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DANS LE DJEBEL-NADOR

Nous venions de franchir en une marche de nuit les montagnes boisées de Tiaret. Cheminant à travers les dernières échancrures de ce pays accidenté,, les deux milliers d'hommes armés dont se composait la colonne expéditionnaire découvraient déjà de vagues profondeurs, marquées de quelques plis, simulant la mer à s'y méprendre. L'immense plaine du Sersou dormait dans l'obscurité sereine, étoilée, qui règne, après les lumineuses journées d'été, entre le coucher du soleil et son lever. Aucun souffle, nulle rosée, ne venaient rafraîchir cette terre brûlée jusqu'aux entrailles par les chaleurs d'août.

Le jour commençait à poindre. Une muraille de collines noires, bizarrement découpées sur le ciel, masquait les blancheurs de l'aurore naissante. Nous avancions lentement dans l'ombre, lorsqu'un flot de lumière matinale, s'engouffrant tout à coup entre deux mamelons, vint s'épandre sur la colonne en marche.

Ce fut un réveil subit dans les rangs. Les hommes, tirés de la torpeur habituelle aux marches de nuit, se redressaient sous la caresse du jour. Un joyeux frisson passait sur nos troupes à mesure qu'elles entraient dans ce bain de soleil.

En tête chevauchaient les spahis rouges, avec leur fanion brodé d'emblèmes musulmans. Ils s'avançaient en éclaireurs, le front ceint d'un haïk dont la blancheur contrastait avec le bronze de leurs faces viriles. De jeunes hommes imberbes chevauchaient à côté de vieux guerriers à barbe grise, au regard farouche brillant sous l'arcade profonde de leurs sourcils. Le sang nègre se mêlait au sang barbaresque, et les fières silhouettes se détachaient dans la poudre d'or soulevée par le sabot des chevaux qui piaffaient, hennissaient, en aspirant l'air vif du matin. Dans cette riche lumière, les burnous écarlates s'avivaient de teintes sanglantes, les caparaçons reluisaient-, des scintillements couraient sur les sabres, sur le canon des longs fusils, et des étincelles jaillissaient des étriers massifs qui s'entre-choquaient dans les rangs.

Venaient ensuite nos escadrons de chasseurs, en veston vert, en pantalon rouge garni de basane, le manteau roulé pardessus les fontes, et les bissacs suspendus à l'arçon de la selle,

Une rania dans le Djcbel-Nador.

tandis que, sur les deux flancs de la colonne, allaient à l'aventure, en un désordre superbe, les nombreux cavaliers des goums ' fournis par les tribus amies et placés sous le commandement de leur aga.

Pour se tenir à l'abri des surprises, les convoyeurs arabes avaient pris le flanc droit, le côté opposé au pays occupé par l'ennemi. Ils poussaient devant eux les bêtes réquisitionnées, assemblage pittoresque de chameaux, de chevaux, d'ànes, de mulets, chargés des tentes et des ustensiles du campement.

Suivant la route tracée par la cavalerie, l'infanterie, sans rompre son ordre de marche, serpentait à travers les inégalités du terrain : masse confuse d'uniformes et de baïonnettes dont les rangs, l'un après l'autre, apparaissaient dans l'éblouissement de lumière qui débordait par l'ouverture du petit col. Tour à tour le soleil vint inonder de ses rayons les compagnies du 1 2" régiment de ligne, la section d'artillerie avec ses pièces de campagne portées à dos de mulet, puis l'ambulance avec ses cacolets, puis le service administratif avec les vivres, puis le convoi de bœufs qui devait approvisionner la troupe. Des points culminants, on pouvait facilement embrasser, en un seul coup d'œil, cette petite armée, et distinguer au loin son arrièregarde.

Telles étaient les forces placées sous les ordres du colonel Péchof2, lequel avait mission de s'emparer d'un ennemi rusé,

1 Les Arabes désignent sous le nom de goum toute réunion de cavaliers en armes.

2 Tué devant Paris pendant l'insurrection de 1871.

difficile à surprendre, plus difficile encore à poursuivre dans les déserts où il s'enfonçait.

