ÉRIGÉ
l'an de GRACE 1839, AU MOIS d' AVRIL, LE 24"*^ JOUR.
À DIEU SEUL HONNEUR ET GLOIRE î
Les faits rapprochés dans ces lignes montrent ce que valait et combien grandit dans Tespace de cent seize ans la pensée de Davel^ que l'on croyait tombée avec sa tête.
Berne à riiitérieur
CONJURATION DE HENZI
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L'aristocratie bernoise^ si lourde aux pays sujets^ ne pesait pas moins sur ses sujets de Tintérieur^ qui^ dans une république, avaient droit au nom de citoyens. Berne , le plus grand , le plus fort y le plus riche des gouvernements aristocratiques, traitait d'égal à égal avec les puissances et régissait le pays avec un sceptre. Plus paternel envers les habitants des campagnes, plus hautain envers les bourgeois, ses impuissants rivaux, il alhait l'arbitraire aux lois pour défendre son autorité ou pour protéger les grandes familles, et trônait au-dessus des souvenirs républicains. Il ne voulait pas le mal de ses sujets, mais ne voulait leur bien que
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par son autorité et dans les limites de ses vues. Il prétendait tenir seul sous sa main vigoureuse tous les ressorts de la vie publique. La pompe dont ce gouvernement s'entourait, la gravité des costumes, la dignité des manières, les noms imposants, toujours les mêmes, qu'on trouvait à la tête d^e la nation , chez beaucoup de magistrats l'orgueil du pouvoir et d une noblesse ancienne ou récente, chez quelques-uns la fierté d'une magistrature républicaine et l'éclat d'une gloire héréditaire, la vie austère et retirée de la plupart des chefs de l'Etat, la vénération des autorités pour le culte public et la solennité que leur exemple ajoutait à ces temps de recueillement consacrés aux grands souvenirs de la religion : tout cet ensemble commandait le silence à l'envie ou au mécontentement de la moyenne bourgeoisie, et le respect aux petits bourgeois et aux campagnards , rangés dans les rues pour voir passer majestueusement ces hommes d'une autre race.
Cependant le mécontentement de la bourgeoisie du chef-lieu ne se renfermait pas toujours dans le silence : le souvenir des droits dont l'aristocratie l'avait successivement frustrée se réveillait de temps en temps; les bourgeois réclamaient quelques-unes des places vacantes au Grand Conseil, dont les familles patriciennes.
par une habile combinaison des autorités électorales, exerçaient le monopole. Ils se plaignaient d'un autre monopole, celui du service étranger, source de richesse pour ces mêmes familles.
Le malaise renaissait périodiquement à chaque élection. La voix de ces plaintes se fit entendre plusieurs fois pendant la première moitié de ce siècle. En 1744, vingt-sept a bourgeois et patriciens fidèles et obéissants, » c'est la quahfication qu'ils prirent, adressèrent au gouvernement un mémoire sur les anciens droits des tribus, et sur les abus introduits. Ni menaces, ni paroles acerbes, ni projet de violence. L'auteur de la pétition et le plus actif des signataires furent condamnés à dix ans d'exil hors de la Confédération, plusieurs à cinq ans, d'autres à des peines moins sévères. Cette rigueur intempestive augmenta le nombre des mécontents. Les élections de l'année suivante révélèrent plus que jamais la tendance à l'oligarchie. 77 familles seulement se trouvèrent représentées par les 299 membres du Grand Conseil. Les 14 familles les mieux partagées voyaient trôner 127 des leurs dans le Conseil souverain. *
Autre abus. Les conseillers, toujours en grand costume les jours de séance, portaient le ^ere/ , chapeau
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de velours noir d^une forme particulière. Ce symbole de leur autorité était un bien de famille : on vendait le béret ou la place de conseiller; il servait de dot à des filles nobles.
Au nombre des pétitionnaires de 1744 bannis pour cinq ans^ figurait un homme à qui ses sentiments patriotiques^ aigris par un grief personnel, firent accepter un rôle important. Samuel Henzi , fils d'un pasteur sans fortune , se vit obligé , dès Tâge de quatorze ans , de gagner sa vie comme copiste. Bien pris dans sa petite taille, d'une physionomie avenante, doué de talents et d'activité d'esprit, il obtint de bonne heure de l'avancement. Riche de connaissances administratives, habile mathématicien , Henzi surpassait en culture littéraire la plupart de ses contemporains : il écrivait et parlait avec élégance l'allemand, le français, le latin, et adressait à quelques amis des lettres en grec quand il craignait qu'elles ne tombassent en d'autres mains. Deux évêques grecs venus à Berne déclarèrent n'avoir jamais rencontré d'étranger qui possédât si bien leur langue. Les écrits illustres de l'antiquité, ceux de la France et les ouvrages des philosophes lui étaient familiers. Il avait trempé son caractère à cette source et y avait puisé des principes politiques dignes de le
séparer des hommes auxquels il allait se trouver associé , et qu'il ne surpassait pas moins par ses manières et par son éloquence que par la finesse de son esprit et l'étendue de ses idées. Nul peut-être ne sonda comme lui les vices du gouvernement bernois, et ne comprit aussi bien la pohtique républicaine. La conscience de son mérite et sa lecture de prédilection, l'histoire des conspirateurs, nourrirent son ambition. Sa fortune, déjà ébréchée, fut ruinée par son exil. Rentré dans sa patrie et en grâce dès 1748, et alors âgé de quarantehuit ans, il se vit préférer, pour une place de bibhothécaire, un patricien de dix-huit ans. Ce passe-droit l'exaspéra. Henzi devint le centre d'une conjuration qui porte son nom.
Le mécontentement rapprocha, vers le commencement de l'année 1749, des hommes qui se connaissaient, militaires, commerçants, industriels, artistes, gens de plume, étudiants, même le fils d'un bailh. Dans leurs entretiens, ils s'échauffaient au souvenir de la république bernoise du quatorzième siècle, de sa charte démocratique et des anciennes prérogatives des tribus et des bourgeois. Trois chefs, secondés par d'autres membres, transformèrent ces réunions en complot : Henzi, le lieutenant de ville Foueter, et le négociant Wernier.
