émotions factices de la lecture et du théâtre.

Il n'est bruit pour le moment que des amours d'un scheik du voisinage avec la femme de son berger. Ce scheik, voulant posséder sa maîtresse sans contrainte, avait acheté du cadi l'arrêt d'un divorce réclamé par l'épouse infidèle et en vertu duquel celle-ci redevenait libre.

Mes bavardes, avec une suite d'impressions que reflètent leurs visages et une véhémence de geste digne de remarque, se détaillent les ruses du berger au désespoir pour parvenir jusqu'à la tente de son rival; comment il guette son départ, comment il surprend la femme dormant seule ; puis, sa vengeance étant bien résolue, comment il la tue d'un coup de feu tiré à bout portant.

Madame Messaoud, commère réjouie dont la voix domine toutes les autres, s'y serait prise autrement au temps de ses aventures. Elle n'aurait pas recula devant le poison pour se débarrasser d'un mari gênant; accusation dont elle se défend

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