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l'Etat^ naguère en vénération dans tout le pays. Les baïonnettes s'abaissèrent ; la horde sauvage ouvrit ses rangs et suivit de ses regards la marche lente de la voiture. On vit même couler des larmes. Steiguer reçut des témoignages de respect dans les cantons qu'il traversa pour se rendre en Souabe.
Des dévouements et des actes plus obscurs méritent aussi une mention. Quelques traits entre beaucoup. Un sénateur septuagénaire, Effinguer, joint l'armée, et, son épée de magistrat à la main, deux pistolets à la ceinture, conduit une compagnie de grenadiers au feu, est blessé et pris. — Cinq Français voient sur le champ de bataille du Grauholz un homme à haute stature respirant encore au miUeu des cadavres. Ils le somment de se rendre. Quoique grièvement blessé, il reprend son fusil, ajuste et tue le premier qui l'approche. Les quatre autres l'entourent ; il en assomme trois à coups de crosse, puis, exténué par ses blessures, étreint le dernier dans ses bras et meurt. — Le matin du 5 mars, un paysan, entendant commencer la fusillade, réunit autour de lui sa femme et ses filles, s'agenouille avec elles, adresse sa prière au ciel, lit un chapitre de la Bible, prend une hallebarde, en distribue à ses compagnes, leur donne sa bénédiction
et les mène au combat, où elles tombent victimes de ce dévouement. Partout des femmes héroïques!
Cinq jours de lutte, le combat de Neueneck et la victoire si chèrement payée par les Français venaient d'apprendre à l'Europe et à la Suisse elle-même ce qu'on eût pu attendre des descendants de ceux qui vainquirent à Grandson et à Morat, si l'on eût concentré leurs forces au heu de les paralyser par la discorde. Avec la chute de Berne, toute résistance d'ensemble de ce canton, comme de la Suisse, était brisée.
La victoire promena ses fléaux dans la campagne environnante. Le pillage, l'incendie, le meurtre, des outrages plus cruels encore formèrent son cortège.
Alors aussi les représentants de la nation « vengeresse des droits des peuples, » comme ils disaient, commencèrent à frapper les cantons helvétiques de contributions que leur cupidité transforma en spoliations. Lorsqu'ils pénétrèrent sous les voûtes du trésor tant convoité de Berne, la vue de l'or les enflamma d'une ardeur immodérée. Impatients d'entrer dans d'autres caves, pour n'en pas attendre les clefs, ils firent sauter les portes. Rien n'échappa aux regards de leur avidité. Pour avoir de l'argent comptant, on ven-
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dit à vil prix le vin et les autres provisions de FEtat, même une partie des armes de Tarsenal. On enleva du trésor un peu plus de cinq millions pour l'expédition d'Egypte ; le reste^ après tous les prélèvements opérés par la cupidité, fut conduit à Mayence et à Paris. Le Moniteur estima à vingt-six millions les espèces trouvées dans les caisses de Berne ; le commissaire du Directoire n^en avoua que quinze.
Les caisses publiques vidées, Lecarlier, commissaire du Directoire près de Farmée française en Suisse, accompagné de Rapinat, beau-frère de Rewbell, vint à Berne et, avec de pompeuses paroles contre la- tyrannie, il frappa d'une contribution de quinze millions les gouvernants et les familles aristocratiques des cantons de Zurich, Berne, Lucerne, Fribourg et Soleure. En outre, le clergé de Lucerne, de Saint-Urbain et d'Einsiedeln dut payer un million. On fixa des termes, le premier de cinq jours, le dernier de trois mois. On interdit aux contribuables d'aliéner leurs biens-fonds. On abandonna la perception de cet argent à leurs ennemis personnels. Le commissaire Rouhière imposa aux membres de l'ancien gouvernement bernois une contribution préalable de trois pour cent de toute leur fortune, y compris l'argenterie et les sommes placées
dans les fonds étrangers. Il voulut s'emparer en outre de 500,000 francs, avance fournie par les mêmes magistrats à la chambre administrative dénuée de fonds. Son audace échoua contre la fermeté du président de cette autorité.