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Foueter, homme de plus de six pieds , beau de stature et de visage, avait été destiné dans sa jeunesse au métier de maçon. Le goût d'une vie libre le jeta dans le service étranger. Deux fois il rompit cette chaîne; ensuite , à Paris, il s'enrôla dans une compagnie des gardes suisses, et dut à sa belle figure sa rapide promotion au grade de sergent-major. Mais un caractère indompté lui suscita des embarras, et même des périls; l'intervention de son chef put seule le sauver de la corde. De retour à Berne, grâce à sa taille imposante, il obtint une place de lieutenant de la garnison. Il était âgé de quarante-six ans, marié, sans enfants. Son humeur inquiète l'impliqua dans les projets révolutionnaires.
A côté de lui figurait déplorablement Wernier, disgracié de la nature autant que Foueter en était favorisé. Petit, mal fait, défiguré par un gros cou qu'enflait encore latéralement un goitre, toute sa personne et sa physionomie portaient l'empreinte de la bassesse. Le jeu , d'autres désordres et les dépenses de sa maison le menaçaient d'une banqueroute. Mais son âme apparut encore plus ruinée que sa fortune.
Ces deux conspirateurs sans conscience séduisirent ou terrorisèrent des hommes faibles par de fausses listes
de conjurés. Peu à peu le nombre réel se grossit; des assemblées secrètes eurent lieu vers la fin de juin. Dans l'une d'elles, Henzi lut un mémoire pour redemander au gouvernement l'ancienne constitution de la bourgeoisie. Prévoyant l'inutilité d'une semblable demande, on résolut de la soutenir par la force, et l'on s'arma. Un serment redoutable obligea les conjurés à prêter main-forte à l'exécution et à punir de mort les traîtres. L'effusion du sang ne répugnait à aucun des conspirateurs; mais les plus modérés voulaient se borner à se défendre et à vaincre la résistance , tandis que les plus violents , altérés du sang et des richesses de leurs ennemis , marquaient de craie rouge et blanche , et de signes diver.s, les demeures de leurs victimes, suivant qu'on devait égorger le chef seulement, ou la famille entière, ou tous les habitants de la maison. C'est de la bouche de Wernier et du lieutenant Foueter qu'on entendit les propos les plus sanguinaires. D'autres demandaient un jugement en forme, et non une bouchene. On déféra le commandement en chef aux deux hommes qui le méritaient par leur intelligence , le capitaine Henzi et Rodolphe Wyss , secrétaire d'une des tribus.
On voulait surprendre tous les membres des Deui-
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Cents dans leurs lits^ les conduire à la maison de ville en costume, couverts de leurs bérets, les y enfermer et les forcer, après une heure de délibération au plus, à sceller du sceau de l'Etat leur abdication, et à remettre le pouvoir entre les mains du peuple , selon la constitution primordiale. En cas de résignation, on se serait borné à prononcer contre les membres des Conseils Texil à perpétuité; en cas de résistance, les conjurés, d'après leur propre confession obtenue sans torture , en seraient venus à un massacre général ; puis on aurait ouvert le trésor et acheté par des largesses l'adhésion du peuple. Quelques grenades et l'incendie d'une masure devaient donner le signal pour courir aux armes. On pensait convoquer aussitôt dans la grande église l'assemblée des bourgeois, nommer de nouveaux Conseils, modifier la constitution, exhorter les baillis au maintien de la paix, et promettre à la campagne et aux habitants des villes la conservation et l'augmentation de leurs droits et de leurs hbertés, la diminution des impôts et la simplification de la procédure civile. Maître des sceaux, on inviterait, au nom de la ville de Berne , les autres cantons à garder une attitude, sinon favorable, du moins tranquille, et l'on obtiendrait la neutralité des cantons catholiques par la restitution des
bailliages conquis sur eux dans les guerres de religion. Tels étaient en général les plans , mais sur le fond desquels les conjurés n'étaient pas mieux d'accord que sur le mode et l'époque de l'exécution.
Dans la soirée du 2 juillet, un candidat en théologie, initié à la conjuration, la dénonça et en nomma les trois chefs. Révélations ultérieures le lendemain. Le Conseil secret reconnut l'urgence de l'arrestation des principaux conjurés. Mais une partie de la garnison était peut-être séduite par son lieutenant Foueter; on ne pouvait appeler les mihces sans éveiller l'attention du public. Des membres du Conseil souverain, jeunes, vigoureux, résolus, offrirent leurs bras. Ils choisirent l'heure du dîner, et avant midi, munis chacun d'une paire de pistolets , se partagèrent en divisions de trois ou de quatre. Henzi était parti le matin même pour la ville de Berthoud : on s'empara de ses papiers. — Le lieutenant Foueter avait laissé la porte de sa chambre ouverte pour tempérer la chaleur : debout devant une glace , il vit arriver par le corridor quatre membres du gouvernement; il sauta sur ses pistolets, l'amorce seule brûla. Un pistolet chargé à poudre lui riposta et lui brûla le visage. Il fut'étourdi du coup ; les assaillants le terrassèrent , se rendirent maîtres de sa per-
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sonne et le conduisirent en prison. Le coup de feu, Foueter prisonnier de quelques magistrats, à leur tête un conseiller secret Tépée nue , excitèrent la surprise des voisins attroupés. — Wernier était aux bains, à un quart de lieue de la ville. Un conseiller vint à sa rencontre à pied, et entama une conversation, tandis que deux de ses collègues amenèrent une voiture : on y jeta Wernier, non sans résistance , après qu'on lui eut enlevé ses armes. Apprenant le sort de Foueter, il perdit courage, et commença, chemin faisant, le cours de ses révélations. En prison. Ton trouva sur lui une liste des conjurés; il en fit connaître verbalement un plus grand nombre.