De temps à autre, les cavaliers du goum chevauchaient côte à côte avec nous, opposant à nos allures méthodiques le caprice de leurs cavalcades, et tranchant par la diversité de leurs costumes sur le ton uniforme de nos équipements. Quelle belle désinvolture ont ces hommes intrépides! Quelle adresse à manier le cheval, sans souci des obstacles, par des chemins impraticables! Le passage venait-il à se rétrécir, ils escaladaient aussitôt les escarpements qui se dressaient devant eux. Rien n'entravait leur marche audacieuse, ni les roches glissantes, ni les épaisses broussailles. Éclaireurs de combat, ils ne se laissaient pas longtemps devancer par la cavalerie régulière qui suivait tranquillement le creux des vallons. Souvent ils s'engageaient dans quelque traverse, se perdaient dans un pli du terrain, ou disparaissaient derrière un mamelon- mais on revoyait bientôt galoper leurs chevaux sur une cime, et les burnous flottants s'agiter dans le soleil, au milieu d'un nuage de poussière.

Pour donner à l'infanterie le temps de rejoindre, l'état-major parfois s'arrêtait. On mettait pied à terre. Les cavaliers, tout poudreux, se détiraient à côté de leurs chevaux. Les officiers, entre eux, causaient, allumaient une cigarette; puis chacun remettait le pied dans rétrier, les rangs se reformaient, et l'on repartait.

Laissant derrière elle la zone montagneuse, la colonne, peu à peu, atteignait la plaine, dont les ondulations semblaient se

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mouvoir et rouler des vagues de lumière jusqu'aux chaînes bleues du Nador.

Partout abandon, solitude, cultures délaissées. En dehors de cette réunion d'hommes armés, la vie ne se manifestait plus que sous forme d'oiseaux traversant le ciel, ou de reptiles s'agitant dans les broussailles. Un vent faible, soufflant du sud, apportait par intermittences les bouffées d'une chaleur énervante. La poussière en suspens rendait l'air irrespirable. On suffoquait dans les bas-fonds. Par endroits, comme au-dessus d'un four, l'atmosphère surchauffée vibrait sensiblement. La fin de l'étape devenait pénible. Aveuglés de lumière, les yeux se fermaient à demi. A peine échangeait-on quelque parole; la monotonie des espaces silencieux gagnant les esprits, chacun s'abandonnait paresseusement au balancement continu du cheval dont l'allure s'alanguissait aussi. On atteignit enfin l'emplacement du bivouac. En un clin d'oeil les tentes y furent dressées, et ce lieu solitaire, égayé soudain, retentit du bruit martial de la vie des camps.

Le jour suivant, nous marchions en droite ligne sur le Djebel-Nador, foulant d'anciennes traces de campements nomades et des champs d'orge qui, vers la fin d'août, attendaient encore les moissonneurs. Les épis, courbés sur leur tige desséchée, se calcinaient au soleil. De telles ressources pouvaient profiter à l'ennemi : il fut décidé qu'on y mettrait le feu, et la flamme, plus prompte que la faux, anéantit derrière nous les récoltes abandonnées.

Toujours l'immensité morne, inhabitée, semée çà et là d'affligeants tableaux : ici, des moutons morts, noyés par les derniers orages; ailleurs, un chameau à demi dévoré, des flancs duquel s'échappe un vautour énorme qui, d'un vol lourd, s'enlève dans les airs.

Qu'étaient devenus les douars paisibles dont les fumées montaient chaque soir en spirales irisées au-dessus de la plaine? Les nomades, fuyant encore une fois la domination française, avaient émigré vers la région des Hauts-Plateaux, foyer de tanatisme et d'insurrection. Les chefs religieux y soulèvent aisément une race de pasteurs, belliqueuse et crédule,

Une rai\ia dans le Djebel-Nador.

nourrie dans la haine des infidèles. Chez elle, toute soumission n'est qu'apparente et de courte durée, car les nomades détestent nos mœurs; ils repoussent avec énergie tout ce qui tend à changer les coutumes de leurs bibliques aïeux. Mais estil étonnant que ces derniers représentants du monde ancien, nous voyant vivre en nos maisons étroites, accablés d'affaires, préoccupés d'intérêts de toute sorte, agités par le souci de besoins nombreux, finissent par se demander pourquoi ils changeraient leur libre existence contre un tel esclavage?

Dès que plusieurs années fertiles ont tiré l'Arabe de sa pauvreté habituelle, les marabouts entreprennent des voyages, de tribu en tribu, d'une province à l'autre. Ils prêchent la guerre sainte, échauffent les esprits, prophétisent la délivrance. On s'arme silencieusement. Bientôt les étendards sortent de l'ombre des mosquées, flottent au milieu des. combats.. . Inutiles efforts dont l'avortement certain ne peut que rendre ce peuple encore plus malheureux!

