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UN JOUR DE SOLEIL

Dans les vastes plaines qui se développent entre les massifs montagneux de notre frontière marocaine, le soleil a des splendeurs sans égales. 11 règne en roi superbe sur ces pays étranges où l'homme tient si peu de place. Il les égayé de ses éclats, il les couve par sa chaleur, il leur donne une éternelle sérénité.

Voici l'aurore. Une lueur pâle se lève et blanchit l'horizon. Les étoiles, une à une, se fondent dans le rayonnement qui précède le retour du soleil et prépare sa venue. Les ondulations du jour naissant courent sur le ciel nacré. L'air gris s'agite et remue de légères paillettes d'or, tandis que la terre sommeille encore dans une nuit transparente.

Soudain, resplendissant, le soleil s'échappe des montagnes obscures; mille flèches ardentes traversent en même temps les zones de l'éther radieux, et la fête lumineuse commence. Les crêtes donnent le signal et s'illuminent. Le bleu et le rose s'op-

posent avec d'audacieux contrastes; peu à peu les violences s'harmonisent. Les ombres sont larges; elles s'allongent, veloutées, imprégnées d'azur, indéfiniment.

La lumière fouille les flancs des collines, glisse entre leurs mamelons. Elle circule, répand la vie sur ce qu'elle embrasse;

puis, avec lenteur, elle descend des crêtes élevées dans la plaine humide, qui frissonne en secouant ses dernières gouttes de

rosée.

Le jour est venu. La vie s'exhale sous toutes ses formes, avec tous ses bruits. Le réveil anime les douars. Les chevaux hennissent et frappent du pied, les troupeaux gagnent leurs

Un jour de soleil.

pâturages. Des hommes se réunissent pour la prière; d'autres se mettent en marche, poussent leur monture à travers les sentiers. Autour des tentes les femmes s'agitent comme les abeilles autour des ruches : les unes pour moudre le grain, traire une brebis, dénouer l'entrave d'un cheval prêt à partir; les autres pour reprendre la quenouille, le tapis interrompu, ou s'en aller emplir les peaux de bouc à la rivière. Chacune a sa tâche et toutes sont en mouvement pour les besoins de la journée.

Déjà les ombres raccourcissent. Les teintes pourprées deviennent roses; le rose se dore; l'or pâlit; le jour, un jour intense, éclate et se répand sur toute la plaine, qu'il inonde de ses chatoiements argentins. Chaque brin d'herbe, chaque pierre, en accroche une parcelle, allonge sur le sol sa traînée d'ombre bleuâtre, qui diminue à mesure que le soleil monte. L'astre touche au zénith, et cette lumière placide, qui partout s'est étendue, confond la terre et le ciel dans un même éblouissement.

Plus d'ombre. Tout ce qui vit se cache, fuit l'implacable clarté, cherche un peu de fraîcheur dans les anfractuosités des roches, dans les moindres replis du terrain. Le bétail, cessant de brouter l'herbe chaude, se réfugie sous les rares thuyas, au pied des oliviers poudreux. On dirait que notre globe, épanoui dans sa béatitude, enivré de tant de lumière, excédé par tant de chaleur, s'est immobilisé dans l'espace comme, par un calme plat, sur la mer immense, un vaisseau s'arrête, voiles tombantes. L'œil interroge : rien ne bouge. L'oreille écoute : aucun

bruit, pas un souffle, si ce n'est le frémissement presque imperceptible de Pair au-dessus du sol embrasé. La vie semble avoir disparu, absorbée par la lumière. C'est le milieu du jour...

Mais le soir approche. Alors le soleil franchit la seconde moitié de sa course. L'ombre a fait volte-face. L'air s'agite et reprend ses vibrations. Un vent frais soulève des poussières, secoue les grands chardons secs. Sous des rayons plus obliques, ce qu'il y avait de trop vif ou de trop clair s'atténue, s'apaise, la vue est calmée; de légers reliefs ressortent sur la teinte uniforme des fonds; des détails d'une délicatesse infinie reparaissent, et les ravins, les gorges, les forêts, les masses rocheuses, s'animent graduellement : chaque minute accentue des effets nouveaux et variés.

Dans l'atmosphère limpide et sans brume, on voit luire un disque de flamme qui s'abaisse lentement vers l'horizon. Le soleil, au terme de sa course, lance à la terre un adieu suprême, et les montagnes, à demi baignées d'ombre, s'embrasent et rougissent leurs sommets. Une dernière fois, tout enflammé, il terrasse le regard; puis, hardiment, plonge dans l'immensité, laissant après lui cette magnifique auréole, dont la décroissance rend son départ si mélancolique, et que la plaine reflète un moment encore.

Les troupeaux rentrent dans les douars; ils se pressent autour des tentes, à peine visibles, confondus sous cette teinte neutre

Un jour de soleil.

du crépuscule, faite avec les gris de la nuit qui vient et les violets tendres du soir qui s'en va. C'est l'heure mystérieuse où les ténèbres épaississent leurs voiles, où les couleurs se mêlent, où les contours se noient, où toute chose s'assombrit, où toute voix se tait, où l'homme, à la fin du jour, laisse flotter sa pensée devant ce qui s'éteint, s'efface et s'évanouit.

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