Bondeli , avoyer de Berthoud , se trouvait à Berne. Il reçut ordre de retourner en hâte à son poste , pour faire arrêter le chef du complot. A une lieue de la ville, l'avoyer et son compagnon de route, de Werdt, aperçurent de loin Henzi qui revenait à cheval. Ils sortirent de leur calèche; une conversation s'engagea. Henzi, par pohtesse , descendit de cheval. De Werdt s'empara de ses pistolets; BondeU l'appréhenda. Henzi tira l'épée ; on la lui arracha , et il fut contraint de monter dans la voiture, qui reprit le chemin de Berne. Au haut d'une descente voisine de la ville , il se plaignit
d'une soif ardente. Ses compagnons se laissèrent per* suader d'entrer avec lui dans un cabaret. Guettant un moment favorable , il s'évada. Bondeli tira sur lui et le manqua, ou ne le blessa que légèrement. Poursuivi par des gens assemblés devant la guinguette, il allait être arrêté non loin de la porte de la ville , lorsqu'il hasarda un saut du haut d'un roc pour s'enfmr vers TAar, qui baigne en cet endroit les murs de Berne. Un friseur de Cologne fit le même saut, le poursuivit, l'atteignit enfin, et lutta corps à corps avec lui jusqu'à ce qu'on vînt à son aide. Henzi fut mis en prison. D'autres arrestations eurent heu.
Les deux Conseils furent convoqués pour la soirée, en armes. La plupart des membres ne possédaient plus celles qu'on exigeait : l'arsenal y suppléa. Ce fut un spectacle bien nouveau que le Grand Conseil assemblé au milieu de la nuit avec des fusils et des baïonnettes,
et les avoyers l'esponton à la main. Le premier jour, on n'appela aux armes que les Deux-Cents , et ceux de leurs parents sur lesquels ne planait aucun soupçon , tant la confiance manquait! On n'osa pas employer la garnison, complice peut-être de son lieutenant. Les plébéiens et les artisans se montrèrent peu en public ; les patriciens presque seuls gardèrent les portes de la
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ville. Le lendemain, à la réquisition des deux commandants des forces militaires , la bourgeoisie se leva , et les partisans du gouvernement accoururent en foule au corps de garde central. Des postes furent établis à la prison , aux portes de la ville, à Tarsenal. Les conseillers même servirent sans distinction de rang ni de grade; de simples sergents de ville relevaient des brigadiers et des colonels postés en sentinelles. Des magistrats émérites faisaient la patrouille avec leurs fils et leurs petits-fils, des octogénaires avec des jeunes gens de quinze ans. Dans le premier moment, on n'osa pas recourir à la contrée avoisinante, craignant qu'elle ne fut d'intelligence avec les conspirateurs. Ensuite on admit et Ton fit venir des troupes de la campagne.
Grande fut la peur de l'aristocratie. Quelques hommes odieux au peuple tremblèrent. Des patriciens orgueilleux de leur naissance s'entretenaient familièrement avec des gens du commun qu'auparavant ils dédaignaient de saluer. Munis de pleins pouvoirs pour garantir la sûreté de la ville « jusqu'au jour du jugement et de Vexécution des malheureux prisonniers » (l'enquête était à peine commencée), le Conseil secret et le Conseil de la guerre firent entrer dans les murs
infanterie et cavalerie. Soixante tentes, dressées pour l'infanterie sur une promenade au centre de la ville, offraient l'aspect d'un camp régulier. Grâce à l'esprit militaire inné chez les Suisses, à la bonne disciphne des soldats et à l'habileté des chefs, on eût dit, au bout de quinze jours, des troupes de ligne. On appréhendait quelque tentative pour délivrer les prisonniers; les postes quintuplés étaient commandés chacun par un grand conseiller qui tenait table ouverte jour et nuit. Les mères, les femmes, les sœurs, les filles des membres du gouvernement étaient en angoisse. Les plus courageuses, déterminées à se défendre jusqu'à la dernière extrémité, se pourvurent de pistolets, de dagues, de poignards. D'autres, à l'exemple des femmes que l'histoire nous b montrées repoussant un assaut au moyen de poix allumée, d'huile ou d'eau bouillante, faisaient chauffer de l'eau toute la nuit pour repousser de leurs maisons les assaillants. Mais les partisans des conjurés renoncèrent par découragement à la violence ; leurs attaques se bornèrent à quelques chansons satiriques. Lorsqu'on fut rassuré, les dames visitèrent journellement le camp où les habitants des maisons voisines leur apportaient des sièges.
Le Petit Conseil, pouvoir exécutif, institua une com-
mission d'enquête^ avec ordre de faire hâte en abrégeant le mode de procéder.
Les aveux des trois chefs paraissant incomplets^ on mit en question l'emploi de la torture. Quelques magistrats la combattirent dans Fintérêt de la liberté des aveux. Le Petit Conseil^ auquel l'enquête fut soumise, la trouvant insuffisante^ ordonna des moyens d'effrayer les prévenus ; en cas d'obstination seulement la suspension simple ou avec des poids.
Ensuite de cet arrêté^ on conduisit le lieutenant Foueter de sa prison à l'étage supérieur où se trouvaient les instruments redoutables. En traversant la salle des enquêtes il aperçut le bourreau et crut sa dernière heure venue. La conscience d'une vie de désordres se réveilla; cet homme^ d'une vigueur et d'ime stature colossales, fut saisi des terreurs de l'éternité. En montant l'escalier il cria avec l'accent du désespoir: «Vengeance, vengeance, vengeance de Dieu! G Mon âme n'est pas encore préparée ; on veut m'exé- « enter avant que mon âme soit préparée ; vengeance, «vengeance, vengeance de Dieu! » On entendit au dehors ces cris épouvantables. Les juges instructeurs tranquillisèrent le prisonnier. Lorsqu'il se fut remis de sa terreur on l'attacha sur le chevalet, et l'on continua
à l'interroger sans le soumettre à aucune souffrance. Plus tard seulement, dans le cinquième interrogatoire, Foueter montra un profond repentir ; il tomba à genoux, versa des torrents de larmes, déclara que la grâce de Dieu l'avait fait rentrer en lui-même, et qu'il voulait décharger sa conscience par une confession complète et sincère. Sa confession achevée, il remercia Dieu de ce que la découverte de la conspnation lui avait épargné des crimes impardonnables.