La tribu guerrière des Ouled-Sidi-Chirk avait donné, cette fois, le signal de la révolte. A l'appel de Si-Sliman s'étaient levés tour à tour les nomades sahariens, les montagnards des ksours1, du Djebel-Amour, et les impressionnables populations des Harrars. Le soulèvement enflammait le Tell, lorsque le colonel Beauprètre, avec une poignée d'hommes, avait eu la courageuse idée de s'emparer du chef suprême de l'insurrection.

1 Villages des Hauts-Plateaux entourés d'un mur de défense. Au singulier, ksar.

Go

On sait comment notre officier,, surpris la nuit aux environs de Géryville, fut massacré avec les siens : épisode fréquent dans l'histoire de notre conquête., et qui caractérise douloureusement une guerre d'embuscade où Ton tombe,, héros obscur, sous les coups d'un ennemi qui ne fait jamais de prisonniers.

Châtiés et soumis dans le Tell., les Arabes continuaient au sud une lutte désespérée, prêts à fondre sur de petits convois, à dévaster les fermes isolées, mais n'osant plus s'attaquer à des forces rangées. A l'approche de notre colonne, Si-Lalla, qui menaçait Tiaret, avait regagné ses retraites habituelles, au fond d'un pays désert. Cependant ses cavaliers se montraient de nouveau, semant l'alarme dans la province. Les tribus du Nador, jusqu'alors restées neutres, venaient de s'insurger à leur tour; elles accusaient un mouvement vers les Hauts- Plateaux. Ces tribus comptaient de nombreux cavaliers qui pouvaient grossir les forces de l'ennemi : il devenait nécessaire de s'opposer à leur départ.

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L'oued Suzcllcm est une rivière souvent tarie. C'est plaisir, au temps des sécheresses, de voir un mince filet d'eau couler encore entre les galets et les lauriers-roses qui tapissent son lit. Sur l'une de ses rives est établi notre bivouac. Les sonneries du réveil ont mis tout le monde sur pied. Le Nador se découpe nettement, baigné d'une lumière tendre; l'air est si transparent que, pour y atteindre, il semble qu'un temps de galop pourrait suffire, alors qu'une distance de près de cinq lieues nous sépare de ses premières assises.

Vers le milieu de la matinée, la colonne est reformée et l'on se met en marche, les fantassins sans sacs, les cavaliers en selle nue. Une animation inaccoutumée règne dans les rangs. Chacun sent que la journée ne se passera pas sans une rencontre. Quant aux hommes du goum, leur impatience est manifeste. Si, aux heures néfastes, désertant le drapeau français, nos alliés musulmans tournent parfois les armes contre nous, leur fidélité se fixe aussitôt qu'ils entrevoient les bénéfices de la victoire. Que de peine ont les nôtres à contenir la joie fiévreuse dont ils sont possédés! Au contact des longs éperons qui traînent sur leurs flancs, les chevaux s'allument; mais, tenus en bride, ils

mordent leur frein , la bouche blanche d'écume, courbant l'encolure, les naseaux près du poitrail. L'aga monte un poulain de race aux crins naissants, à la queue rasée, splendidement

harnaché de velours et d'or. C'est une noble figure de chef que caractérisent une fine moustache, des yeux profonds, l'ovale long et maigre d'un visage osseux, des mains nerveuses enrichies de bagues. Un air de dignité rehausse l'élégance de toute sa personne. Sa longue tunique verte le désigne au milieu

Une ra\iia dans le Djebel-Nador

des siens. 11 est entouré de notables bien montés, bien armés, richement vêtus. Ce luxe, toutefois, n'est pas également soutenu dans la foule de ses cavaliers. Tel d'entre eux n'a d'autre arme qu'un bâton noueux, ou le couteau qui pend à sa ceinture. Tel autre, dépourvu de selle, se cambre en se drapant sur un cheval nu, ainsi que les Grecs de Phidias dans les frises du Parthénon. Il en est plusieurs qui, dans le plus singulier accoutrement, talonnent des rosses efflanquées dont les os saillants menacent de percer la peau-, d'autres n'ont trouvé, pour aller en guerre, que leurs juments de labour. Pauvres bêtes! l'entraînement éveille en elles une ardeur nouvelle : dépensant un reste de vigueur, elles caracolent, comme aux jours passés des brillantes fantasias!

