‹ Tableaux algeriensChapitre 27 sur 35 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

Un premier lièvre est bientôt aperçu. La ligne des rabatteurs replie ses deux ailes. Et les fauconniers qui maintenant occupent le centre déchaperonnent trois ou quatre faucons dégagés de leurs liens et prêts au lancer.

Les oiseaux en liberté s'élèvent dans les airs.

Mais leur vue perçante a découvert la pauvre bète en fuite. Tous foncent sur elle avec la vitesse d'une flèche.

L'un d'entre eux l'atteint déjà, la culbute, et remonte aussitôt dans l'espace pour mieux l'observer, tandis que les autres faucons l'attaquent à leur tour. Frappé coup sur coup, le lièvre n'est cependant qu'étourdi. 11 fuit toujours, déroute ses ennemis par des crochets soudains. Il parvient à leur échapper en se jetant dans le fourré d'un buisson qui lui offre un refuge. Ruses vaines! Des cavaliers l'en viennent déloger. « Haou! haou!... » Se glissant entre les jambes des chevaux, il repart de plus belle, affolé au vacarme des hourras, des apostrophes que les fauconniers lancent aux faucons pour exciter leur ardeur.

L'enthousiasme des Arabes est vraiment curieux. Quels grands enfants que ces hommes graves!

Les faucons, ramenés sur leur proie, la poursuivent dans tous les sens. Ils la meurtrissent du bec et des ongles, rebondissant dans l'air à chaque reprise pour fondre de nouveau sur elle.

Et le lièvre perd ses forces. Un dernier assaut le fait rouler à terre avec ses assaillants.

Au milieu des cavaliers accourus, du piaffement de leurs chevaux hennissant et caracolant, on ne distingue plus qu'une

La chasse au faucon.

masse grouillante de plumes et de poil où des becs avides se disputent les yeux de la victime.

Quelques oiseaux s'acharnant après un pauvre animal sans défense, voilà pourtant à quoi se résume une chasse qui provoque tant de tapage, d'éclat et de mouvement !

Alors, sans retard, les fauconniers mettent pied à terre et s'emparent de leurs faucons.

Le gibier, saigné à la gorge suivant un rite obligatoire, est ramassé; les chevaux ont repris haleine; les oiseaux captifs, de nouveau maintenus au poing, sont revêtus de leurs capuchons; la ligne de rabat se rétablit et la chasse continue.

Cette fois, le vol des faucons lâchés avec ensemble les groupe dans la poursuite et dans l'attaque, et le lièvre est tué du coup.

Ailleurs le gibier part en même temps de plusieurs côtés. L'un des oiseaux, entraîné hors de la battue, chasse pour son compte. Un autre va se percher assez loin de nous sur un arbuste. Chaque fauconnier court à la recherche de son oiseau, galope jusqu'à lui, s'en approche doucement, lui fait reconnaître sa voix, l'appelle par son nom familier. Les fuyards sont vite ressaisis : le premier, sur sa proie, le second, qui n'est que désorienté, sur un leurre, — la dépouille d'un lièvre, — que son maître lui jette pour tromper son instinct carnassier.

Dans les alternatives d'une chasse où neuf faucons ont été engagés à tour de rôle, aucun de ces auxiliaires précieux n'a manqué au rappel. Heureusement l'oiseau de race, dont l'éducation exige de grands soins, déserte rarement les parages qui lui sont familiers.

La présence d'un aigle dans le voisinage peut quelquefois l'épouvanter. Il fuit alors, éperdu, à trop grande distance pour qu'il soit possible de le rejoindre; maison le retrouve presque toujours un peu plus tard en battant la plaine.

C'est même l'habitude, aux premiers jours de mars, quand le faucon, tout occupé de ses amours, a perdu son goût pour la chasse, de lui rendre sa liberté. Vers l'automne, soit qu'il obéisse à la voix de son maître, soit à l'aide d'un gibier vivant qu'on lâche devant lui, il se laisse reprendre sans peine. Quelque signe distinctif, une trace de feu sur le bec, un anneau à la patte, permet de le reconnaître, et chacun rentre ainsi en possession de son équipage.

Ces chevauchées superbes, ces vols d'oiseaux bien dressés, ces plaisirs des temps féodaux conservés encore chez plusieurs chefs de grande tente, passionnent nos officiers autant que les Arabes. Mais ils nous entraînent loin du point de départ. Déjà l'heure nous invite à nous replier sur Bou-Saada.

L'entrain des indigènes surexcités par la fougue de leurs chevaux se dépense au long du chemin. Le vertige les prend. Des galops furieux passent et repassent devant nous. Des fantasias échevelées ébranlent les échos.

C'est naturellement aux chefs militaires que revient l'honneur de recevoir en pleine figure les salves de mousqueterie. A peine arrivés devant eux, les rudes cavaliers, burnous au vent, droits sur leurs étriers, font le simulacre de coucher un ennemi en joue et tirent tous ensemble, sans ralentir l'impétuosité de leur élan. Les fusils, maniés avec adresse, reparaissent au bout des

La chasse au faucon.

bras levés, tournoyant dans l'air au milieu d'un nuage de fumée : parades de guerre dont se grisent ces âmes belliqueuses, et qui viennent compléter une chasse à laquelle aurait manqué quelque chose si la poudre n'avait fait entendre son bruit favori.

Les émanations de la plaine surchauffée depuis le matin ont engendré de légers nuages, de forme arrondie, qui se groupent autour du soleil prêt à disparaître. Ces vapeurs éphémères se maintiennent un moment immobiles dans le rayonnement de l'astre, à distance de son disque brillant, enveloppées de sa splendeur. Puis elles se fondent en lumière d'or et s'évanouissent dans l'espace.

Sur le sable éclairé par les feux du soir, nos ombres, prolongées indéfiniment, bleuissent derrière nous les touffes d'alfa. Les rougeurs du couchant transparaissent à travers les crinières de nos chevaux. D'ardents reflets se jouent quelques minutes encore sur les visages des cavaliers cheminant en troupe. Alors toute la plaine du Hodna se nuance d'une teinte ardoisée qui gagne rapidement le ciel et monte peu à peu vers le zénith.

Et la nuit descend sur le ksar, lorsque nous y rentrons au milieu d'une foule d'Arabes arrivant de tous côtés pour le grand marché du mardi, avec leurs chameaux chargés de grains, de pains de dattes pilées, de guerbas sentant l'huile ou le goudron.

Les fondoucks s'emplissent, les boutiques sont encombrées, les cafés regorgent de monde, tandis que, dans l'air pur où pas une palme ne bouge, la voix lente des muezzins, rappelant aux

fidèles l'heure de la prière, domine l'aigre son de la cornemuse qui fait danser } dans leur café maure, les filles des Ouled-Nayls.

Harmonie étrange où, dans le calme du crépuscule, les accords inspirés par l'idéal sensuel de l'Arabe s'unissent au chant monotone que son âme élève vers Dieu.

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