Wernier fut suspendu une fois seulement, mais sans poids, ce que l'on considérait parfois comme un simple moyen de terreur. Lui, pour exciter la pitié, cria épouvantablement qu'il avait assassiné , incendié , commis tous les crimes. Il avoua dans des interrogatoires plus tranquilles qu'il avait été entraîné dans la voie des complots par le mauvais état de sa fortune et de son commerce.
Henzi conserva dans sa prison un sang-froid et une fermeté stoïques. Dans un des interrogatoires on lui demanda la liste des conspirateurs sous promesse de lui faire grâce de la vie ; il la tira de la doublure de son habit, la déchira et avala les morceaux. Un jour on le lia par les mains et les pieds sur l'intrument de la torture, mais sans lui donner la question. 11 raconta
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toute Tentreprise. Il devait être dictateur au moment de Texécution, et avait, disait-on, dressé des ordonnances sous le titre de consul ou de libérateur de la patrie.
L'enquête montra le nombre des conspirateurs bien inférieur aux listes de mécontents dressées par les chefs. Mais le mystère dont on enveloppa le procès grossit les soupçons; le public chercha des coupables jusque sur les bancs du Grand Conseil.
Le jugement fut dévolu au Grand Conseil constitué en tribunal criminel et secret. Les prévenus ne comparurent point pour répéter leurs aveux. L'assemblée entendit ceux des actes du procès qu'on estima convenable de lui communiquer, et déclara Fenquête close. La défense officieuse fut présentée par le greffier du Conseil secret. Il y mit une prudence discrète et s'attacha surtout à motiver un acte de clémence. Les amis des conjurés ne virent dans son discours qu'un simulacre de défense, qu'une forme illusoire ou même dérisoire.
Les trois chefs furent condamnés à la décapitation, Foueter, en outre, comme dépositaire de la force armée, à avoir le poing coupé.
Le grand-sautier leur annonça la mort à quatre
heures du soir. On les déhvra de leurs fers, et ils passèrent la nuit dans une meilleure salle. Des candidats en théologie devaient les préparer à franchir le pas redoutable du temps à l'éternité. L'un d'eux tomba dans un abattement si profond à la vue des condamnés, qu'il fut hors d'état de prononcer une parole. « Je croyais, lui dit Henzi, que vous étiez venu me « consoler, mais je vois que vous-même avez besoin de « consolation. » Il offrit alors de prier pour tous. On se mit à genoux. Il fit pendant une heure et demie une prière si attendrissante, que le candidat ému avoua dans la suite n'avoir de sa vie rien entendu de plus touchant.
Le 17 juillet, à six heures du matin, les deux conseils s'assemblèrent en armes. Toutes les forces militaires réunies dans la ville furent sur pied. A sept heures les condamnés sortirent de prison pour se rendre par les rues prhicipales à un carrefour voisin de l'hôtel de ville et entendre, en face du pavillon noir dressé pour les juges, la lecture de leur sentence. Chacun d'eux marchait au milieu d'une demi-compagnie d'infanterie, entre deux ecclésiastiques; Wernier, en perruque, habillé de noir, avec de grandes manchettes et des souliers ouverts; Henzi, en habit bleu, catogan.
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pantoufles grises, portant sous le bras un chapeau galonné d^or; Foueter, en robe de chambre, la chemise débraillée, la tête découverte, en pantoufles grises. Une compagnie de dragons ouvrait la marche, une autre la fermait. La sentence lue et les condamnés remis au bourreau, on voulut enlever à Henzi son chapeau; il ne le permit pas. Le cortège reprit le même chemin entre les rangs pressés du peuple qui remplissait les rues et les spectateurs qui occupaient toutes les fenêtres. Les trois infortunés sortirent pour la dernière fois de leur ville natale et virent la multitude encore couvrir la route et tous les arbres. Wernier, tourmenté de doutes et de craintes, trouvait peu de consolation dans ridée d'un Etre suprême. Henzi, marchant d'un pas ferme, adressait aux ecclésiastiques, avec hberté d'esprit, des questions sur la nature de Tâme et sur sa durée immortelle. Tout chez Foueter annonçait une repentance et une résignation profondément religieuse.
Wernier monta sur l'échafaud pâle et tremblant; à peine une prière fervente lui rendit-elle un peu de calme. Son émotion gagna même le bourreau, dont la main, exercée par cent et une exécutions heureuses, n'abattit cette tête qu'au troisième coup. Un des pas-
teurs eut soin de se placer devant Henzi pour qu'il n'aperçût pas ce spectacle. Mais lui, calme, se tourna de manière à le voir. « Quelle boucherie, » s'écria-t-il. Pendant un quart d'heure, il s'entretint avec ce même ecclésiastique des intérêts de sa famille; puis il jeta vivement à terre son chapeau, que les valets du bourreau ramassèrent avec avidité ; il s'assit sur le siège, se décolleta et attendit la mort. Lui aussi reçut deux coups. Au premier, se retournant vers le bourreau : « Tu exécutes comme tes maîtres jugent, » dit-il. Il fallut détacher sa tête avec un couteau. Pas un gémissement ne sortit de la bouche de Foueter, pas un mouvement ne se manifesta dans son corps lorsque le bourreau lui abattit la n\ain droite posée sur un billot. Mais le premier coup du glaive ayant frappé l'épaule, Foueter poussa un cri et se retourna un peu; le second mit fin à ses souff'rances. Le lendemain l'exécuteur eut à rendre compte de ses œuvres.
Les enquêtes se poursuivirent contre les autres prévenus. L'intérêt qu'ils inspiraient se manifestait même dans des familles considérables. Le bruit qu'on verrait de nouveau couler le sang répandait de l'inquiétude dans le pubhc; car, disait-on, le sang républicain fume plus longtemps que tout autre. Le 6 et 7 août les Deux-
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Cents jugèrent la grande masse des prévenus. Les peines furent graduées, admonestation sévère, confination dans la ville ou le domicile, arrêts domestiques; bannissement hors de la Confédération pour dix ans^ pour vingt ans, à perpétuité.
Le 13 août, de grand matin, la caravane des bannis se mit en route. Leurs femmes, leurs enfants, des amis les accompagnaient, les uns en voiture, les autres à cheval, jusqu^à leur premier gîte. Une collecte en leur faveur avait produit 6C00 florins. Plusieurs emportèrent jusqu^à 300 écus. Quelques-uns refusèrent de recevoir de ^argent. La plupart des créanciers leur remirent leurs dettes.
