FEMME AU TURBAN
En route.
dire, prend pour lui le moins de peine possible, — travaillent les Bédouines, mères, femmes ou filles, coiffées du turban noir, et portant avec noblesse le haïk aux longs plis. Les unes charrient des pierres qu'elles vont ramasser dans le lit de l'Isser, tandis que les autres cassent tranquillement des cailloux sur la route.
La rencontre de ces femmes à l'aspect biblique me cause ici une impression étrange. Ces attitudes conviennent peu à Rachel, à Rebecca. On ne se figure guère Abraham sortant de sa tente pour fabriquer du macadam. La grâce, la dignité natives, qui se gardent jusque dans les mouvements d'un travail inaccoutumé, laissent, il est vrai, au tableau de ces mœurs dépaysées une incontestable grandeur. Néanmoins cette préface au poème que je vais chercher si loin restera d'un style assez mélangé.
Faut-il voir, par un tel exemple, l'indice d'une conversion en notre faveur, et penser qu'après cinquante ans de résistance les nomades se décident à venir à nous? Il est plutôt probable qu'à peine en possession de quelque épargne, ces majestueux casseurs de pierres reporteront avec joie leurs campements vers le Sud. Alors, dans les loisirs d'une vie contemplative, le souvenir des travaux exécutés par nos ingénieurs hantera quelquefois leurs pauvres cervelles, ainsi qu'un cauchemar diabolique. Car, il faut bien l'avouer, notre génie inventif a toujours effaré ces esprits superstitieux et provoqué chez eux beaucoup plus de terreur que d'admiration.
Les avantages d'une voie ferrée se font déjà sentir dans cette
région de la Kabylie. Des villages s'ébauchent sur la nouvelle route de Constantine. Les défrichements mettent à nu des côtes jusqu'à ce jour improductives. Bouïra s'élève, s'agrandit, se peuple, avec une apparence de prospérité, une concurrence d'hôtels et de cabarets, hors de proportion avec sa fortune présente, qui consiste surtout en espérances. Mais une fortune réelle, si les colons ne se croisent pas les bras devant les premiers obstacles , pourra sortir des terres rougeâtres où Ton essaye la vigne avec succès.
Nulle situation n'est plus magnifique. La chaîne du Djurjura s'y déroule dans sa splendeur, avec ses rochers abrupts, ses pentes à demi boisées, ses déchirures profondes, et la fière dentelure de ses pics que blanchit la neige des hivers et qui prennent la couleur des lilas et des roses aux premières ardeurs du printemps. Il y a là des retraites ignorées où s'aventurent seulement les chasseurs de bêtes fauves. C'est dans ces parages que, tout en cultivant un petit domaine, le célèbre tireur Bombonnel continue la destruction du gibier favori dont la griffe lui a si joliment balafré le visage.
Une route au sud dessert un pays n'ayant d'intéressant que les fermes qu'on rencontre de "distance en distance. Elle contourne, près d'Aumale, un massif montagneux où quelques tribus nichent sous des huttes. Elle franchit la passe du Dira, à 1,800 mètres d'altitude, puis redescend tout de suite dans une série de plaines et de plateaux déserts dont les étapes sont bornées par des caravansérails.
Déjà l'alfa s'éparpille en touffes, isolées chacune par une
Eu route.
butte de terre qu'entretiennent les vents sud-ouest. A droite, des monticules peu élevés, à crête aplatie, reproduisent sans cesse les mêmes angles, les mêmes teintes fauves. Sur la gauche courent les steppes du Hodna. Des chotts, qui suintent la fièvre à l'époque des chaleurs, se décèlent au loin par une vapeur blanchâtre.
Le sable épaissit. Le pied enfonce dans une poudre jaune, fine, compacte. Les dunes prononcent bientôt leurs ondulations, gardant, ici les rides qu'un récent ouragan y a laissées, là les empreintes des pas de quelque convoi de chameliers qui a passé depuis.
De temps à autre, des vertèbres, des mâchoires, maints ossements d'animaux, surnagent au-dessus des squelettes ensevelis, épaves semées en route par les caravanes. Çà et là rampe l'arabesque d'une coloquinte chargée de fruits d'or.
Enfin, sur un fond de collines arides par delà lesquelles l'esprit entrevoit de mystérieux espaces, des déserts sans limites, le ksar émerge des dunes. Celles-ci entassent leurs mamelonnements jusqu'au pied des murs; elles élèvent leur niveau, élargissent leurs bancs, comblent une vallée, ensablent le lit pierreux d'une rivière où se perd, quand viennent les crues, l'excédent des eaux nécessaires aux jardins, mais où d'ordinaire le voyageur arrivant du Hodna serait exposé à mourir de soif si la vue des palmiers de l'oasis ne ranimait pas ses forces. Ce n'est plus cette fois, comme dans les chotts, un effet du mirage, une vision mensongère de lacs ou de villes due à un phénomène d'optique, c'est une douce réalité.
Aussi, en revoyant se profiler les bâtisses de Bou-Saada, en reconnaissant la redoute où flottent nos couleurs nationales, en entendant bruire les sources qui partout sechappent des vergers, j éprouve une sensation de bien-être qui me fait comprendre quelle joie intérieure doit emplir le cœur du Saharien lorsque , après les longues marches du désert, la caravane peut enfin se reposer entre des murs pleins d'ombre et sous les berceaux de verdure où l'eau chante sans jamais tarir.