FEMME NUE BATTANT
LE LtNGÈ
Les noces de Messaouda.
Depuis trois jours la poudre fait entendre ses retentissements. Depuis trois jours Messaouda écoute le bruit lointain des salves qui se succèdent. Des parentes, des visiteuses, l'entourent, et la poursuivent d'un bourdonnement de paroles flatteuses qu'elle accueille d'un air parfois souriant, parfois mélancolique. A ses pieds, sur la natte où elle croise les jambes, sont étalés divers cadeaux. Les étoffes de soie brochée des manufactures lyonnaises s'y rencontrent avec les couvertures zébrées de fabrication indigène. A côté des mousselines d'Angleterre, les percales à fleurs de Mulhouse mêlent leurs plis gommés aux laines souples des tapis algériens. D'autres dons, colliers de clous de girofle, bracelets, anneaux de pieds, lourds pendants d'oreilles, toute sorte de bijoux grossiers dus à la ciselure des orfèvres juifs, sont entassés sur ses genoux. Enveloppée dans sa mante violette parsemée de pois d'or, elle s'adosse à une colonne, vieux tronc de palmier dont la base est un chapiteau romain renversé, et du haut de laquelle pendent des amulettes : cornes de bélier, omoplates et tibias provenant du bétail égorgé dans
les fêtes sacrées. Un jour faible, tombant avec mystère d'une étroite ouverture pratiquée sur la terrasse, se répand dans l'intérieur sombre, aux murs sévères noircis par les fumées de l'àtre. C'est une grande salle longue, communiquant aux chambres supérieures au moyen d'un escalier tortueux, et où circulent des senteurs d'étable. Un petit enfant dort au fond d'un berceau rustique fait de palmes entre-croisées et suspendu à l'une des poutrelles du plafond. Près de la mariée, une brebis allaite son agneau. A quelques pas, une poule gratte la terre, suivie de ses poussins; un chien, dans un coin, appuie son museau sur le dos d'un chevreau; des tourterelles se caressent au faite des piliers, tandis que voltigent çà et là des rougesgorges, ces oiseaux marabouts considérés comme portant bonheur au toit qui les abrite.
En ce lieu paisible qui l'a vue naître et grandir, Messaouda promène autour d'elle des regards inquiets. L'inévitable séparation la préoccupe. Dans un instant vont se briser les liens qui l'attachent aux murs familiers, et bien qu'il soit convenable en pareille circonstance d'exagérer ou de feindre les apparences de la douleur, une anxiété véritable se lit sur sa douce physionomie. Des sentiments contraires semblent l'agiter. Tantôt des rougeurs subites montent jusqu'à son front, tantôt son grand œil noir se voile de larmes. Il est visible que la joie d'être ainsi fêtée est combattue par les appréhensions du départ, que des craintes inconscientes se glissent dans son cœur à l'approche du cortège qui vient la chercher. Déjà elle l'entend venir.
Les noces de Messaouda.
Déjà elle reconnaît, au milieu des détonations de la poudre, la note perçante du hautbois qui accompagne les tambourins. La tristesse la gagne. Son sein se gonfle et retient des sanglots.
