ENFANTS ARABES
La koubba.
Certaines tombes, tout à l'heure inaperçues, se sont enveloppées d'auréoles légères qui tremblent au-dessus de lampes invisibles. Des lueurs imprévues, des profils bizarres, projetés par les foyers, courent sur les faces nues de la koubba. Des êtres passent dans un rayon de lune. D'autres, les pieds devant la flamme, éclairés sous le menton, prennent des expressions fantastiques. Entrevues dans l'épaisseur des ombres, des figures drapées vont et viennent avec des démarches de fantômes. On dirait que les âmes errantes de ce lieu funèbre se sont mêlées à la foule des vivants.
Mais l'attention s'est reportée tout entière vers la koubba. Ceux qui n'y peuvent entrer, — car elle est petite pour tant de monde, — se contentent de jeter un regard par l'ogive béante de la porte, et leur figure s'éclaire du reflet des cierges allumés dans l'intérieur. D'autres se bornent à écouter les chants et la musique. Quant à ceux qui ont pu se glisser dans le sanctuaire, ils assistent à des scènes étranges.
Là des femmes, sérieuses comme des divinités, sont assises, les jambes croisées, le long des murs; quelques autres, cariatides vivantes, se tiennent debout dans les encoignures des ogives. Leurs chairs ont les reflets du bronze. De longs sourcils qui se rejoignent par un tatouage léger ombragent leurs yeux obliques, agrandis sur les bords par le bleu d'une teinture. Le milieu de leur front et les pommettes de leurs joues sont marqués de petites étoiles gravées dans l'épiderme. Plusieurs rangs de colliers en verroterie mêlée de corail et de monnaies turques tombent de leur cou sur leur poitrine, entre les agrafes d'argent terni qui
enchaînent le haïk, sur chaque épaule, à la naissance des seins. Leur gorge soulève cette masse d'ornements, lorsque pour chanter elles entrouvrent leurs bouches de sphinx et marquent la cadence en frappant Tune contre l'autre des mains rougies avec du henné. La lumière vacillante des cierges, de temps en temps, allume dans leurs yeux de rapides éclairs.
Les musiciens ont trouvé place sur le couronnement des sépulcres. Derrière les énormes tambourins qui les couvrent comme des boucliers, ils s'agitent entre les hauts étendards. Ces majestueux insignes des victoires passées les enveloppent comme des gloires et les caressent de leurs franges d'or, chaque fois que la brise extérieure, passant au-dessus des têtes, vient éventer leurs fronts en sueur.
Rien d'abord qu'un prélude doux, monotone, des modulations barbares alternant avec d'aigres voix qui chantent à l'unisson; un bruit rythmé, égal, persistant, auquel on finit par trouver certain charme sauvage. Progressivement le rythme s'accélère, les tambours ont une résonnance plus mâle.
Tout à coup un cri, presque un cri de bête, retentit dans l'étroite enceinte, et tous les yeux se portent en même temps sur une femme qui se tord comme si un serpent venait de la mordre. Un feu intérieur paraît la dévorer; elle roule des yeux extatiques, ses bras nus frémissent, ses doigts sont crispés. Les vêtements en désordre, les cheveux épars, elle se dégage de ses compagnes, se dresse contre la muraille où tremble son ombre, jette en l'air des mains suppliantes qui semblent à la fois
La koabba.
étreindre et repousser une vision. A quelle appréhension veutelle échapper? Quel mystérieux prestige l'entraîne vers Tinconnu? Elle hésite encore. Mais l'espace vide réservé près des musiciens la fascine,, l'attire. Elle s'élance. Et vingt tambours,, frappés à la fois, se penchent sur elle, troublent son ouïe, pendant qu'une vieille, ridée, osseuse, présente à ses narines un fourneau de terre où brûle de l'encens. Elle respire à plusieurs reprises ce parfum qui monte à son cerveau, le pénètre et l'étourdit.
Une beauté singulière relève ses traits déjà flétris. Émue, palpitante, elle exécute alors , en piétinant sur place, un léger balancement de tout le corps, contenu d'abord, mais qui peu à peu, par une progression constante, s'accroît, s'accentue, avec de brusques renversements de la tête sur les épaules. Excitée par les cris d'allégresse de ses compagnes, suante, essoufflée, elle accélère encore la violence de ses mouvements, faisant sonner les talismans et les pendeloques de métal qui se heurtent sur sa gorge avec un cliquetis d'armure.
Est-ce là une danse? Quelle peut être exactement la signification de cette pantomime passionnée, et quel nom donner à ces contorsions sous l'empire desquelles la femme abandonne toute sa grâce pour n'offrir que l'image pénible de la démence? Cela dure des heures entières, jusqu'à la fatigue, jusqu'à l'épuisement. Vaincue enfin, évanouie, elle s'affaisse, raidit ses membres, roule sur la dalle sonore. Plusieurs matrones aussitôt se penchent vers ce corps inanimé, le relèvent, l'emportent hors de la koubba, le déposent près de ses murs et l'y oublient.