Lorsque, avec les autres bannis, la veuve de Henzi, issue de la famille Malacrida, arriva sur les bords du Rhin, elle sentit le sang italien bouillonner dans ses veines. Montrant aux assistants ses deux fils en bas âge : « Tout chers que me soient ces enfants, s'écria- « t-elle, je les noierais dans ces flots si je pensais qu'ils « ne vengeront pas le sang de leur père. » Les fils gardèrent dans leur cœur Tamour de la patrie. Gouverneur des pages du stathouder, Fun d'eux rendit dans la suite à La Haye de nombreux services à des concitoyens.
D'autres condamnations atteignirent des contumaces rentrés dans leur patrie. Les peines les plus sévères et même la mort furent prononcées contre les absents. On les exécuta en effigie. Le bourreau porta leurs images peintes sur deux tableaux jusqu'au lieu de l'exécution; là il fendit le premier en deux, le second en quatre.
Toutes ces punitions, le mépris des formes protectrices de la justice et les têtes abattues à la hâte n'affermirent le gouvernement dans l'opinion ni du pays ni des pays étrangers, et ne calmèrent pas ses propres inquiétudes. Il passa plusieurs années dans des transes : un mouvement, un bruit, un nom, tout lui faisait peur. Des mesures de sûreté longtemps prolongées accusaient sa mauvaise conscience.
Le gouvernement corrigea pourtant quelques abus, améliora quelques branches de l'administration. Des magistrats, quittant leurs formes impérieuses, se rapprochèrent de la bourgeoisie par plus de politesse, des campagnards par plus de bienveillance. Avant que la conspiration n'éclatât, le gouvernement, peudant un temps de disette et de famine, s'était attaché le cœur des classes inférieures en ouvrant son grenier et vendant le blé un tiers au-dessous du prix
courant; aux pauvres, à crédit. Il n'était point inhumain, mais jaloux de son pouvoir. Cependant Thabitude de Taristocratie Taveuglait. Avant le dernier jour de cette année féconde en enseignements, Tincorrigible noblesse éleva sur le siège vacant par la mort d^un des deux avoyers, un magistrat impopulaire, homme dur, hautain, toujours enchn au parti de la sévérité, pénétré de Tidée que, pour contenir le peuple, il faut le traiter avec rudesse.
Même plus habilement combiné, le complot dont nous avons dit Forigine, le caractère et l'issue, n'eût pas éveillé la sympathie du pays. L'ancien esprit démocratique était disparu depuis longtemps. Les conjurés ne songeaient point à réunir le peuple bernois en une famille sous Tégide de la liberté. Ils voulaient substituer à l'autorité des grandes familles, l'autorité de la bourgeoisie d'une ville. Aristocratie pour aristocratie, on aime mieux obéir à celle que distingue l'habitude et le talent du commandement, la noblesse de la naissance et des manières, la richesse et la gloire des armes, la conscience de sa force et de sa dignité. Pour se soumettre volontairement, le peuple veut sentir au-dessus de soi une grandeur quelconque.
Quand la révolte aspire à devenir révolution, elle
doit être la révolte, non de l'égoïsme contre Tégoïsme, mais de l'intérêt général contre le privilège. Heureux le pays si, dans cet intérêt, la part de la sincérité l'emporte sur celle du prétexte !
DÉIIOCRATIES
Troubles de Zoug
L'amour du privilège, le goût des faveurs étrangères, rinégalité politique, tout ce cortège de l'aristo-
cratie troublait quelquefois la concorde et la paix des petites républiques aux formes démocratiques, et dont l'esprit de la démocratie était le principe vital.
Sur les bords du lac le plus azuré, enchâssé dans un anneau de verdoyantes collines, Zoug, avec ses deux mille âmes, fut longtemps le théâtre de deux factions acharnées. Leur animosité envahit aussi la campagne. Dans ce canton, alors le plus petit de tous, qui nour-
rissait moins de douze mille habitants sur un espace de dix lieues carrées^ les divisions étaient traditionnelles. Partagé en quatre communautés indépendantes et unies, qui délibéraient sur les intérêts généraux^ non dans rassemblée générale, mais séparément, TEtat de Zoug formait une sorte de fédération dans laquelle un principe d'inégalité , la prépondérance de la ville, entretenait le malaise. Les voix des trois communes rurales ne comptaient que pour deux tiers; Zoug représentait Tautre tiers : distinction fatale entre le citadin et le campagnard ! Elle faillit diviser ce coin de terre en deux républiques.
Dans la ville même malaise, suite d'une inégalité aristocratique introduite, au mépris de la constitution, par Torgueil , l'ambition et l'intérêt , qu'exaltaient les faveurs de la France. Le canton de Zoug recevait annuellement plus de 10,000 fr. de pension; 3,000 entraient dans les bourses communales, le reste se distribuait arbitrairement, au gré de l'ambassadeur et de ses favoris. La grâce royale réservait les plus grands bénéfices aux plus grands amis de la France.
Il n'y en avait pas de plus zélés ni de plus influents que les Zourlauben , famille anciennement opulente, illusti'ée au service de France dans les hautes charges
et dans les combats. Depuis le temps de François I^^, la répartition des pensions françaises se faisait par leurs mains dévouées.
Lorsqu'en 1691, l'Autriche, irritée de l'attachement des Confédérés pour la France, eut défendif d'exporter en Suisse du sel souabe, Louis XIV, reconnaissant envers les cantons qui l'avaient aidé à conquérir la Franche-Comté, leur accorda du sel bourguignon à prix réduit. Zoug en obtint six cents bosses par an. Il confia la direction et la vente de ce sel à Béat-Jacob Zourlauben, principal promoteur d'une négociation si favorable, ammann ou premier magistrat de la république; son patriotisme et son zèle pour la concorde fédérale lui firent décerner la plus belle des couronnes civiques, le surnom de père de la patrie.
