‹ Tableaux algeriensChapitre 5 sur 35 · CHAMEAU AVEC PALANQUIN · texte numérisé non relu

CHAMEAU AVEC PALANQUIN

Une rania dans le Dj ebel-N ador.

laissés derrière eux! Le regard n'arrive pas à embrasser la totalité du butin abandonné par les tribus.

La razzia est faite. Tous les efforts n'ont maintenant d'autre but que de concentrer un peuple d'animaux effarés et désunis par le bruit de la poudre. Sur les flancs du Nador se meut le bétail refoulé dans tous les sens. Depuis les crêtes jusqu'à la plaine, des cascades de toisons roulent de ravin en ravin, de vallon en vallon, comme les coulées d'une pluie d'orage. Les bêtes se croisent, se mêlent, se bousculent. Les buissons craquent, les pierres s'éboulent sous leur pression déréglée. On n'entend que bêlements, beuglements, hennissements. Des poulains séparés de leurs mères gambadent en gémissant; des chevaux errent sans cavalier; des bœufs affolés, perdant l'équilibre, culbutent dans les ravins. Toujours grossit la houle des innombrables troupeaux que pourchassent les goums, ou que ramènent nos escadrons. Au milieu du brouhaha, les indolents dromadaires marchent dispersés, trébuchant à chaque pas, avec un bagage sur le dos, ou balançant de grands palanquins vides, aux couleurs éclatantes, qui, dans cette étourdissante confusion, jettent çà et là une note étrange.

De remps à autre, pêle-mêle avec les moutons et les bœufs, défilent les prisonniers, par groupes, entre deux rangs de cavalerie indigène, et presque tous dépouillés par des mains avides. Dans le nombre se trouvent des vieillards sans burnous, dont le crâne dénudé reluit au soleil comme l'acier poli; des femmes courant, le corps plié, les yeux hagards, la chevelure au vent,

avec un nourrisson cramponné à leur dos. Celle-ci montre une plaie saignante; cette autre, à la place des boucles d'argent qui paraient ses oreilles, a des taches de sang. Sous quelque lambeau de vêtement, les vieilles découvrent leur peau ridée, leurs seins taris; elles se traînent à côté des jeunes, parmi les hommes captifs et les enfants tremblants de peur. Dans leur effroi, ces petits êtres, obligés d'allonger démesurément leurs jambes grêles, se heurtent aux angles des roches, se meurtrissent aux épines des buissons. Une mère passe, jetant des cris lamentables : autour d'elle se pressent des enfants de tous âges; elle va, comme une idiote, l'épouvante au cœur, appuyant sur son sein la tête branlante de son dernier-né, tout ensanglanté, les yeux mourants. Tels sont les prisonniers ramassés, par centaines, dans les montagnes.

Sans s'apitoyer sur leur infortune, les spahis les font avancer avec un air de superbe indifférence, les menaçant parfois de la crosse de leur fusil. L'un de ces sauvages cavaliers a lié, à l'arçon de sa selle, un négrillon de six ans capturé dans la bagarre. Certains chevaux disparaissent sous l'amoncellement des objets ravis : tapis à grands dessins dont les plis balayent le sol, fusils au canon cerclé d'argent, vaisseaux de cuivre, coffrets emplis de l'habillement des femmes, riches haïks de parade, caparaçons brodés de soie et d'or. A ce butin s'ajoutent encore quelques chevaux de prix et nombre de bêtes de somme chargées de métiers à tisser, d'instruments de labour, de tout le mobilier primitif à l'usage des tentes. Et les ravisseurs, cupidement penchés sur les dépouilles qu'ils emportent, comme

LA RAZZIA Fac-similé d'un croquis à la plume.

Une rania dans le Djebel-Nador.

s'ils craignaient qu'on ne les leur enlevât, promènent autour d'eux des regards fauves.

A peine est-on parvenu à rassembler les troupeaux, que le soleil descend brusquement derrière les montagnes. De légères vapeurs, rougies encore par les feux du couchant, s'amassent

autour du croissant de la nouvelle lune. La nuit étend ses voiles sur ce pays troublé, méconnaissable, bouleversé en quelques heures. Au milieu de l'apaisement solennel qui se fait sur la nature, un long mugissement monte de la multitude en mouvement. L'armée est embarrassée de sa victoire. Que va-t-on faire d'un butin si considérable ? Comment s'y prendre pour le mener au camp ?

L'étrange guerre et l'étrange pays! Voilà nos soldats transformés en pâtres et chassant devant eux chèvres et moutons!

Vingt-cinq ou trente mille têtes de bétail à mettre en marche ! Les spahis, habitués dès l'enfance à la vie pastorale, ont naturellement la haute surveillance de ces légions de bêtes, qui toutes veulent suivre un chemin différent, qui vont, viennent et tourbillonnent comme un remous dans l'Océan, jusqu'à ce qu'on soit parvenu à leur imprimer une marche régulière. Enfin se forme un premier troupeau; un second suit la route frayée; l'une après l'autre, refoulées par les cris des cavaliers qui galopent autour d'elles, excitées sans cesse par des coups de feu, par des roulements de tambour, ces masses confuses s'ébranlent peu à peu, se disposent en colonne et s'allongent dans la plaine sur un parcours de plusieurs lieues.