D'autres hallucinées prennent sa place. Avec les mêmes gestes, la même exaltation, elles renouvellent jusqu'au matin ces cérémonies mystérieuses. Tour à tour anéanties, elles succombent à leur délire. Souvent ces convulsionnaires, voulant afficher leur mépris de la douleur physique et démontrer qu'elles sont invulnérables, permettent à leurs coreligionnaires de frapper leur corps engourdi, de le piétiner, de marcher sur leur ventre, sur leurs seins, devant des enfants étonnés et des vieillards blasés d'un tel spectacle.
Le dôme de la blanche koubba dessine déjà sa courbe gracieuse sur un ciel matinal d'une extrême pureté. L'alouette salue joyeusement par sa chanson le réveil de la nature. Les exhalaisons embaumées qui précèdent les belles journées montent dans l'azur. Bientôt le monticule s'éclaire. Un jour encore blafard se répand sur le cimetière converti en bivouac. Parmi la foule des Arabes, sur le sol nu, une douzaine de femmes gisent étendues comme des créatures ivres-mortes.
Alors, au seuil du tombeau de Lalla-Marnia, une à une, ressuscitent les femmes en léthargie. Le sens peu à peu leur revient. Elles rajustent machinalement les turbans fripés de leurs coiffures, remettent les agrafes de leurs draperies souillées par un mélange de poussière et de sueur, pendant que, tout autour d'elles, sellées et sanglées, les mules et les bourriques
La koubba.
reprennent leurs fardeaux. Les brises fraîches du matin, passant sur leurs visages blêmes , soulèvent les mèches de cheveux encore à demi collées sur leurs tempes. L'air hébété, les yeux troubles, muettes, immobiles, elles attendent le signal du départ.
TAOURIRT-EL-MOKRANE
TAOURIRT-EL-MOKRANE
Le pays montagneux des Kabyles, perdu pendant plusieurs jours de suite dans les brouillards d'une pluie froide, s'est tout d'un coup éveillé avec un temps radieux. Les arbres égouttent leur feuillage dans la lumière du matin, le soleil sèche les terres trempées : une belle journée se prépare.
Jusqu'à l'horizon le ciel est pur, mais du point où je me suis assis, la vue plonge sur une mer de vapeurs blanches maintenues au même niveau dans l'air immobile. Plusieurs îlots de verdure émergent du sein de ces nuées terrestres ; ils semblent poser sur un lit de ouate mollement étendu dans l'ombre immense du Djurjura, dont les cimes se dressent au loin.
De temps à autre passent des souffles caressants. Les vapeurs
endormies se rident à la surface, puis elles se déchirent çà et là, puis, emportées par les courants qui s'établissent dans les basfonds, elles ondulent ainsi que des vagues soulevées par quelque brise. De nouveaux îlots surgissent, portant un village à leur crête. Cette mer mouvante se partage en fleuves; les fleuves s'écoulent lentement vers l'ouest, et les vapeurs, alors séparées, flottent comme une gaze transparente, découvrant des villages, des bois, des terres à demi cultivées. Je crois assister à la formation d'un monde dont les éléments se soudent l'un à l'autre, enchevêtrent leurs lignes capricieuses, et accusent bientôt de monstrueux reliefs, des profondeurs gigantesques : la Kabylie apparaît avec ses monts, avec ses précipices, dans la plénitude de sa beauté robuste.
Pas un bruit n'arrive jusqu'à moi de tous les villages rapprochés. Une fumée s'élève, de loin en loin, d'une terre qu'on défriche, et plusieurs aigles, en quête d'une proie, croisent leur vol à travers l'espace.
Un homme cependant vient par le sentier, la pioche sur l'épaule, et me dit bonjour en français. Il est de Taourirt, du village qui dessine la tour blanche de sa mosquée entre deux versants, dans une trouée de soleil. L'homme se rend à son champ, vêtu d'une tunique dont les plis, fixés à la taille par un ceinturon de cuir, laissent les bras nus et tombent à mijambe. Une sacoche de paille, une gourde, un couteau, complètent son accoutrement. 11 va, le cou libre et tête nue ou peu s'en faut, car sa petite calotte crasseuse et luisante, d'une laine usée, autrefois rouge, a si bien pris le ton de la chair,
Taourirt-el-Mokrane.
adhère si parfaitement au crâne, qu'elle ne se voit pas tout d'abord.
D'une voix traînante, il lance dans la vallée un appel, répété par les échos. Des voix répondent. Il enjambe le talus, descend à travers la broussaille la pente à pic, et rejoint des travailleurs occupés à arracher les palmiers nains d'un sol vierge. Une femme les aide dans ce travail. Sur le champ voisin, en me penchant un peu, j'aperçois un jeune Kabyle juché tout en haut d'un grand arbre dont les branches s'élancent sur le vide. Quels risques pour récolter des feuilles de frêne! Mais il faut nourrir les bestiaux pendant les neiges de l'hiver qui approche. Dans un pays mal pourvu en pâturages, cette récolte est une ressource. Les frênes, tous les ans mutilés, prennent en vieillissant des formes baroques. Quelques-uns, d'âge séculaire, atteignent des hauteurs prodigieuses.