A sa mort, en 1717, son frère cadet, Fidèle Zourlauben, s'empara de ses papiers et du traité concernant le sel, qui rapportait 1500 fr. par an. Sous le manteau d'une protection paternelle, il dépouilla de ce revenu la veuve et les enfants de son frère, autrefois son bienfaiteur. Au moyen d'un ducat distribué à chaque conseiller (1718), il convertit l'exploitation illégitime de ce bénéfice en privilège officiel. Peu d'années après (1724), dons et privilège se renouvelèrent. Doué de
talent, d'un esprit fin et cultivé par Tétude;, puissant chez le peuple par son éloquence, mais par les mœurs
tout Fopposé de son frère, il aimait le jeu, le vin, la fréquentation paresseuse des réunions d'hommes, où son ivresse devenait bruyante. Il avait servi en France. Héritier des prérogatives de Béat-Jacob, mais non de sa loyauté , administrateur comme lui des pensions et des gratifications françaises, il les distribuait au gré de son ambition. En 1722, la commune de Zoug Téleva unanimement à la première charge de la république. Par sa conduite intéressée, par des fautes commises dans rivresse, il se fit des ennemis; par ses faveurs, des ennemis et des créatures. 11 agrandit sa fortune et sa propre famille, et persécuta ses neveux. Leurs clameurs trouvèrent des oreilles avides. Le crédit et la richesse des Zourlauben excitaient depuis longtemps Tenvie d'autres maisons ambitieuses et la malveillance des partisans de l'Autriche.
Ces ennemis ligués adoptèrent comme chef de leur parti un homme que son talent, son caractère et sa véhémence appelaient à jouer ce rôle , le conseiller Joseph- Antoine Schoumacher. Né de parents vulgaires , mais riches, ardent à se distinguer, il acquit de bonne heure des connaissances étendues : il étudia la philoso-
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phie et le droit civil. Il écoutait avidement dans les assemblées du peuple l'ammann Béat-Gaspard Zourlauben , alors le premier orateur de la Suisse. Sous le gouvernement de ce magistrat, la grand'mère de Schoumacher avait été brûlée comme sorcière et empoisonneuse. Plein de son savoir et de son avenir, Schoumacher se singularisa dès lors, comme dans tout le cours de sa vie, par son extérieur et par ses habitudes. Sans grâce, sans dignité, de taille moyenne , teint basané, il laissait croître ses cheveux plats et se vêtait avec négligence. Sous des sourcils épais et hérissés étincelait un œil qui menaçait déjà ses futurs adversaires et annonçait le misanthrope; il fuyait la société, évitant les hommes et même leur ombre. L'âge, peut-être l'ambition, adoucit ses manières, mais non son regard. Sa femme, étrangère, sympathisant avec son caractère et ses desseins, s'était emparée de son esprit; jamais le moindre nuage ne trobbla leur union. Par la régularité de leur dévotion, par la rigueur des principes de justice qu'ils professaient, par la largesse de leurs aumônes, ils entrèrent fort avant dans la faveur du peuple; Schoumacher devint son oracle. Soutenu par le clergé, il vit les portes du Conseil s'ouvrir pour lui. — Il feignit dans l'assemblée gé-
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nérale de vouloir rentrer dans les rangs des simples citoyens; Tammann Fidèle Zourlauben, qu'il devait renverser plus tard^ alla lui-même le chercher au milieu de la foule pour le reconduire par la main sur son siège. Schoumacher céda.
Dévoué à TAutriche , il obtint , avec d'autres bénéfices, le commerce du sel autrichien. Lui et ses adhérents décrièrent le sel français, et répandirent des soupçons sur la fidélité deradministrateurFidèleZourlauben. Ils excitèrent une fermentation parmi le peuple en lui parlant de l'inégale répartition des pensions françaises, source de tout mal, de l'impossibilité a de renverser « la tyrannie de l'argent français, à moins que chaque « citoyen ne prêtât main-forte. » Ces paroles furent une étincelle tombée sur un amas de poudre : « Que « ceux qui avalent les pensions montent la garde, » s'écrièrent les jeunes miUciens mis sur pied contre une bande de voleurs. Les trois communes rurales décidèrent qu'on distribuerait à l'avenir les pensions et gratifications par portions égales à tous les citoyens.
La France ne l'entendait pas ainsi. La a pension de paix et d'aUiance » appartenait de droit au canton ; mais du surplus de sa générosité, elle récompensait les bons citoyens et patriotes.
Fidèle Zouriauben, redoutant pour sa personne ce mouvement populaire , avait commencé par distribuer de l'argent à tous les membres du Conseil et aux magistrats les plus influents des communes; il finit par répandre de l'argent parmi le peuple et tenir table ouverte dans les tavernes. Il ne conjura pas l'orage. Emprisonné, menacé par la fouie frémissante, il s'échappa, se constitua de nouveau, s'enfuit enOore, et dépouillé de ses biens, banni pour cent et un ans, il mourut à Lucerne en 1731, âgé de cinquante-six ans, regrettant sa ville natale plus que la richesse. D'autres membres de la famille Zouriauben , même les enfants de Béat- Jacob, l'idole de ses concitoyens, furent atteints dans leur fortune. La multiliide salua par des cris de joie le jugement qui frappait ceux qu'elle avait adorés.
Le canton et toutes les communes étaient divisés en deux parties : les Durs attaquaient violemment les adhérents de la France; ceux-ci, réduits à la défensive, passaient pour Mois ou Modérés. Ces deux dénominations, diversement appliquées, réapparaissent dans tous les troubles du dix-huitième siècle.
Un des meneurs du parti des Durs, Josué Schicker, ami intime de Schoumacher, était, en 1729, à la tête du canton, élu dans une assemblée tumultueuse.
L'année suivante (1730), il allait être confirmé dans la première magistrature, lorsqu'un simple boucher, Laurent Souter, usant du droit de tout citoyen, proposa un autre candidat. Fureur du parti dur : coups de pied, coups de poing; les sabres brillent, des hommes tombent à demi-morts. Le curé paraît; il porte le saint sacrement, il se rend à Féglise. Peu le suivent, ce sont les Modérés; les Durs, maîtres du champ de bataille, réélisent Schicker et l'emmènent en triomphe. Sa vengeance complète sa victoire. Souter n'est pas riche, il ne peut racheter sa faute par une grosse amende. « Qui n'a rien paye de sa peau, » disent les Durs. La toi'ture et l'ignominie punissent l'indépendance de son caractère. Ce régime de rigueur continue jusqu'à l'expiration des fonctions de l'ammann.
