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FEMME DE BOU-SAADA

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encore, bien que nos tribunaux, n'ayant pas admis son innocence, lui aient fait passer deux ans sous les verrous. Messaoud, néanmoins, ne s'est pas alarmé pour si mince peccadille. Trouvant à son goût cette veuve rendue à la liberté, il Ta prise pour femme; mais je soupçonne fort la bonne pièce de mener comme il lui plaît le vieil homme.

De petits faits m'en révèlent de plus grands. J'entre par degrés dans l'intimité de la vie conjugale. Je découvre chez mes recluses une facilité de mœurs que ne fait d'abord pas supposer l'appareil de précautions prises pour leur sauvegarde. Cupidon fait des siennes au désert comme ailleurs.

Les poètes arabes ont chanté sous toutes les formes les inventions hardies ou les tours ingénieux que mettent en œuvre les amoureux pour tromper les maris. Les prisonnières se prêtent la main, s'entendent à dérouter les soupçons. Leurs intrigues ne manquent pas de messagers.

La femme fellah qui, chaque soir, vient exactement, son outre gonflée sur les épaules, renouveler la provision d'eau dans la maison, échange des demi-mots à voix basse, tantôt avec Baïa, belle-fille de mon hôte, divorcée depuis peu, tantôt avec la voisine Méryem, dont la joue garde encore les croûtes des égratignures qu'elle s'est faites avec les ongles, en se mêlant au chœur des pleureuses à l'enterrement de sa cousine.

Certain jour, une vieille en guenilles, que je n'avais pas vue encore, entre furtivement. Elle parle cinq minutes durant à l'oreille de quelque jeune amie occupée à piler du café, dans une pose que j'esquissais sur ma toile. Mon modèle écoutait le

message, immobile, le pilon arrêté dans sa main. Pas un muscle de sa face ne remuait. Ses compagnes suivaient en silence le jeu de sa physionomie, qui tout à coup s'assombrit. Puis elle s'est levée, me plantant là sans une parole et disparaissant avec sa confidente.

« Pourquoi laisserions-nous sortir nos femmes, si elles sont incapables de faire un bon usage de la liberté? me dit un jour un Saharien qui avait passé plusieurs années dans un lycée de Paris et repris ensuite les habitudes de ses pères. Élevées dans Tignorance, ne sont-elles pas sans raison et semblables aux animaux qui n'obéissent qu'à leurs instincts ? »

A la profondeur de cette remarque, je compris qu'une vertu d'éducation telle que la pudeur n'existe pas chez une créature traitée de la sorte. Dès que la peur du châtiment, seule capable de l'arrêter devant l'occasion, vient à faiblir, elle cède sans scrupule à l'attrait du fruit défendu. Seulement, ici la comédie de l'amant surpris tourne aisément au tragique. Et c'est encore sur la femme que retombe presque toujours la vengeance, ainsi que le constatent les cas soumis à notre juridiction.

Le milieu dans lequel je me trouve chez les Messaoud est peut-être, je commence à le croire, une espèce de « demimonde » bou-saadien. Les choses ne se passent pas ainsi dans la maison de Ben-Sliman, par exemple, dont la porte, beaucoup moins accessible, ne s'ouvre qu'à bon escient.

Chez cet homme, de belle taille et jeune encore, la discipline est moins relâchée, le confort plus réel, l'industrie des femmes, exploitée avec plus de méthode, d'un revenu plus solide. Ce

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musulman possède trois épouses pour son compte, toutes habillées de rouge, toutes trois jolies, d'un type si parfaitement semblable qu'on les croirait sœurs. Auprès d'elles sont élevés un garçon en bas âge et Kréra, fillette de dix ans, vive comme une gazelle, toujours gaminant par les rues, son petit frère enlacé à sa taille. Dans des appartements séparés logent, d'un côté le père et la mère de Sliman, de l'autre, son frère et son fils, mariés tous deux, avec leurs enfants et leurs femmes.

