LES NOCES DE MESSAOUDA
Dès qu'elles ont défilé entre les roches fantastiques qui dominent la rivière d'El-Kantara, les caravanes venant du Tell trouvent soudain l'enchantement des premiers pays sahariens. Devant elles, au milieu d'une nature jaune, dénudée, se déploient, au moment même où on les touche, les quatre-vingt mille palmiers de l'oasis. Ces palmiers viennent égayer une cité morne dont les maisons de boue durcie au soleil se confondraient avec le sol aride si, de place en place, la verdure qui les environne n'offrait à leurs teintes fauves un agréable con-
traste. Là plus qu'ailleurs encore l'Arabe reste oisif, et l'inaction à laquelle il s'abandonne paraît affaiblir en lui jusqu'aux mâles énergies qui parfois font de l'habitant des ksours un combattant redoutable. Blottie sous de sombres portiques pendant les jours brûlants, accroupie au soleil quand souffle le vent glacé d'hiver, la population d'El-Kantara flâne et rêve presque toute l'année. La culture des jardins, l'entretien des canaux d'irrigation, le travail de quelques maigres terres de labour, ne troublent que fort peu la vie contemplative de ces pachas nécessiteux, dont la frugalité égale heureusement la paresse.
A peine a-t-on mis le pied dans les ruelles silencieuses, que Ton devine à quelle pauvreté fatale sont exposés, par leur faute, les deux milliers de ksouriens qui vivent ou végètent sur les débris encore debout de l'ancienne colonie romaine. Les maisons ne montrent au dehors que des façades endommagées, ayant pour toute ouverture des portes basses et mal closes. A l'intérieur, le luxe est limité aux ustensiles indispensables, qui traînent sur la terre graisseuse; les plafonds s'affaissent et crèvent en maints endroits, sans que l'indolence de ceux qu'ils abritent se mette en peine de les réparer. Nul commerce dans les rues; point de bazars, point de boutiques. Aucun marché sur les places désertes. Les convois de chameliers qui, d'un bout de l'année à l'autre, circulent sur la route du Sud, ne s'y arrêtent que pour bivouaquer. Un groupe d'enfants jouant sans bruit, un passant isolé qui longe la muraille d'un pas lent, une
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femme glissant, avec son fardeau, vers une porte aussitôt refermée sur elle, un aveugle qui chemine à tâtons, quelque fiévreux grelottant dans une encoignure, tandis que du bord des terrasses les chiens lancent aux échos leurs aboiements, c'est à quoi se résume le mouvement extérieur. Sur les murs nus les ombres montent et s'abaissent, mesurant le cours d'un temps sans valeur pour des hommes voués à la fainéantise, qui doivent leurs vêtements à l'industrie de leurs femmes, et savent se contenter tant bien que mai du produit de leurs jardins.
Pendant que ces désœuvrés se laissent aller à la quiétude où se plaît leur âme engourdie, les ménagères subviennent par un labeur constant aux besoins de la famille. Le bruit des meules et des pilons qu'elles agitent perce les murs de leurs retraites, et par l'entre bâillement des portes, au fond des rez-de-chaussée obscurs, on découvre les travailleuses courbées sur leurs métiers. Quand les fonctions domestiques ne les retiennent pas au logis, c'est la provision quotidienne de bois et d'eau, c'est le savonnage des nippes de la maisonnée, qui les appellent au dehors. Les unes vont couper les genévriers qui poussent sur les crêtes des montagnes voisines; les autres s'enfoncent sous l'ombrage des jardins, suivent la pente des sentiers qui descendent à la rivière, lieu tranquille où, loin de leurs maîtres sévères, prolongeant les seules heures de liberté dont elles jouissent, elles prennent leurs ébats comme des écolières en récréation.
Couvertes de bijoux et coiffées de volumineux turbans noirs enroulés sur de fausses nattes en laine rouge et bleue, les laveuses barbotent dans La rivière avec des mouvements bizarres. Tantôt droites et tantôt penchées, suivant qu'elles battent le linge ou le piétinent de leurs talons, elles passent avec une rapidité étrange d'une attitude de reine à une posture de singe. Autour d'elles les floraisons du printemps répandent la douceur de leurs teintes et la suavité de leurs parfums. Dans les vergers suspendus sur les rives, s'entremêlent, sous la verdure éternelle des palmiers, toute sorte d'arbres à fruits, impatients de verdoyer, revêtus de duvets délicats. L'aimable saison oppose alors ses tendres harmonies à l'éclat tapageur des costumes. Tout sourit aux yeux dans ce paysage exotique où serpente un frais cours d'eau, entre des berges escarpées, sur un lit de galets que la lumière fait scintiller comme des pierres précieuses, et que foulent de leurs pieds nus des grappes de bambins, de fillettes et de femmes, dont les oripeaux bariolés s'agitent dans l'eau claire, aux facettes azurées, sous un ciel incomparable.
Les noces de Messaouda.
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Au milieu de ses compagnes, Messaouda levant, abaissant tour à tour sa raquette de palmier, frappe en cadence la laine savonneuse, et chaque fois qu'elle s'interrompt pour respirer un peu, on voit, dans l'eau qu'elle cesse de troubler, se refléter un moment sa gracieuse image. Parfois, jetant à terre le battoir, elle quitte sa pose accroupie, elle se dresse et, les jambes nues, le haïk retroussé, elle bat du pied ses chiffons mouillés, avec les gestes rythmés d'une danseuse. L'œil peut alors, sous les plis de ses ajustements, suivre les inflexions de sa taille qui garde encore les signes de l'adolescence, tandis que les contours de la femme commencent à s'accuser en ses formes juvéniles, modelées sous l'action hâtive d'un climat brûlant. On donnerait au plus treize ans à cette créature sauvage et précoce. Mais qu'importe à l'insoucieuse fille de savoir le nombre des jours qu'elle a vécu ! Personne en son pays ne s'avise de mesurer la distance qui le sépare de la naissance ou de la mort. A quoi bon compter les moments d'une destinée si éphémère? L'heure présente est la seule qui appartienne au Croyant.