Je m'engage sur la sente muletière qui conduit à Taouiïrt par des détours pittoresques, en descendant toujours. Les ravins se succèdent. Des ruisseaux bruissent au fond. Je croise en chemin des femmes allant pieds nus, surchargées de poteries peintes, d'énormes cruches de forme antique, spécimens de leur industrie qu'elles vont en hâte vendre au marché voisin. L'une de ces artisanes en porte jusqu'à quatre sur le dos, et en plus, une de chaque main. Elle presse le pas, elle me frôle avec ses draperies flottantes. Des hommes suivent, poussant des mules chargées aussi de cruches fraîchement fabriquées. Les bêtes, surprises à l'aspect d'une figure étrangère, s'arrêtent court, hésitantes, peureuses. Celle-ci, rétive, oblige son conducteur
à la mener par la bride et lance des ruades sur le bord du précipice.
Plus loin défilent d'autres groupes avec de nouvelles poteries, puis cinq ou six moutons marchant serrés, un couple de
bœufs crottés et tout petits, qui, comme les mules, ne veulent plus avancer dès qu'ils me voient. Les uns se sauvent en arrière, les autres grimpent précipitamment les talus pour m'éviter. Qu'ils sont drôles dans leur épouvante!
Taourirt, que j'avais perdu de vue, reparaît à un détour du sentier, baignant dans un brouillard bleuâtre. Des pentes abruptes, boisées d'oliviers clairsemés, masquent encore une fois ses toits rouges; mais bientôt s'alignent les premières maisons
Taourirt-el-Mokrane.
du village, et j'y entre en même temps qu'une dizaine de femmes qui reviennent de la fontaine avec leurs cruches toutes ruisselantes; scène charmante et noble, où l'élégance de l'amphore complète la grâce de la femme.
Alors se développe, sur le sommet du mamelon, Taourirt-el- Mokrane, avec les pentes vives de ses jardins potagers plantés de toute espèce d'arbres à fruits. Les figuiers de Barbarie ont envahi le bord du sentier, où l'ombre hérissée de leurs raquettes s'imprime durement sur une poussière verdâtre mélangée de bouses de vache. Des odeurs de terroir circulent dans l'air qui s'échauffe. Le sentier, devenu montueux, mène rapidement en haut de la côte, et je marche entre deux rangées de maisons basses, construites en pierres brutes, couvertes de tuiles grossières, sans ouverture sur la rue et séparées toutes par une étroite impasse qui s'évanouit à vingt pas au-dessus d'un gouffre. Chaque foyer prend son jour dans cette impasse : elle offre une agréable échappée sur le pays, et les habitants peuvent, de chez eux, surveiller les alentours.
Bien que la population de Taourirt soit en contact journalier avec nos colons de Fort-National, l'apparition d'un Français y cause encore quelque surprise et une pointe d'inquiétude. Les femmes ne passent près de moi qu'en doublant le pas. De l'embrasure de leur porte, les plus curieuses se penchent bien un peu pour voir le « Roumi », mais si je m'arrête, si je les regarde moi-même, elles rentrent aussitôt chez elles. De loin les fillettes poussent de petits cris et se sauvent en courant jusqu'à l'entrée du logis, où elles disparaissent ainsi que des souris
effrayées rentrant dans leur trou. 11 faut un moment pour calmer leur peur. Quelques-unes se risquent petit à petit, s'enhardissent enfin et viennent me demander des sous. Les garçons vont môme jusqu'à me suivre à distance, tandis que je monte et redescends les rochers glissants formant escalier dans l'unique voie de Taourirt. Je ne rencontre que peu d'hommes ; la plupart sont au marché. Bien des femmes aussi sont dehors; à peine s'en montre-t-il une par-ci par-là, auprès d'une maisonnette parfois moins haute qu'elle. Mais il y a de tous côtés quantité de bambins fort amusants avec leurs tignasses ébouriffées, qui grouillent dans les ruelles, au milieu des poules, des pigeons, sur les tas d'ordures, entre les échelles rustiques, les amas de bois mort, les jarres hors d'usage et toute sorte d'ustensiles.
Au centre à peu près du village, la file des constructions se trouve interrompue par une petite place ouverte sur les perspectives bleues du Grand Atlas. Là, des hommes m'invitent à m'asseoir sous un porche ombreux tenant lieu de vestibule, où l'on m'apporte du lait, des raisins, des figues. Ce vestibule donne à la fois sur la place et sur un hangar occupé par trois femmes qui font tourner la meule à broyer l'olive. Elles marchent de front, d'un pas agile, pieds nus, et poussent l'arbre noueux qui met en mouvement l'énorme disque de granit suintant l'huile à ses bords. Un ronflement sourd, continu, bourdonne à mon oreille, tandis que les travailleuses passent et repassent sans cesse, rasant des murs trop rapprochés ou courbant le front sous un plafond trop bas.