Des coups de feu se mêlent au bruit d'une musique étrange. Les abords de la demeure de Messaouda sont envahis par les gens du cortège. Devant la façade se placent les femmes revêtues de tous leurs ornements. Elles murmurent un chant doux et triste pendant que Ton amène au seuil de la porte une mule richement harnachée et montée par le jeune garçon qu'un vieil usage donne pour compagnon aux vierges conduites chez leur époux. La foule se presse, encombre l'étroite rue, reflue dans les rues voisines. Des guirlandes de têtes, vivement découpées sur le ciel, se penchent du haut des terrasses. Une nuée d'enfants de tout âge entourent les musiciens. Au son des instruments, sur deux lignes, des hommes en haïk de soie, couronnés d'un panache de plumes d'autruche noires, avancent par petits sauts méthodiques en brandissant des sabres nus, des pistolets, et de longs fusils qu'ils font tournoyer avec adresse au bout de leurs bras. Ces danseurs représentent la jeunesse d'El-Kantara, heureuse de parader devant les femmes réunies et parées qui acclament fréquemment cette pantomime héroïque. Chaque fois que les guerriers, déchargeant leurs armes, les enveloppent d'un
tourbillon de fumée, elles s'exaltent à l'odeur de la poudre. Toutes ensemble elles répondent à ces défenseurs supposés par une clameur sauvage, et comme pour enflammer le courage de combattants bravant la mort sous leurs yeux, elles profèrent, en se frappant les lèvres du bout des doigts, ces iou-iou frénétiques, soutenus longuement à l'unisson sur le ton le plus élevé de la gamme, et qui s'évanouissent dans l'air ainsi que le cri fauve d'un oiseau de proie.
Mais les acteurs se lassent, et le silence qui s'établit marque la fin de ces étranges divertissements. Alors, au milieu des musulmans debout dans l'attitude de la prière, la paume des mains tournée vers la poitrine, une voix grave s'élève : elle appelle sur les époux les bénédictions d'Allah, puis aussitôt la porte crie sur ses gonds; elle s'ouvre, et un vieillard paraît, portant Messaouda roulée dans un haïk écarlate. Tandis qu'il la dépose auprès de son jeune conducteur, sur le dos de la mule où des tapis sont disposés pour qu'elle puisse se tenir assise, le groupe des femmes se reforme autour d'elle. L'une rajuste le long voile qui dérobe son visage à tous les regards, l'autre lui place dans la main le guidon de soie de sa monture, et le cortège, danseurs et musique en tète, se remet en marche au travers des jardins.
A peine la mule est-elle en mouvement que l'eau d'une coupe retombe en pluie sur la mariée invisible, en présage de fécondité. Sur le parcours continuent les salves joyeuses. Des gamins
Les noces de Messaouda.
nichés, pour mieux voir, sous les éventails des palmiers, saluent le défilé de leurs cris d'allégresse. On longe le mur d'enceinte en ruine qui défendait autrefois le village du côté de la rivière; on se presse sous une vieille poterne, ancien corps de garde à demi effondré; on s'entasse sur une petite place ensoleillée, et devant la maison du mari, toujours absent de ses noces, les danses se renouvellent au fracas d'une vive fusillade, pendant que Messaouda, descendue de sa mule, reste cachée derrière un rempart de femmes.
Tout à coup la foule immobile suit des yeux un objet écarlate qui s'agite au-dessus des têtes. Portée ainsi qu'une enfant dans les bras d'un de ses parents, Messaouda est conduite à l'entrée de sa nouvelle habitation. Le tissu qui masque ses traits voile aussi les émotions de cette frêle créature qu'on promène comme un fantôme à travers des cérémonies faites pour elle et dont la vue lui est interdite. Elle va franchir la porte basse où son destin la pousse vers un maitre. Du haïk qui l'enveloppe se dégage alors sa main délicate, teinte en rouge, ornée de bagues et serrant un œuf de poule. Afin que l'abondance entre avec elle dans la maison, Messaouda brise l'œuf contre la muraille, puis sa silhouette voilée s'enfonce sous le vestibule obscur. Et la jeune vierge disparaît suivie des matrones qui doivent lui tenir compagnie jusqu'à l'heure où, à la faveur des ténèbres, son époux viendra les remplacer. Au jour, il disparaîtra pour ne rentrer dans sa demeure qu'à la nuit close. Ainsi durant sept jours.
Un coup de feu tiré dans l'intérieur retentit sourdement. Par la porte ouverte sort lentement une fumée mélangée de poussière. Le vent emporte ce dernier bruit de fête. La place se vide, la multitude s'écoule, et la cité arabe reprend peu à peu sa placidité habituelle.
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