LA FAMINE
Ce matin, suivant le lit de la rivière, j'avançais seul à travers les lauriers-roses, distrait de temps à autre par le vol de quelque oiseau aquatique fuyant au bruit de mes pas; je longeais le pied des falaises de terre jaune, rayées comme une immense peau de tigre par des crevasses profondes, lorsque mes yeux s'arrêtent sur une sorte de grotte que les pluies ont creusée, et d'où s'échappe un léger tourbillon de fumée.
Je distingue, en approchant un peu, toute une famille d'Arabes tassés autour du feu allumé dans l'antre qui leur sert d'abri. Les malheureux sont à moitié nus, et si maigres, que leurs os soulèvent de toutes parts l'épiderme. J'observe silencieux cette scène navrante, semblable à tant d'autres qui attristent le regard depuis plusieurs mois.
L'année est rude à traverser pour les Arabes, frappés coup sur coup par la guerre, par les sauterelles, par la sécheresse.
Les silos se vident, l'argent manque presque partout, et ceux qui ont encore des réserves les gardent avec un soin jaloux.
Au milieu de leurs pâturages stériles, les derniers troupeaux errent, épuisés, en proie au typhus, et c'est à peine si les bergers, à l'aide de quelques feuillages coupés dans les bois, parviennent à en sauver une faible partie. Le cheval, d'abord rationné, dépérit près de la tente, puis il se couche pour ne plus
se relever. On l'abandonne aux chiens, sa chair étant défendue par le Prophète. Des bandes d'indigents affamés courent les campagnes, se rabattent sur les villes, excitant la pitié des colons : elles n'y trouvent que des secours insuffisants qui prolongent les souffrances du plus grand nombre sans les préserver de la mort. La mort les trouve impassibles; les hommes l'attendent sans une plainte, drapés dans un lambeau de vêtement, égrenant leur chapelet, tandis que les femmes, avec
FAMINE EN ALGERIE D'après le tableau du Musée d'Alger.
Réduction d'une gravure sur bois de l'album Boetzel (Salon de 1869).
La famine.
des enfants étiques, se traînent de porte en porte, s'arrachent les débris de viandes, se disputent les eaux grasses jetées d'ordinaire au ruisseau, et que la charité ne manque pas de leur réserver en ces jours de deuil. Dans les plaines désertes comme dans les cités, de nouvelles victimes sans cesse ramassées vont accroître les rangées de tombes fraîchement creusées dans les cimetières où les Arabes ensevelissent leurs morts.
Ce qui se passe à côté de moi n'est qu'un épisode des misères semées par le fléau.
De sourds gémissements sortent de la grotte, perdus dans le silence. Soudain les voix murmurent ensemble un verset de la prière des musulmans; elles répètent, sans varier, dans un chant uniforme, la phrase consacrée : « La Allah ila Allah! Mohamed rassoul Allah 1 ! »
J'hésite d'abord à m'approcher davantage, de peur de troubler le recueillement de ces affligés. Cependant l'envie de leur venir en aide me pousse vers eux. La présence d'un étranger les laisse indifférents. Un homme qui paraît être le chef de famille s'est levé, mais il se rassied aussitôt, et je le vois qui retire du feu une poignée d'orge grillée pour la partager entre les mains avides tendues vers lui. Deux garçons, dont l'un déjà est grand, une fille qui peut avoir dix ans, et cet homme, composent la famille en détresse. J'ouvre ma bourse : l'homme, avec un regard hébété, prend l'argent que je lui donne; puis, le bras dirigé vers le fond obscur de l'antre, il me montre, avec une simplicité
1 « Il n'y a de Dieu que Dieu ! Mahomet est son prophète! »
touchante, le corps d'une femme étendue sous une étoffe salie qui la voile des pieds à la tète.
Comprenant que les prières n'étaient qu'un chant funèbre : « Est-ce là ta femme? dis-je au malheureux. — Non, répond-il, ma lemme est morte; c'est ma mère, morte aussi. »
Et complétant sa pensée par un geste, il semblait dire : « C'est la destinée de l'Arabe. »
Se penchant ensuite sur les siens, il arrache des bras engourdis de la jeune fille un petit spectre humain que je n'avais pas aperçu, squelette respirant encore, dont le visage a pris hâtivement les rides de la vieillesse, et qui laisse osciller une tète sans pensée sur des muscles sans force pour la soutenir.
Je m'éloigne de cette tombe ouverte. Derrière moi reprennent les chants monotones. Je les entends un moment encore. Affaiblis par la distance, ils s'évanouissent bientôt tout à fait.
Et la triste psalmodie me poursuit, bourdonnant toujours à mon oreille : « La Allah ila Allah! Mohamed rassoul Allah! »