A Fribourg, Brune fixa la contribution de guerre à 300,000 francs; Pigeon l'éleva le lendemain à 500,000. Brune avait garanti les propriétés de l'Etat : cependant les caisses publiques et militaires furent enlevées et l'arsenal dépouillé. Rouhière fit sceller puis emporter du trésor de TEtat argent monnayé, argenterie, vaisselle, créances, en tout au delà 1,500,000 francs. Plus de 600,000 francs en argent monnayé sortirent de Fribourg; le pillage et l'entretien des troupes absorbèrent plus du double de cette somme.
Une réprobation universelle flétrit ces extorsions accompagnées de violences. L'ennemi mortel des Bernois, Frédéric-César Laharpe, usant à Paris de son crédit auprès du Directoire, fit réduire des deux tiers la contribution de six millions qu'on leur avait imposée. Simple citoyen alors, tout comme il avait signalé au Directoire les horreurs par lesquels les soldats déshonorèrent leur bravoure, il ne cessa de dénoncer les abus que commettaient les commissaires français ;
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il se fit le défenseur officieux de toutes les parties de son pays. Il écrivit au ministre Talleyrand, au directeur Merlin^ à Jean Debry^ «le représentant du peuple, a l'ami de tous ceux qui aiment la liberté. » Il adressa au Directoire même cet avertissement : « Il est utile « que le Directoire exécutif sache que les vampires qui « suivent les traces de ces braves soldats qui ont excité « notre admiration par leur courage et leur discipline, c( semblent avoii' pris à tâche de faire maudire la lice berté et de créer des réactions... Les suites les plus « funestes résulteraient de toutes tentatives ultérieures (( dans un pays où les enfants de douze ans sont armés « et où les femmes savent mourir à cpté de leurs « époux . »
« Quels que soient les reproches qu'on put chercher (( à adresser aux habitants de la Suisse, » a écrit un historien militaire français, le comte Mathieu Dumas (i), « ils ne pouvaient être assez graves pour contenir « l'indignation qu'éprouva toute l'Europe lorsque, sous « les prétextes les plus dérisoires, au nom de la liberté « dont on allait violer l'asile, sous l'apparence d'une c( protection mensongère, le Directoire brisa les nœuds
1 Vrécis des événements militaires, I, 428, 42V.
« de l'alliance perpétuelle, renversa des gouvernece ments vantés pour leur sagesse, qu'attestaient l'aia sance et le bonheur de tous les citoyens ; lorsqu'on c( vit d'odieux proconsuls s'emparer des caisses puce bliques, envahir les propriétés particulières, porter « le fer et l'incendie chez un peuple de pasteurs, et « ensevelir sous des décombres l'égalité et la démoce cratie avec les seuls hommes qui aient réellement ce professé la religion dont ces sycophantes se disaient
ce les apôtres C'est à cette époque, c'est le jour de
ce l'invasion de la Suisse que le prestige des espérances <e qu'avait su propager le Directoire s'évanouit entièrece ment. Il accrut sa domination, mais il perdit son inee fluence qui lui avait facilité tant de conquêtes ; la ce France n'avait alors qu'un point où elle put être ce frappée, et le Directoire le présenta sans défense aux a coups de ses ennemis. »
ce Dès lors, » dit un autre historien des guerres de la révolution, M. le baron de Jomini, ce tous les hommes ce d'Etat prévirent la chute d'un gouvernement qui ne ce prenait pour règle de conduite que ses caprices, et ce qui prétendait régir toutes les nations avec la baïoncc nette. »
En épuisant les caisses publiques de la Suisse par des
spoliations, les ressources du peuple par des réquisitions sans mesure, le gouvernement directorial priva des conditions de vie, de force et d'action, le régime unitaire qu'il fonda sur les ruines de Tancienne Confédération.