Schoumacher, Tàme de ces menées, n'avait encore joué qu'un rôle secondaire. Au mois de mai 1731^ une orageuse landsgemeinde , ou assemblée générale du peuple , le mit à la tête de la république. La ville et les communes rurales s'entendirent pour demander à l'ambassadeur de France l'égale répartition des pensions. Une députation se rendit à Soleure; l'ammann en était le chef. Bien que l'ambassadeur, de Bonnac,
comprît l'allemand, il ne permit pas qu'on lui adressât la parole en cette langue. Schoumacher aussitôt lui exposa l'objet de sa mission, dans un discours latin, avec énergie et simplicité. De Bonnac traita splendidement les députés, mais ne céda point.
Ce fut le signal d'un soulèvement contre la France, qui faillit amener une rupture, et mit en émoi la Confédération.
Comme toujours, la haine de parti et les passions populaires irritées cherchaient des victimes. Elles choisirent deux anciens ammans, Weber et An der Matt, partisans de la France, signataires de l'alliance conclue en 1715, approuvée alors, odieuse maintenant. On leur attribua la suppression récente du sel de Bourgogne , dont ils étaient fort innocents. On les emprisonna. En attendant le jugement définitif, ils durent payer, Weber 250 écus au trésor et un écu à chaque citoyen; An der Matt, à chaque citoyen un ducat et au trésor 500 écus; en outre, solidairement, plusieurs centaines d'écus pour les frais, vu le refus de V ambassadeur de payer 1800 écus d'indemnité pour le seL Après six mois de détention préalable, sans compter les arrêts domestiques, ils furent enfin condamnés ( 3 décembre 1731 ) à la dégradation civique et à la prison perpétuelle.
Le peuple, mécontent de cet excès de clémence, demandait Texécution des coupables, la confiscation ta| et la répartition de leurs biens entre les citoyens. Peu " s'en fallut qu'il ne dictât ses volontés dans les assemblées des communes.
Au printemps, Weber s'évada de sa prison par la fenêtre, à l'aide de ses draps, et trouva un asile a Einsiedeln. On le bannit à perpétuité.
An der Matt, malade, fut transporté dans un cachot obscur. Lié de quatre chaînes, il ne voyait que le geô- Uer qui lui apportait sa nourriture, et aux jours de fête ou au redoublement de la maladie , un confesseur du parti dominant, choisi par Schoumacher, qui fixait l'heure de chaque entrevue. Sa femme lui préparait dcb aliments; le geôlier Brandenberger , surnommé k Rmge, à cause de la couleur de ses cheveux , y mêlait des ordures, et à chaque repas prodiguait les outrages au prisonnier. An der Matt priait le ciel nuit et jour de lui envoyer un nouveau Daniel dans cette fosse. Brandenberger tenait un cabaret. Un bourgeois fidèle au malheur y venait tous les jours sous prétexte de boire sa chopine. Il prit avec de la cire l'empreinte des clefs; un capucin en fit faire de semblables à Liicerne, et le^ remit au prisonnier. Sa femme lui envoya une limc
dans de la friture. An der Matt sortit de sa prison le 25 décembre 1732, à minuit, en referma la porte, traversa le lac et parvint à Lucerne. On l'y reçut avec joie , en se riant de Schoumacher.
Les deux fugitifs moururent avant la pacification de leur patrie.
Les chefs des Durs, tenant les rênes de l'Etat, poursuivaient le cours de leurs fureurs croissantes , irrités par leurs excès mêmes , par les murmures des opprimés et des victimes, par les craintes et les défiances du despotisme. Ne pouvant obtenir le partage égal des faveurs de la France , ils les décrièrent , au nom de l'indépendance nationale , comme des moyens de corruption. Le souffle de leurs passions ternit la pureté des principes qu'ils invoquaient. Le peuple, modéré d'abord dans cette affaire, s'exaspéra progressivement sous leur influence. Cependant il passait des éclats de sa colère au regret de la pension que la France refusa de payer, blessée des conditions qu'on prétendait lui imposer. Les murmures populaires atteignaient même déjà Schoumacher.
Le règne des Durs devint de plus en plus despotique. Pour mieux assurer le triomphe de son bon plaisir, le parti dominant créa, dans l'assemblée générale de 1732,
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un Comité directeur secret. Autorité dictatoriale^ il préparait les décisions du Conseil et du peuple ; il régularisa la vengeance.
Quelques conseillers et d'autres citoyens formèrent une ligue contre ce despotisme organisé. Ils s'adressèrent à la Confédération. Le conseiller Uttiger et un citoyen considéré, J,-J. Brandmberg , écrivirent au Directoire. Leur condamnation présagea le caractère du règne des Durs. Brandenberg, privé des droits civiques pour le reste de ses jours, paya 300 écus d'amende. On plaça au-dessus de la porte de sa maison, pour le terme de dix ans , un tableau avec cette inscription : Ici demeure le fripon et parjure Jean-Jacques Brandenherg; effacée par l'intempérie de l'air ou détruite par l'orage, il devait la réparer à ses frais. On exigea d'ailleurs qu'il remerciât chaque année la landsgememde de sa clémence. Un tableau semblable déshonora la demeure d'Uttiger; lui-même, fugitif, fut exilé à perpétuité, sa tête mise à prix et sa femme obligée de payer pour lui une grosse somme. Emprisonnements, destitutions, amendes, exil pour quiconque plaignait le sort du pays ou doutait de la culpabilité d'un condamné. Un homme banni pour huit ans demanda d'être au moins emmené de grand matin : pour
cette supplique, amende de 24- couronnes (86 francs).