Nous cheminons vers un entassement de mamelons bossués, ravinés en tous sens, où rien ne trahit encore la présence de l'ennemi. Le colonel, de temps en temps, braque sa lunette vers on ne sait quel point éloigné que lui signale l'œil d'aigle de ses chaouchs. On aperçoit bien, sur le tapis de broussailles dont la montagne est veloutée, plusieurs taches d'un blanc douteux, mais il est difficile de deviner là autre chose que ces amas de rochers dont sont hérissées toutes les montagnes de l'Algérie. Cependant, à mesure que nous approchons, les taches blanchâtres changent de forme et de proportion; puis elles se déplacent par un mouvement presque insensible; puis elles se multiplient, s'égrènent en longs chapelets : évidemment ce sont des tribus en marche. Le terrain ondule fortement. Obligés d'enjamber les roches, de se faire jour à travers les palmiers

nains, les oliviers sauvages, les massifs de thuyas, les buissons de chêne vert, nos hommes, à tout moment, sont forcés de rompre le rang; l'œil tourné vers les chefs, ils se rallient comme ils peuvent, d'un pas précipité, effarouchant les lièvres et les perdrix de ce pays giboyeux.

Un bruit soudain, auquel on ne peut se tromper, frappe nos oreilles : la colonne qui doit opérer de concert avec la nôtre prend l'offensive. De l'autre côté de la montagne, elle canonne l'ennemi.

Les formes se précisent. Nous voilà maintenant assez près pour voir se dessiner le mouvement d'émigration des tribus rebelles. Sur le versant qui nous fait face, un moutonnement de points blancs mêlés de points noirs et roux tranche sur une

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verdure clairsemée. Plus de doute, nous avons devant nous les convois et les troupeaux des Arabes. Surpris par derrière, épouvantés à notre approche, ils s'efforcent de se jeter en plaine pour gagner le large. Les capricieux enchevêtrements d'un pays mamelonné nous masquent les autres mouvements que peuvent accomplir les tribus en fuite. Cependant, par une échappée, un œil attentit découvre au loin de lourdes poussières; il parvient même à distinguer dans le vague de l'air de longues files de bétail, fractionnées par masses compactes, et jusqu'aux palanquins de voyage, fondus en vapeur grise à l'horizon.

Nos alliés indigènes, alléchés par cette proie, ne sont plus maîtres de leur fougue. Au vent de la razzia, leurs narines se dilatent. Déjà ils croient saisir le butin dont ils engraisseront le chétif revenu de leurs tentes. Ces hommes qui, tout à l'heure tournés vers l'Orient, la face contre terre, appelaient sur eux les bénédictions d'Allah, ne rêvent plus que guerre et que pillage. Leurs chevaux, la bride lâchée, les emportent dans un impétueux élan qui fait voler la poussière. Ils s'éloignent d'un galop rapide. Nous ne les voyons plus.

Pour les appuyer, le colonel détache sa cavalerie, escadron par escadron. L'infanterie, suivant des yeux l'évolution des goums, continue sa marche en avant. On approche. On entend le bêlement des troupeaux, les cris d'alarme que poussent les bergers surpris. Des détonations isolées partent des broussailles. Toutes les pentes sont couvertes de cavaliers qui fouillent les ravins, s'éparpillent à travers bois.

Mais sur la ligne des crêtes surgissent au galop de nouveaux

Arabes, en même temps que débouchent des uniformes bien reconnaissables, malgré l'éloignement. Ce sont les goums et les turcos de l'autre colonne d'attaque. Cette jonction des deux colonnes produit une confusion telle que, dans l'élan d'une ardeur sauvage, quelques hommes des goums tirent les uns sur les autres. De semblables méprises sont fréquentes en ces soudaines mêlées. Pour y parer, nos indigènes, suivant l'usage, arborent des rameaux de verdure en signe de reconnaissance, et chacun d'eux attache aux tresses de sa coiffure un bouquet de lentisque ou de chêne vert, parure originale qui rappelle la couronne des triomphateurs.

Cependant un banc de rochers, dont nous n'apercevions que les cimes, s'est subitement enveloppé de tourbillons de fumée. Des obus vont éclater sur ce point. C'est là que, réunissant leurs forces, se sont retranchés les derniers combattants ennemis. A l'abri de ces contreforts élevés, leur feu plongeant peut encore assurer la retraite de beaucoup des leurs. Les turcos rampent dans les broussailles; nos soldats de ligne se dispersent en tirailleurs et donnent l'assaut. Les rochers sont cernés. La lutte devient plus vive. Au-dessus d'elle plane un nuage bleuâtre. Pendant quelque temps on ne voit plus rien; et le crépitement saccadé de la fusillade retentit sourdement, prolongé par les échos, jusqu'au fond des lointaines vallées.

Les rebelles ont fui. Ils n'ont plus à compter que sur la vitesse de leurs chevaux. Que de biens, péniblement acquis,

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