« Vous pouvez, vous autres, me dit-il, vous contenter d'une épouse unique que vous considérez comme votre égale. Vous la promenez pendant que des domestiques pourvoient aux nécessités du ménage. Chez nous, au contraire, les serviteurs pris en dehors de la famille n'apportent que le trouble dans nos demeures. Les seules ménagères convenant à nos mœurs sont les femmes que nous épousons. C'est pourquoi l'usage permet à l'Arabe d1en prendre plusieurs. Dans nos pauvres pays, beaucoup d'entre nous n'en ont qu'une. Par la miséricorde d'Allah mon bien s'est accru. Grâce au travail de mes femmes l'aisance règne dans la maison. Chacune d'elles fait de son mieux pour me contenter. Mais, comme tu peux le voir, elles suffisent à peine à leurs tâches. »

Le raisonnement de ce despote est sans doute fort sage, et j'en apprécie les côtés avantageux. Je ne puis m'empècher d'observer cependant que cette exploitation de la femme par l'homme s'écarte sensiblement des principes d'économie domestique, et même de morale, auxquels nous sommes habitués en France. Peut-être penserais-je autrement si j'étais polygame, maho-

métan et demi-sauvage! Les Arabes, dans leur égoïsme, se persuadent que leurs femmes sont l'incontestable propriété de l'homme. Ils croient que la nature les a laites leurs esclaves. « Vos épouses sont votre champ », leur dit le Coran. Et cette parole du Prophète, Ben-Sliman ne pense certainement pas Tinterpréter trop largement.

Le temps, qui pour l'Arabe compte si peu, est chez lui bien employé. Toute la journée marchent les quenouilles, les fuseaux. Dans tous les coins, pendent des écheveaux de laine. Les toisons sorties du lavage passent des peignes de fer aux cardes, puis se dévident sous les doigts des fileuses pour former, en provision nécessaire, les fils de trame et les fils de chaîne qui doivent servir au tissage des burnous. Alors, pendant vingt jours, les tisseuses s'accroupissent derrière le voile transparent du métier primitif où elles entassent fil sur fil, enroulant leur travail, à mesure qu'il s'achève, sur la barre qui affleure le sol.

Si l'on considère le genre de vie qui limite forcément les besoins des Arabes, il faut convenir que le savoir-faire de leurs ménagères atteint en quelque sorte à la perfection. Elles apportent dans leurs différents emplois une méthode sûre et une grâce telle, qu'elles ne paraissent pas en éprouver de fatigue. Leurs mains mignonnes et généralement bien proportionnées n'y perdent rien de leur finesse. Et c'est chose curieuse de les voir, en diverses poses accroupies, s'aider de leurs pieds souples et cambrés, dont les orteils agiles s'écartent librement, comme chez les quadrumanes, pour saisir ou retenir quelque objet menu, lorsque leurs extrémités antérieures sont occupées.

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Parfois, au cours du travail, l'une d'elles est prise d'un caprice : elle rapproche de son visage la petite glace circulaire toujours suspendue comme une médaille sur sa poitrine, et s'y mire avec d'adorables inclinaisons de tête. Puis, rendant quelques soins à sa beauté, elle se plaque du bleu autour de l'œil, du carmin sur les lèvres, sur les joues; elle se parfume de benjoin, égoutte sur ses vêtements un flacon d'essence de rose ou déroule les foulards de son turban pour en arranger d'autre façon les fausses tresses en laine, après avoir graissé d'huile de noix de coco rancie sa chevelure véritable.

Ces raffinements d'une coquetterie au diapason de leur délicatesse ne relèvent qu'incomplètement l'opinion que je me fais de la propreté de mes hôtesses, surtout quand, l'instant d'après, je les vois se moucher bruyamment entre leurs doigts et s'essuyer les narines dans les plis de leur tunique.

Certes la présence d'un homme qui ne fait pas partie de la famille, et à plus forte raison celle d'un étranger, est contraire à toute bienséance. L'étonnement de ces femmes de me voir n'est pas moindre que le mien d'être au milieu d'elles, les observant du regard qu'on donne à de jolis animaux en cage, étudiant leurs allures comme si elles appartenaient en réalité à quelque race humaine distincte de la nôtre.

Ces jeunes sauvagesses qui, par de certains côtés, font penser à Phidias, et par d'autres, à M. de Buffon, s'accoutument à me voir.

Et quand leur seigneur n'est pas là, elles en profitent pour s'approcher tout près de moi. Elles se penchent jusque sur mon

épaule, voulant voir si je les fais ressemblantes. Celle-ci se plaint que j'aie omis quelques-uns de ses tatouages, celle-là réclame plus de rouge sur ses pommettes. L'une, qui n'est vue que de dos, me demande pourquoi je ne montre pas sa figure; l'autre, se reconnaissant à son costume, s'écrie : « Machimeleh! » (mauvais) parce que je me refuse à représenter tous ses bracelets sur son bras nu. Toutes enfin voudraient que j'enlevasse les ombres qui modèlent leurs traits, les lignes et les teintes plates frappant davantage leur entendement ; ce qui leur est commun avec les enfants et, après tout, ne fait que reproduire avec une ingénuité pittoresque les réflexions de nos « bourgeois » les mieux intentionnés.