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Héroisiiie du canton de Sehivyz
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La constitution unitaire divisa la Suisse, qu'elle était destinée à réunir en corps de nation plus compacte. La majorité des Etats confédérés Taccepta. Dans d'autres, une lutte s'établit entre les nouvelles autorités et le peuple. Ailleurs encore, il y eut une opposition presque unanime. Sous la protection des baïonnettes étrangères, les cantons timides ou favorables envoyèrent leurs députés à l'hôtel de ville d'Arau , siège du gouvernement. Les deux Conseils se constituèrent, puis proclamèrent sons la protection d'un corps de grenadiers français, l'indépendance de la nation suisse et sa formation eu République une et indivisible, démocra"
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tique et représentative. Ces Conseils représentaient dans une faible proportion les lumières répandues en Suisse : en grande majorité, les intérêts de la révolution, la haine de Tancien régime, les passions politiques. Le Directoire fut néanmoins composé de cinq hommes éclairés, recommandés par la modération de leur caractère. Capables de gouverner un peuple pour son bonheur dans des circonstances moins difficiles, ils se virent chargés des destinées d'un pays en dissolution, en partie armé pour la résistance , dominé enfin par des volontés étrangères qu'appuyaient près de 30,000 baïonnettes. A Fexception du Léman, presque partout malaise et mécontentement ; à Torient et au midi, fermentation, discorde et anarchie; au centre, foyer d'une guerre prête à éclater.
La révolution française avait ébranlé le sol de l'Europe, mais non celui des vallées ceintes de hautes montagnes, berceau de la Confédération. La pauvreté les habitait, mais avec elle le bonheur qui naît de l'indépendance. Le peuple aimait jusqu'aux imperfections de son état social , parce qu'elles tenaient à ses habitudes; il aimait, disait-il, sa constitution comme une mère qui le rendait heureux depuis des siècles. 11 restait volontiers soumis à l'autorité des mêmes familles,
dont les noms lui rappelaient sa gloii^e. Il subissait docilement l'empire des prêtres, regardant comme le premier de ses biens la religion qui le consolait sur la terre et lui ouvrait les portes du ciel. Les Etats démocratiques venaient d'aiUeurs de donner la liberté à leurs sujets.
Assoupies quelques jours par les assurances caressantes de Brune, les peuplades des petits cantons se réveUlèrent lorsque les proclamations de Lecarlier et de Schauenbourg les sommèrent d'accepter la constitution helvétique. Elles s'indignèrent de ce que des étrangers prétendaient leur apprendre la liberté, à elles, hbres depuis cinq siècles, et importer comme un fruit nouveau l'égalité au sein de leurs démocraties. Lorsque les ministres des autels, armés des anathèmes de Rome, dirent que le livret (nom populaire de la constitution) tendait à la destruction de la religion et de la liberté, à l'introduction de la hcence et de la tyrannie, l'opinion publique de ces pâtres devint de la colère. Vieillards, femmes, enfants, se préparèrent à soutenir une guerre sacrée. La sainte Vierge d'Einsiedeln fit des miracles.
Si des prêtres, redoutant une nation hostile au sacerdoce, échauffaient les imaginations par des apparitions
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et des oracles, on voyait aussi chez le peuple Famour pur de la religion exalter Famour pur de la patrie. Le 7 avril, toute la population du Bas-Unterwalden, précédée d'un grand crucifix et accompagnée de ses curés, se rendit à Wyl, au bord de TAa, sur une pelouse ombragée par des tilleuls et des hêtres, témoins séculaires des assemblées souveraines. Elle se mit à genoux et implora la lumière divine. Un orateur assura que le livret, conçu dans l'enfer, avait été élaboré par Luther et répandu par Calvin. Un autre lut une antique prophétie qui montrait le jeune berger terrassant le géant avec une fronde, le petit peuple de pâtres terrassant la grande nation avec le rosaire. D'autres orateurs sacrés excitèrent les esprits par d'autres images. Le peuple ainsi enflammé, les prêtres l'invitèrent à grands cris à rejeter la constitution. Le landammann, appuyé sur l'épée, insigne de son autorité, confirma l'opinion des ecclésiastiques. Alors la multitude, la tête découverte, les bras étendus vers l'image du Sauveur, jura de sacrifier corps et biens, sang et vie, pour la défense de la religion catholique et de la liberté, à l'exemple de ses ancêtres endormis au Seigneur. On déclara traître à la patrie et justiciable du tribunal criminel quiconque garderait chez soi la constitution helvétique ou un
journal favorable à la « nouvelle forme de religion, » ou qui en ferait lui-même l'éloge. Tous retournèrent en procession dans leurs foyers, le rosaire à la main et criant : « La religion de nos pères est notre constitution, et la croix notre arbre de liberté ! »
Uri et Schwyz prirent des résolutions semblables.