En trop petit nombre pour exercer leur action sur tant de points à la fois, les spahis accélèrent la marche, échelonnés de loin en loin. Il serait téméraire d'espérer qu'ils pourront empêcher le goum de se tailler lui-même sa part de razzia et de la diriger sur ses tentes à la faveur des ténèbres.

La lune s'est voilée. Le reflet douteux des rares étoiles ne permet de distinguer que des formes indécises. Les bêtes fatiguées n'avancent qu'avec lenteur, serrées les unes contre, les autres. A travers les plaines tranquilles, on n'entend plus que le bourdonnement sourd d'une foule en marche, d'où s'échappe par. intervalles le cri proche ou lointain de l'un des cavaliers d'escorte.

Par moments la lune déchire les brumes qui l'environnent, et son croissant brille sur le ciel sombre. Alors une pâle clarté

Une ra\iia dans le Djebel-N ador.

circule dans les campagnes muettes; elle caresse de lueurs fugitives l'interminable procession, puis tout rentre dans l'obscurité.

Les troupeaux, disciplinés, piétinent maintenant à la file, régulièrement. Tout en surveillant leurs lignes, les conducteurs fredonnent d'une voix nasillarde un de ces airs mélancoliques que l'Arabe a fréquemment sur les lèvres et qui, lorsqu'il voyage, lui font oublier la longueur du temps. Les heures se succèdent, monotones, à refaire, par une nuit silencieuse et douce, le chemin parcouru dans la matinée. Au loin, les animaux nocturnes poussent leurs glapissements plaintifs. Hyènes et chacals feront bonne chère avec les bètes restées en route : que de pauvres agneaux, trop faibles encore pour une course si longue, ont succombé à l'excès de leur tatigue!

A rapproche du camp, lorsqu'il faut passer la rivière, le désordre recommence. Mais alors la tète de colonne touche au bivouac, et chacun retrouve sa tente, un souper, le lit et le repos. L'esprit encore saisi des images de la journée, nous nous endormons, bercés par le murmure incessant que produit l'arrivée des troupeaux, massés à grand'peine autour du camp.

La fanfare du réveil retentit au milieu d'une immense bergerie. Malgré les pertes faites en route et les vols commis pendant la nuit, le bétail qui reste auprès du bivouac eût fait honneur à la fortune de plusieurs patriarches.

Notre camp a pris une physionomie singulière. Au centre sont parqués les prisonniers, dans une enceinte formée par l'alignement de toutes les caisses à biscuit et de tous les sacs d'orge réunis. Entassées les unes sur les autres, ces créatures humaines ne présentent qu'un amas de vêtements sales, de loques trouées et de membres nus. Elles ont cet œil craintif des bêtes arrachées à leur liberté. Les hommes, impassibles, conservent une expression dédaigneuse; mais les femmes, rapprochant à plusieurs reprises leur main de la bouche, font signe qu'elles ont faim, tandis que des enfants, se dérobant avec inquiétude aux regards étrangers, se réfugient effarés dans le sein de leur mère. Le soldat, compatissant aux maux de ces captifs, partage avec eux son pain; le musulman l'accepte, mais il repousse la viande qui lui est offerte, craignant de se souiller en prenant sa part d'une bête qui n'a pas été saignée selon les rites. C'est à l'aga qu'est

PRISONNIER A LAGHOU AT D'après une étude peinte appartenant à M. Maugras.

Une rania dans le Djebel-N ador.

dévolue la charge de pourvoir à la subsistance de ses coreligionnaires.

En opposition à ces tristes scènes, le camp est animé par les préparatifs de joyeux festins dans lesquels intervient, sous toutes les formes, l'innocent mouton. Tantôt il rôtit, entier, sur une longue perche; tantôt il n'offre au feu qu'un morceau de

poitrine avec le hérissement des côtes. Le sol est couvert d'entrailles fumantes, de toisons ensanglantées; les boucheries et les cuisines s'épanouissent au soleil pour fêter la razzia; réjouissances qui mêlent pittoresquement les uniformes et les burnous.

Au sommet de la tente de l'aga, l'étendard musulman dresse dans l'azur ses boules et son croissant dorés. Les hommes du goum se rangent en cercle autour des poètes ambulants qui sont le complément indispensable de toute armée comme de toute caravane. Ils égayent par leurs chants les veillées du

bivouac, exaltant tour à tour dans leurs improvisations la religion, la guerre et l'amour, les trois thèmes de la poésie arabe. Nos austères alliés suivent mélancoliquement les accords

langoureux des flûtes de roseau, et les strophes s'envolent une à une des lèvres des musiciens, provoquant parfois parmi les auditeurs des éclats de rire qui découvrent leurs dents blanches. Si certaines figures reflètent encore l'enthousiasme de la veille, on lit sur d'autres les indices d'une préoccupation intéressée.

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