LA KOUBBA
De petits monuments d'une blancheur immaculée, qui brillent au soleil avec un scintillement d'étoile, arrêtent forcément le regard de tous ceux qui traversent les silencieuses contrées de l'Ouest algérien. Ils surgissent, de distance en distance, à la pointe extrême des mamelons, parfois solitaires et sans ombrages, parfois abrités sous des arbres séculaires aux rameaux desquels sont pendus des chiffons de toutes couleurs, modestes ex-voto, témoignages d'une naïve crédulité et d'une foi profonde. Ces monuments sont des koubbas, tombeaux de marabouts, ou refuges élevés en souvenir de quelque tait miraculeux. Parfois de simples amas de pierres vives, disposés en pyramides, surmontés d'un semblant de drapeau qui flotte au vent, sont aussi des points de ralliement pour les Arabes de cette province, la plus fervente et la plus superstitieuse de l'Algérie.
Parmi ces stations pieuses, une des plus vénérées est celle de
Lalla-Marnia. On prétend, sous la tente, que l'influence posthume de cette thaumaturge est encore toute-puissante, et Ton raconte aux petits enfants les miracles qu'elle accomplit de son vivant, avec la protection d'Allah. Ses louanges ont passé sur les lèvres de plusieurs générations. Pour honorer à jamais sa mémoire, ses restes furent déposés dans la koubba, qui depuis est un but de pèlerinage, une halte pour les voyageurs, un rendez-vous pour certaines fêtes appelées ouadâs.
Cette koubba, en temps ordinaire, est peu fréquentée. On l'aperçoit de très-loin, posée comme un oiseau blanc sur une éminence de terre rougeàtre et nue. De près, c'est un petit temple carré, barbouillé de chaux, couronné d'un dôme assez pur de lignes, et placé juste au milieu d'un cimetière. A l'intérieur figurent les sarcophages de plusieurs vertueux marabouts. Celui de Lalla-Marnia est enfermé dans une boiserie à jour, grand coffre peinturé d'arabesques grossières et pompeusement surmonté de drapeaux en brocart d'or, dont les hampes, avec leurs croissants, avec leurs boules ciselées, vont toucher le sommet de la coupole. Sur les murs encadrés d'ogives, à côté des empreintes grasses des mains qui s'y sont appuyées, on découvre plusieurs mains gravées en relief, pour préserver du mauvais œil. Au dehors et tout autour du monument s'échelonnent les humbles pierres tombales de la foule des morts, enterrés les pieds tournés vers le levant, terre d'Abraham et tombeau de Mahomet. Aucune épitaphe. Quelques pierres, plus élevées que les autres, sont l'objet d'une vénération spéciale. Parfois, le soir, à la porte de la koubba, brillent les feux qu'y
La koubba.
allument des Arabes fatigués, décidés à passer la nuit sous Thospitalité sainte de ses murs. Au loin se prolongent ces steppes infinies qu'arrose la Mouila, et qui vont, à sept lieues de là, mourir aux premières assises d'une chaîne de montagnes dont les anneaux traversent la frontière du Maroc. Çà et là les fumées de quelques douars invisibles sortent des ondulations du terrain; elles trahissent la présence d'une population limitrophe, sans cesse exposée aux coups de main d'habiles rôdeurs, qui savent échapper à toute poursuite en changeant de pays. Dans le lointain, une tache verte s'allonge de l'ouest au nord : c'est une forêt de térébinthes. Et par certains temps clairs, la première ville marocaine, Oudjda, montre dans une vapeur fluide ses jardins, ses maisons., ses mosquées.
C'est à cette koubba que s'accomplissent les vœux, que se terminent par des serments la plupart des contestations, et que se porte en masse, aux jours de calamité publique, une foule anxieuse et misérable, pour y faire de solennelles invocations.
Une longue sécheresse menace-t-elle la récolte, c'est au pouvoir surnaturel de Lalla-Marnia que Ton recourt. Ses mânes sont conjurés d'assombrir l'azur d'un ciel étouffant et de répandre sur la terre l'eau des nuées, sans laquelle la disette est inévitable.
De toutes parts on accourt, on se rassemble, avec l'attirail d'un campement provisoire, des joueurs de derbaïrs (tambourins) et des chèvres pour le sacrifice. Le cimetière est envahi par une multitude en guenilles. Des feux s'installent, des cui-
algériens.
sines s'improvisent dans les intervalles étroits qui séparent les sépultures de tant d'êtres disparus. On marche en trébuchant entre les jambes d'animaux qui s'étirent, se roulent sur le sable, à côté de groupes accroupis ou de gens affairés par les apprêts d'un festin. On se heurte aux objets de toute sorte qui traînent pêle-mêle sur le sol : amphores remplies de beurre, outres velues
toutes gonflées d'eau, sacoches bourrées de farine, plateaux de bois grossier, poteries enfumées, et le pied foule des loques salies, effilochées, racornies, des lambeaux de couvertures à larges rayures noires, des bâts de mulets souillés de graisse, des brides recousues, des harnachements rapiécés, qui dénoncent à l'observateur la résistance voulue de ces populations primitives au courant des civilisations modernes. Le tumulte s'accroît à mesure que grossit la foule. C'est une confusion de voix enfantines et de paroles graves entrecoupées par le bêlement des
La koabba.
chèvres qu'on égorge ou par des braiments d'ânes heureux d'être délivrés de leurs fardeaux.
Sur les marches lézardées de la koubba, les musiciens, dignes du respect des sages, prennent place auprès des marabouts fils des marabouts. Et les tambourins résonnent sourdement, et des
chants s'élèvent, chœurs de femmes mal vêtues portant au cou le collier à gros grains, signe distinctif des musulmans qui ont accompli le voyage à la Mecque. -
Le couteau fouille les entrailles fumantes des victimes. Près de sa peau sanglante, une bête dépecée est ficelée entière, avec ses cornes, autour d'une longue perche que deux Arabes font mouvoir devant un brasier, une main sur les yeux pour se
garantir des étincelles. Et les plus pauvres, amaigris par un long jeûne, suivent d'un regard avide la cuisson de cette chair qui se dore petit à petit, constamment arrosée de beurre et parfumée d'aromates.
Le soleil, à son déclin, verse sa lumière empourprée sur ces pauvres gens dont les haillons misérables grouillent comme les toisons d'un troupeau de moutons. C'est avec un entrain peu dissimulé que les groupes se resserrent autour des grands quartiers de viande rôtie et des plateaux chargés de couscoussou, de tàdjins et de galettes au miel. Les plats circulent. Les notables d'abord se rassasient, ensuite les humbles, enfin les serviteurs. De jolis enfants, adorablement encapuchonnés, laissent apercevoir leurs grands yeux noirs; ils se tiennent au milieu de la fête presque sans bouger, rêvant à la part qui pourra leur revenir de ces bons morceaux lorsque leur tour sera venu. Leurs visages sont sérieux, leurs mouvements graves. Ils ont déjà de la dignité. Leur grâce enfantine est mélangée d'une précoce mélancolie et d'une sorte d'indifférence imitée de leurs pères, hommes circonspects qui font mentir l'adage philosophique du vieux Rabelais^ car si le rire est le propre de l'homme, il ne caractérise guère l'Arabe, austère comme le pays qu'il habite.
Peu à peu la nuit est venue changer la physionomie de cette scène. Au fond d'un azur ténébreux pointillent quelques étoiles. La lune parait. Les ardeurs mourantes du couchant s'éteignent tout à fait; une lumière pale blanchit les campagnes; un calme imposant se fait autour de ce coin bruyant.