Un arrêté de Schauenbourg interdit toute communication entre les cantons réunis à la République helvétique et les cantons réfractaires. Cet arrêté est du 21 avril, jour où le gouvernement de la nouvelle Helvétie se constitua dans Arau.
La crainte du joug français et l'interdiction des relations commerciales indispensables à la vie soulevèrent, au berceau de la Confédération, les autorités et le peuple. On appela toute la miUce sous les armes. Jour et nuit dans les atehers on réparait des fusils, on fondait des balles, on fabriquait des cartouches, on armait de rayons de fer les étoiles du matin, ces formidables massues garnies de pointes. Le Bas-Unterwalden, les petits districts de Sargans, Gaster, Uznach et de la Marche, récemment émancipés, Schwyz surtout, la campagne de Lucenie aussi et les bailliages libres de l'Argovie, mirent en peu de jours sur pied une armée de près de 10,000 hommes, la plupart enflammés d'en-
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thousiasme. Le Haiit-Unterwalden s'y joignit plus tard. Uri, vorort de la Suisse primitive, ballotté par le désaccord de ses chefs, se crut suffisamment défendu par ses montagnes colossales et par les dangers de son lac ; il ne s'associa point au plan de guerre offensive adopté par ses confédérés.
On forma trois corps. L'aile droite, sous les ordres de Paravicini, de Claris, s'appuyait sur l'extrémité méridionale du lac de Zurich. C'est là que Schauenbourg dirigea ses forces, fidèle au principe de la tactique française d'obtenir sur un point quelconque un avantage décisif. Près de Wollerau et de Richterschwyl, la lutte fut sanglante; les balles des carabiniers suisses jonchèrent le champ de bataille de cadavres ennemis. Le commandant français avoua n'avoir jamais vu de combat plus opiniâtre : « Tous ces Suisses, dit-il, se sont battus comme des Césars. » Mais la mort d'un capitaine de Claris, et Paravicini mis hors de combat, décidèrent du sort de la journée. Les Claronnais et tous les auxiliaires quittèrent leur poste. Les vainqueurs occupèrent aussitôt Wollerau et Pfœffikon, au pied de l'Etzel, montagne par où une route conduit dans le canton de Schwyz.
Une colonne de Français et de Lucernois au service
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du gouvernement helvétique venait de s'emparer de Kiissnacht. Elle pouvait marcher sur Schwyz par la vallée de Coldau, ou se jeter dans le canton de Zoug. Le corps d'armée de Schauenbourg menaçait la frontière septentrionale de Schwyz. Ce petit pays, presque réduit à lui-même depuis la disparition des auxihaires, entreprit une lutte contre la puissance devant laquelle l'Europe tremblait : 4,000 hommes avaient à défendre une hgne de près de vingt lieues.
Les Schwyzois, impatients d'en venir aux mains, solhcitèrent du Conseil qn' Aloïs de Réding se mît à leur tête. Il accourut. Revenu jeune du service d'Espagne avec le grade de lieutenant-colonel, Réding était dans sa trente-quatrième année lorsque ses concitoyens confièrent à sa valeur la destinée de la patrie. Une stature svelte et pourtant mâle, une tenue noble, des yeux bleus ombragés par des cils blonds comme sa chevelure, un regard plein de bienveillance et de loyauté, l'agrément de ses traits, la fermeté du caractère exprimée par ses lèvres minces et serrées, l'art de captiver les campagnards, un courage incontesté, la sincérité de son patriotisme, tout cet ensemble lui conciliait l'affection et la confiance du peuple. Celui-ci, 500 hommes d'Un et les habitants de deux