CHAMEAU ENTRAVÉ
Les chameaux de l'aga Eddin. 227
dans une couche de burnous superposés, est servie par des hommes noirs comme elle. L'un des zélateurs qui marchent sur ses talons est marqué au front d'une protubérance charnue, sorte de callosité en forme d'hostie et du ton de la corne, stigmate pieux, — ainsi que me l'explique un familier de la maison, — gagné à force de se prosterner à la mosquée.
El-Baschir ne répond à nos questions que par monosyllabes. Il se contente d'ouvrir de temps en temps ses lèvres grotesques avec un sourire d'idiot. La réception est d'ailleurs telle qu'on peut la trouver dans une maison bien pourvue. Pendant le repas qui nous est servi, les plats se succèdent, passant par les mains de serviteurs qu'on n'entend pas marcher. De sombres figures d'ascètes semblent rivées aux murs blancs; silencieuses, elles suivent nos mouvements. Au centre de cet entourage sévère trône El-Baschir, immobile, roulant des yeux de pagode qu'interrogent sans cesse les serviteurs. Dianous, après un silence, me dit à l'oreille : « Eh bien , que pensez- vous de ce service ? Remarquez comme chacun obéit. Tout ridicule qu'est ce pontife, il n'aurait pourtant qu'un signe à faire, si l'envie lui en prenait, pour voir nos têtes rouler à ses pieds. » — Hélas! qui m'eût dit alors que la tête de mon aimable compagnon devait si tôt tomber sous les coups des Touaregs !
Au moment où circulent les aiguières dans les bassins de cuivre destinés aux ablutions qui terminent tout repas, un bruit de chevaux se fait dehors, et presque aussitôt se présente au lieutenant Dianous le fils de l'aga Eddin, bambin de douze ans, botté, éperonné, charmant. Il explique avec un aplomb amusant
comment les chameaux de son père, laissés sans entraves près des tentes, se sont écartés du campement faute de surveillance, errant ainsi la nuit, sans guides, jusqu'au pied de Tadjemout.
« Le seigneur Eddin, ajoute l'enfant, est ton serviteur. Il se soumet à ton autorité. » A quoi le lieutenant se borne à répondre que, voulant conférer avec l'aga lui-même, il lui donne rendezvous pour le lendemain à Tadjemout.
Le lendemain, devant le seuil de la maison du caïd, arrive avec sa suite, monté sur un superbe alezan, le chef du Djebel- Amour, beau vieillard, grand, de mine austère, un peu affaissé par l'âge. 11 inspire le respect par des manières nobles et bienveillantes. Son costume simple, — un burnous noir dont les plis flottent sur un haïk de laine et tombent jusqu'à terre, - — sied au représentant des fières tribus qui conservent les traditions des ancêtres dans toute leur pureté. Le vénérable patriarche, après avoir salué l'officier français, prend place auprès de deux adoul qui écrivent dans le creux de leur main, sur papier volant, avec la pointe d'un roseau taillé. Dans un court entretien, l'aga Eddin accepte sans observation les décisions prises à son égard. Les habitants de Tadjemout rendront les chameaux saisis; ils seront indemnisés de leurs pertes : tout est donc au mieux de leurs intérêts. Le soir, autour d'une même table, l'aga, le caïd, les adoul, rompent avec nous le pain de l'hospitalité. 11 n'est plus question de l'aventure, et une nuit sereine, telle qu'il n'en existe qu'au désert, enveloppe bientôt les murs sombres de l'humble cité endormie où l'homme a tant de mal à subsister.
Les chameaux de l'aga Eddin.
A cheval dès le matin, nous recevions l'adieu du caïd, prêts à nous éloigner pour la seconde fois de Tadjemout et à nous diriger vers El-Hahouita, autre ksar ravagé par l'inondation. Des Arabes dont nous commencions à connaître les visages se tenaient debout dans la cour, à quelque distance de nos chevaux. C'étaient les notables. Ils avaient attendu le lever du lieutenant pour lui présenter une requête. Qu'était-ce encore? Ces mêmes hommes, qui la veille s'indignaient avec raison et demandaient justice, venaient à présent supplier « leur père » d'arrêter les poursuites contre un aga aussi puissant que le seigneur Eddin. « Le mal qui vient de Dieu, disaient-ils, Dieu le guérit. »
iMais sans se rendre à ce désir, Dianous ouvrait la marche, et nous repartions. « Que faire, me disait-il en chemin, de gens à ce point fanatisés? Nous intervenons en leur faveur, nous pensons les défendre contre les exactions de chefs qui les dépouillent, et voilà comment ils refusent eux-mêmes la protection que nous voulons établir. Vous trouverez partout, chez ce malheureux peuple, même prestige de la force, même crainte de l'autorité. C'est toujours, ici, l'histoire des chameaux de l'aga Eddin. »