FEMME ARABE CAPTIVE
Une rania dans le Djebel-Nador
Ces vastes troupeaux qui enveloppent le camp d'une muraille de toisons sont devenus l'objet de nombreuses convoitises. Les bourses sortent de leurs cachettes, les douros se comptent, se recomptent, car il n'est possible aujourd'hui de s'approprier de nouveaux biens que contre argent comptant.
Mais le clairon sonne. Le bétail sans nourriture pâtit autour du camp : il faut le vendre, à tout prix, sans retard. Plus de quinze mille moutons, chèvres et bœufs, sont ainsi adjugés au plus offrant. Seuls acquéreurs, les indigènes les obtiennent à des prix dérisoires1. Et les troupeaux, déjà tant surmenés, se dispersent par des voies différentes, pâturant en chemin sous la conduite de bergers tirés du convoi, pour être, les uns versés dans les douars, les autres, revendus sur les marchés.
Quant aux prisonniers, ils seront remis entre les mains des chefs arabes, en attendant les négociations avec les tribus.
1 De i fr. 25 à 2 fr. par toison.
Au-dessus d'une étendue sans bornes de vallées et de montagnes, se dressent des crêtes rocheuses, où les aigles font leurs nids. On y arrive par une plate-forme parsemée, ici, de quelques arbres résineux, là, de gros blocs de granit. De ce point élevé nous regardions, sous nos pieds, le paisible défilé de notre colonne. Une reconnaissance l'avait ramenée dans cette partie du Nador, troublée, trois jours avant, par le bruit des combats. Et tantôt dans l'ombre, tantôt éclairée, selon les caprices d'un ciel nuageux, elle reprenait le chemin du camp. Rapetissée par la distance, elle semblait une armée de Lilliputiens traversant quelque vallée déserte; son faible bruit, absorbé dans l'espace silencieux, ne parvenait pas jusqu'à nous.
Les détours des crêtes aboutissaient à des terrains fraîchement battus par un passage de troupeaux; on y suivait les traces d'une fuite précipitée : sillons d'herbes foulées, branches froissées, arbustes écartelés, qui gardaient suspendus quantité de flocons de laine.
Parfois, prenant peur tout à coup, nos chevaux s'arrêtaient
Une rania dans le Djebel-Nador.
court devant une forme humaine étendue immobile en travers du chemin que nous nous tracions. Çà et là, la silhouette inanimée de quelque Arabe apparaissait derrière un buisson. Des bandes de corbeaux se levaient au bruit de nos pas, volaient un moment, puis allaient s'abattre plus loin. Par leur disposition bizarre, d'immenses blocs arides nous faisaient reconnaître l'endroit même où s'était livré le combat final. Aussi, en débouchant sur un étroit plateau, ne fûmes-nous pas surpris de nous trouver en présence d'une centaine de cadavres gisant parmi l'encombrement des roches qui, presque toutes, portaient les empreintes d'une lutte violente et des éclaboussures de sang cuites comme un émail sous l'action continue de la chaleur. Un silence sévère régnait sur ce tableau. Nous l'envisagions le cœur serré.
Le soleil à son déclin donnait en plein sur les dépouilles humaines, sur les nudités affreuses. Les membres raidis allongeaient des ombres dures sur le sable : profils lugubres de mains crispées, de pieds retournés, de bouches béantes et tordues dans les dernières convulsions de l'agonie. La vue ne se détournait de certains yeux ouverts, qui semblaient regarder fixement, que pour retomber sur d'autres horreurs, sur des plaies béantes bordées de sang noir, ou de hideux visages blêmes, à demi rongés par les oiseaux fauves. Les teintes livides de la mort avaient plombé le bronze des chairs. De place en place, un cheval était étendu sur le flanc, sans selle ni bride, le ventre ballonné, les sabots en l'air.
Repoussés par l'odeur fétide de toute cette chair morte, nous nous éloignâmes. Du haut d'un rocher, deux aigles serrés côte à côte, attentifs à nos mouvements, guettaient notre départ. La nuit approchait. Des bruits vagues montaient des vallées tranquilles comme la plainte d'un pays attristé. Le couchant, dans toute son étendue, se sillonnait de longues flèches de feu. On voyait courir des vapeurs noires sur une couche de vapeurs enflammées. Le ciel, au-dessus de nos tètes, était limpide et clair, mais à l'horizon se rassemblaient des brumes épaisses, masses d'eau mystérieuses qui flottaient indécises sous la molle pression du vent, et qui peu à peu, dans une teinte humide et sombre, voilèrent les sommets du Djebel-Ghézoun et les pics énormes de l'Ouarensenis. Des flancs de ces montagnes s'échappaient des lueurs qu'on eût prises pour le flamboiement de lointains incendies. Plusieurs nuages noirs d'une forme étrange planaient isolés, pareils à des êtres fantastiques que l'ombre aurait subitement créés. Sur ce fond sinistre, un vieux térébinthe, mutilé par la hache des bergers, tordait ses bras noueux.
Le son sec et régulier du sabot de nos chevaux résonnait dans la solitude. Nous avancions sans parler, lorsqu'un bruissement inattendu nous fit détourner la tête. Et nous vîmes se dresser un fantôme de cheval blanc qui, tout en boitant, s'efforçait de venir à nous, avec une jambe brisée et les côtes ouvertes par une blessure profonde. La malheureuse bête, entendant des chevaux passer, instinctivement poussée vers
Une rallia dans le Djebel-Nador.
ses semblables, essayait en vain de se mêler encore une fois à ce mouvement familier qui, pour elle, était la vie; mais, à bout de forces, épuisée, elle chancela, prise d1un mortel frisson. Et sa masse, déjà confondue dans les ténèbres, retomba lourdement sur le sol.