EN ROUTE
Traversant à la lumière du gaz les faubourgs d'Alger, puis côtoyant la mer par une nuit sombre, la voiture où j'ai pris place suit la route de Kabylie.
D'épais nuages voilent les étoiles. A peine distingue-t-on les massifs d'arbres ou les haies d'aloès qui bordent les villas, les jardins, les champs des colons. Je n'aperçois, sur les fonds noirs, que les oreilles et les croupes des chevaux trottant dans le filet de lumière projeté par les lanternes. Leur sonnerie de grelots se mêle au gémissement des vagues brisant sur la grève.
Les feux intermittents du phare, les quais illuminés, indiquent une dernière fois la position d'Alger. Puis, au tournant de la route, tout s'efface dans les ténèbres.
Commencent alors les plaines de la Métidja, plaines immenses, dont la fécondité repose si agréablement la vue lorsqu'on revient des pays sans verdure.
Le jour naît. Le soleil empourpre les gorges de Palestre
Entre deux murailles de rochers à pic, Tisser roule ses eaux bruyantes : site à la fois sauvage et verdoyant, qui offre en ce moment un intérêt particulier.
Partout chantiers d'exploitation, baraquements, tranchées, terres de remblai. Partout phalanges d'ouvriers qui, pioche en main, attaquent une terre vierge, en fouillent les entrailles. Des Italiens, des Espagnols, des Marocains, travaillent de concert avec nos émigrants d'Alsace, de Gascogne ou de Provence. Dans la profondeur du roc s'ouvrent des tunnels. Des ponts sont jetés sur les torrents. On entend détoner les coups de mine qui font sauter les blocs et les précipitent dans la rivière. Les éboulements des cimes nivellent les ravins. Des montagnes perdent leur forme primitive. La nature cède partout à la volonté de l'homme.
Parmi la légion de manœuvres qui accomplissent ces prodiges, je remarque, non sans surprise, une tribu de nomades venus là, hommes, femmes, enfants, offrir leurs bras à la Compagnie des chemins de fer algériens. Une vingtaine de tentes en poil de chameau espacent leurs taches brunes à travers la broussaille.
Voilà donc sous quelle image se présentent à moi les derniers descendants des patriarches! Sont-ce bien là les pasteurs orgueilleux dont j'ai tant de fois admiré la vie errante et les antiques coutumes? Par quelle fatalité des hommes habitués à tout sacrifier à leur indépendance en sont-ils venus à cet abaissement?
Sous la surveillance du chef de famille, — qui, cela va sans