Grandie au sein d'une société primitive, dans un développement presque animal, Messaouda est devenue une créature ravissante. Son corps, bien que frêle, est empreint de cette distinction que donnent les proportions longues et élancées.
Chacun de ses mouvements conserve, même dans l'effort, une adorable langueur. L'éclat des yeux, l'agrément de la voix, la grâce de la démarche, viennent encore prêter leurs attraits à cette fauve beauté du désert, dont les fiançailles prématurées vont déjà recevoir leur consécration. Devant les témoins assemblés, la dot exigée par sa famille a été comptée en totalité, les messagers de l'époux ont remis les présents d'usage; et les gens du ksar, tirés de leur somnolence, se disposent à célébrer l'union projetée, par ces réjouissances publiques dont une singulière coutume exclut les deux époux.
L'approche d'un événement qui doit jouer un si grand rôle dans sa vie ne trouble pas sensiblement la sérénité de Messaouda. Devisant avec ses compagnes, elle tord sa laine d'un air tranquille ou l'étalé nonchalamment sur la roche, sans que rien trahisse en elle les inquiétudes ni les joies qui préludent d'ordinaire à un acte d'où l'avenir dépend. Messaouda, simple et soumise, ne voit là qu'un changement de maison, à peine un changement d'habitudes. Dans un pays de polygamie, où l'on dispose des filles sans les consulter, elle peut encore s'estimer heureuse : elle échappe au désenchantement de partager avec des rivales la couche de quelque voluptueux vieillard, sort dont une fille arabe est toujours menacée. Son fiancé est l'un de ces jeunes efféminés qui, du matin au soir, traînent les franges de leur burnous de carrefour en carrefour, de café maure en café maure, roulant des cigarettes entre leurs doigts. Pour lui, l'autorité du chef de maison va succéder à la sujétion filiale : une riante perspective de pouvoir absolu, de désirs satisfaits, se
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dessine en ses pensers égoïstes; mais pour sa future servante le mariage réserve des lendemains différents. Un labeur pénible, un servage continuel, la livrent au caprice d'un seigneur armé du droit de la battre si elle désobéit. La femme arabe, qui croit que la nature Ta faite l'esclave de l'homme, subit sa triste condition sans se trouver malheureuse. Elle y est d'ailleurs préparée de longue main.
L'infériorité de son sexe éclate dès sa naissance. Tandis que de brillantes fantasias saluent l'avènement d'un garçon, celui d'une fille n'est l'objet d'aucune fête extérieure. Les fils, entourés des continuelles faveurs du père, prennent vite de petits airs dédaigneux avec les compagnes de leur âge. Dans leurs jeux, ce sont elles qui obéissent. On abandonne aux femmes le soin de les élever, sans se soucier de cultiver leur intelligence.
L'apprentissage des devoirs féminins commence de bonne heure. A quatre ans, la mère habitue sa fille à porter un nourrisson sur les reins, qui s'assouplissent ainsi par degrés. La pauvrette, à mesure qu'elle grandit, courbe le dos sous le poids d'outrés énormes, de fardeaux de plus en plus lourds. Puis elle apprend à carder la laine, à la filer entre ses petits doigts. En même temps on la dresse à traire le bétail, on l'initie aux besoins des animaux domestiques vivant dans l'écurie ou dans l'étable, jusqu'à ce qu'elle n'ignore aucun des soins réclamés par chaque espèce. Battre le beurre dans la peau de bouc, rouler la farine en fin couscoussou, pétrir la pâte des galettes, et lorsqu'on tue un mouton, préparer les viandes de conserve, sont autant de travaux qu'elle arrive progressivement à bien faire. A ces
tâches subalternes se borne une éducation toute matérielle : l'Arabe la trouve suffisante pour un être inférieur qu'il exclut des prières publiques et auquel il ne permet même pas de manger avec lui.
Messaouda est vive, adroite, expérimentée en tout ce qu'une paysanne comme elle doit savoir pour être une épouse parfaite. C'est plaisir de la voir manier la quenouille ou le fuseau. Sous l'action de ses doigts agiles naît et s'allonge régulièrement le fil qui doit former la trame ou la chaîne d'un burnous ou d'un haïk. Nulle ne s'entend mieux qu'elle à dresser un métier, à échafauder fil par fil les laines de toutes couleurs avec le peigne ou la navette, à distribuer par d'ingénieux caprices l'ornementation d'un tapis. Et sa fantaisie bizarre, multipliant les rayures et les losanges, les franges et les pompons, sait embellir aussi bien le sac où l'on serre le grain que la musette destinée à orner la selle d'un cavalier.
Avant de se décider à en faire sa compagne, le fiancé n'a pas manqué de se renseigner sur chacun des mérites de celle qu'il avait choisie. Des messagères ont eu charge de le tenir minutieusement au courant de ses aptitudes, et jusqu'à la confection du plat qu'il aime, il calcule à l'avance quels avantages et quelles ressources le mariage lui doit apporter. Aussi l'heureux époux peut-il bercer doucement son âme en songeant à la ménagère accomplie qui bientôt franchira le seuil de la chambre nuptiale, tandis qu'avec ses compagnes, Messaouda regagne la maison où s'est écoulée son enfance, pour y attendre l'heure où l'on viendra solennellement l'en arracher.