LES CHAMEAUX DE L'AGA EDDIN
Plusieurs années sans pluie avaient réduit les indigènes du cercle de Laghouat à un état si misérable, que le commandant Flatters chargea M. de Dianous, lieutenant aux affaires arabes, d'aller leur distribuer des secours. J'accompagnais dans sa mission le jeune officier français qui, deux ans plus tard, devait partager le sort tragique de Flatters et de ses hommes, massacrés dans le grand désert, après cinquante jours de marche, presque au terme de leur périlleuse traversée.
Dianous aimait avec passion les pays sahariens. 11 les connaissait autant que la Provence, où il était né, et beaucoup mieux encore, car dans ces solitudes sans bornes le moindre détail prend de l'importance : une touffe d'herbe, une pierre isolée, se grave dans l'esprit comme en mer une voile, une épave. Il aurait pu au besoin désigner par leur nom chacune
des plantes qui fleurissent sur le sable, chétives, grillées le jour, à peine rafraîchies la nuit par un peu de rosée. J'apprenais de lui comment pouvaient vivre des populations qui ont l'espace pour patrie, quelles mœurs nous allions trouver dans leurs villages fortifiés. Nous chevauchions de longues heures à travers des pays ingrats où régnent les splendeurs d'un soleil toujours radieux; puis nous apercevions les murs d'argile de quelque morne ksar; nous franchissions des jardins de palmiers, des vergers qu'embaumaient les fleurs du printemps. Nous nous trouvions bientôt entourés de gens qui, prévenus de notre arrivée, attendaient aux portes. Une nuée d'enfants rongés par la variole et l'ophtalmie grouillaient autour de nous, et les femmes en haïk bleu, la quenouille en main, glapissaient leurs iou-iou quand nous passions devant elles, dans les rues étroites, précédés d'un caïd empressé à nous accueillir sous son toit.
Là, en présence des notables assemblés, l'officier écoutait les suppliques des malheureux qui parlaient chacun à leur tour. 11 faisait de son mieux pour soulager les misères étalées sous ses yeux; mais, ne pouvant les secourir toutes, il prenait l'avis de la djemmà1, qui désignait les habitants les plus éprouvés par la disette. Cela durait un jour ou deux, puis nous repartions avec cette pluie de bénédictions que les Arabes prodiguent à tout propos.
Parmi les ksours participant aux subsides, Tadjemout paraissait avoir souffert plus encore que les autres; toutefois ses jar-
' Conseil formé par la réunion des principaux du pays.
Les chameaux de l'aga Eddin.
dins, fécondés à temps par une pluie récente,, laissaient espérer une récolte passable. — « Pour ceux-là du moins tout n'est pas perdu », disait Dianous, tandis que nous nous éloignions au petit jour. Déjà les lueurs matinales glissaient au-dessus d'une vaste étendue de plaines encore enveloppées d'ombre, dont les lignes tranquilles, d'une pureté absolue, découpaient leurs moindres inflexions dans une atmosphère sans vapeurs. Les remparts en pisé qui, derrière nous, déroulaient leurs tours et leurs bastions, commençaient à s'éclairer de reflets dorés. L'enceinte fortifiée de Tadjemout évoquait ainsi le souvenir de quelque château fort du moyen âge. Nos chevaux secouaient la crinière avec ce frémissement sonore de naseaux qui marque leur ardeur; ils annonçaient par là, au dire de nos indigènes, que l'étape serait longue, ce qui cette fois ne devait pas arriver.
A peine avions-nous dépassé les derniers jardins, que nos regards s'arrêtaient avec stupeur sur de vertes cultures envahies pendant la nuit par des troupes de chameaux. Les grands ruminants, habitués au maigre régime des plantes sauvages, se régalaient d'orge tendre, arrondissaient leurs flancs osseux. Alourdis par leur bombance, la plupart s'étaient couchés au beau milieu des champs, pendant que d'autres, le cou tendu, achevaient de tondre les places épargnées.
Eh quoi! c'est ainsi que des récoltes si âpres à recueillir servaient à nourrir un troupeau !
Le lieutenant, pensif devant ce drame biblique qui allait jeter la consternation chez les habitants de Tadjemout, cherchait le moyen de les dédommager de ce nouveau malheur; mais
T ableaux algériens.
comment faire? Les chameaux vont sans chameliers. Aux alentours, personne. Nos cavaliers galopent inutilement sans découvrir à qui appartiennent les animaux destructeurs. Surpris au réveil par la nouvelle de leur désastre, des ksouriens nous rejoignent déjà tout en émoi, entourent l'officier et s'écrient avec des gestes attristés : « C'est la volonté d'Allah! Que sa miséricorde allonge tes jours ! Tu es notre père. » Alors Dianous donne à tous l'assurance qu'ils seront indemnisés. Et tous répètent : « Tu es notre père. » Je suis aussi un peu leur père en cette occasion, car plusieurs me baisent les mains.
Vingt chameaux saisis aussitôt pour caution sont dirigés sur Tadjemout. Et pendant qu'un courrier, mandant l'envoi d'un adel1, est envoyé au chef des affaires arabes de Laghouat, un autre vole à la recherche de l'aga Eddin, chef du Djebel-Amour, qu'on suppose être le possesseur du troupeau vagabond, et dont les tentes ont été vues, la veille encore, au sud d'Aïn-Madhi. Cela fait, nous gagnons tranquillement cette cité monacale.
Une zaouia2 célèbre y entretient, comme on sait, le fanatisme de toute la contrée. De cette résidence solitaire, les Tedjini étendent leur pouvoir bien au delà des frontières de notre colonie. L'illustre famille de marabouts est aujourd'hui réduite à deux frères issus d'une négresse illégitime. El-Baschir, le plus vénéré, nous accueille. On voit que les fidèles ne le laissent pas chômer de leurs dons. Sa personne trop grasse, emmitouflée
1 Greffier du cadi. Adoul, au pluriel.
- Cette zaouia renferme une mosque'e et le tombeau du grand Tedjini, l'ennemi de Ternir Abd-el-Kader.