Je m'égaye énormément de ces critiques, dont je saisis toute la justesse. Mais que, dans le moment où se manifestent ces privautés, la porte vienne à grincer, mes curieuses, qui déjà devinent le pas de Ben-Sliman, ne font qu'un saut jusqu'à leur ouvrage. Et celui qui leur partage ses tendresses les retrouve, quand il entre, dans l'attitude du travail.

Au fond de son cœur, ce maître gêné dans ses aises me voue à tous les diables; cela devient évident. — « Est-ce fini?» demande-t-il à chacune de ses rentrées, en regardant mes ébauches sans trop rien y voir et le nez sur la toile.

Voilà que, par une décision subite, il mesure mon temps. 11 parle de partir, lui ci toute sa famille, pour aller camper sur les rives de l'oued Chair, près des champs d'orge et du troupeau qu'il y possède. C'est d'ailleurs l'époque où la population deminomade quitte la ville, n'y rentrant qu'après les moissons.

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Effectivement, les préparatifs s'organisent. Les moulins de granit broient une abondante provision de farine, dont la poudre blanche voltige sur ma peinture fraîche. Les fileuses, passant à un autre genre d'occupation, pétrissent une pâte d'argile, puis en façonnent diverses poteries. Au milieu du continuel mouvement qui ébranle les portes et soulève un nuage de poussière, il me devient impossible de continuer. 11 faut quitter la place.

« Quand pars-tu? » dis-je alors à mon hôte. A quoi Ben- Sliman répond :

« Mes chameaux sont en route. Ils arriveront cette nuit. Demain nous irons coucher à Mézerzou. L'étape est longue; nous quitterons Bou-Saada avant le jour... »

Mon pas résonne dans le silence des rues désertes. Quelques dormeurs roulés dans les plis de leurs burnous garnissent encore les bancs des portiques couverts. Je marche dans des demiténèbres, sous un ciel tendu de lourdes brumes, immobiles, prêtes à se résoudre en pluie.

Devant la porte de Ben-Sliman, deux chameaux, pompeusement parés de hauts palanquins dont les franges multicolores promènent leurs glands dans la poussière, attendent, couchés auprès de six autres déjà chargés de l'outillage d'une tente, des provisions, des ustensiles, nécessaires à un campement prolongé.

Les chameliers achèvent de vider la maison sur leur échine. Chaque fois qu'ils déposent quelque nouveau fardeau, un beuglement pleurard roule au fond de la gorge des patients animaux, qui semblent vouloir témoigner contre un abus de la

igo

force. Leur charge au complet, ils se relèvent sur un cri de leurs maîtres,, se taisent tout à coup et regardent devant eux. sans bouger, de l'air le plus doux, le plus indifférent, prêts à partir au premier signal.

Au fond du vestibule, dont la porte reste ouverte, le cheval bai de mon hôte, tout harnaché, caresse de ses longs crins noirs le visage de la jeune Kréra, assise sur un coffre en bois à double cadenas et badigeonné de vert, le bout de la bride dans ses petites mains.

Elle m'a reconnu, court avertir son père qui vient aussitôt, et j'entre avec lui dans la maison dégarnie.

Rangées en cercle autour d'un feu, ses femmes, en costume habituel, regardent cuire des galettes sur la cendre. Elles paraissent tout heureuses de ce départ. Pour elles, la vie en plein air sera moins triste que la réclusion familiale. Plusieurs parentes, avant la séparation, leur tiennent compagnie. La mère de Si- Sliman berce sur ses genoux le dernier-né de son fils, aux petites menottes teintes en orangé, et vêtu si légèrement, par le froid qu'il fait dehors, que je ne puis m'empêcher d'en faire la remarque. « Les Arabes toujours comme ça! » fait comprendre l'aïeule par l'insouciance de son geste.

Ces bonnes gens, que je ne dois sans doute jamais revoir, me demandent si je vais, moi aussi, m'en retourner en France.

« Oui, leur dis-je, bientôt.

— Et quand reviendras-tu? ajoute-t-on.

— En cha-Allah ! [A la volonté de Dieu!) » répliqué-je, en me servant du geste qui accompagne cette évocation de l'avenir.

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