Dans les premiers temps de ces querelles, pendant une assemblée générale où les coups ne furent pas épargnés, Rodolphe Stocker porta secrètement dans une chambre une brassée de bûches, armes pour les Modérés, mais dont on ne fit aucun usage. Après quelques semaines d'emprisonnement préalable, condamné à la dégradation civique et aux frais. Stocker fut placé un dimanche devant la porte de l'église, une charge de bûches sur le dos , une verge et un cierge allumé à la main; ensuite on l'exécuta. A la fin d'une séance du Conseil , Schoumacher se plaignit de ce que « un certain citoyen, » qu'il ne nomma pas, avait tenu des propos injurieux au gouvernement. Le Conseil mit a ce citoyen » à la disposition de l'ammann et de son lieutenant : le crime consistait en quelques paroles dites dans une auberge deux ans et demi auparavant. Ni accusation, ni enquête; condamnation seulement.
Vers la fin de l'année, des trente-six membres du Conseil cantonal, il n'en restait plus en place que quatre , tous les autres ayant été déposés par Schoumacher et remplacés par des gens de la lie du peuple, qui partageaient ses fureurs. Une rigueur sans contrôle rendait redoutable la moindre imputation. Aussi des
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magistrats cherchèrent-ils leur sûreté hors du pays. On fit chez eux des visites domiciliaires, et Ton s'empara de leurs capitaux.
Le soupçon et la peur sont les furies vengeresses du despotisme. Dans la ville, dans la campagne, on double les postes. On suspecte , on craint les femmes et les filles presque à Tégal des maris et des frères. Un coup de fusil parti par inadvertance , un mot innocent d'un petit garçon, motivent arrestations, interrogatoires, châtiments.
Schoumacher, entouré d'ennemis et commençant à se défier d'une partie de ses adhérents, en avait transformé d'autres en espions et en délateurs. Il leur donnait à manger et à boire « d'une façon toute gracieuse, » dit un témoin , et les payait des biens des condamnés. Ces artisans gagnèrent leur salaire , preuve en soient une quarantaine de condamnations prononcées par le Conseil dans une seule séance , la plupart pour des misères et avec la dernière rigueur. Tel prévenu fut puni pour avoir trouvé la punition des autres trop sévère.
Cependant les condamnations en forme judiciaire ne suffisaient pas à la peur; elle mit le canton presque sur le pied de guerre. Schoumacher, sentant diminuer
de jour en jour le nombre de ses partisans , faisait garder sa propre maison. On exerçait la milice; on inspectait les armes; on fermait les portes de la ville à cinq heures du soir, et on ne les rouvrait pas avant six heures du matin. On répara toutes les brèches aux murs de la ville ; au dedans , au dehors , gardes et patrouilles. Ces mesures coûtèrent 600 florins, qu'on prit sur les biens de deux fugitifs.
La masse des Durs , dans les assemblées générales , se montrait digne de ses chefs , à la ville par sa turbulence, à la campagne par l'impassibilité avec laquelle elle maltraitait quiconque manifestait une velléité d'opposition. Un matin, à Zoug, après une nuit passée dans les excès du vin, les Durs, conduits par un magistrat, se jetèrent sans distinction sur tous ceux du parti opposé. Beaucoup de Modérés durent être emportés; d'autres se réfugièrent dans l'église, à peine respectée. Maîtres de la place publique , les vainqueurs assaillirent l'auberge , rendez-vous ordinaire de l'autre parti, brisèrent tous les meubles, et placèrent l'hôtesse sur un bûcher, la menaçant d'y mettre le feu.
Quand un peuple égaré par ses chefs foule aux pieds la justice, il ne respecte pas davantage les traités. Celui qui liait le canton de Zoug à la France fut moins
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discuté qu'attaqué dans une assemblée générale extraordinaire réunie le 15 mars 1733. Les propos les moins mesurés s'y firent entendre . La modération est un crime; près de huit cents Modérés se sont abstenus de paraître. Une prompte fuite hors du canton sauve seule trois magistrats qui essayent de calmer refl'ervescence populaire. L'assemblée^ à Funanimité, décide de rompre le traité avec la France et de rappeler les troupes et les bannières du canton. Quelqu'un rapporte que l'ambassadeur français honore les exilés zougois « à l'égal de comtes, » au mépris du traité qui interdit à chacune des parties d'entretenir les personnes bannies par l'autre ; aussitôt on décide que l'ambassadeur à son tour sera considéré comme banni. Une voix s'écrie qu'il faut mettre le roi lui-même au ban.
Le roi, ne reconnaissant plus le canton de Zoug pour membre de l'alliance faite ni à faire, le raye de l'état des pensions et le prive pour toujours des fruits de l'alliance de 1715.
Les Confédérés assistaient à ce spectacle d'émotions populaires sans pouvoir les calmer; leur influence était paralysée par une défiance confessionnelle réciproque.
Une irritation incessamment entretenue pouvait seule maintenir pendant un temps encore le règne des Durs.
Schoumacher cependant ne vivait pas tranquille; la conscience de sa domination despotique le faisait trembler. Lorsqu'il partit pour la diète, sa famille était en larmes; protégé par un cortège d'hommes armés et d'un conseiller secret, il se rendit à Frauenfeld incognito, par des chemins détournés. Après son retour, quoiqu'il semblât se conduire avec modération, les dénonciations et les condamnations recommencèrent : pour des propos, pour des critiques, tour à tour l'amende, la confiscation, le carcan, le ridicule bonnet de Zoug, bonnet rouge tricoté, porté six mois, un an, deux ans, en public, même parfois à la maison. On voyait des patrouilles renforcées, des espions placés devant les habitations. Dans ce temps un pâtissier, naguère délégué de Schoumacher à Paris , fut surpris à chanter des chansons défendues. On l'exposa dans un lieu public pendant une heure, couvert de la tête aux pieds de chansons et de pamphlets, le bourreau les brûla sous ses yeux et lui en jeta les cendres à la figure ; puis on le bannit du canton pour six ans.
Le pays se lassa de ce joug. Dès les premiers mois de Tannée 173i des voix courageuses, rares d'abord, protestèrent contre le régime oppressif et réclamèrent la liberté d'opinion dans les assemblées du peuple
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et le respect de la propriété. A la landsgemeinde du printemps où Fon éUt Tammann, le candidat des Modérés, Staub, remporta de quelques voix sur Schoumacher. Les Modérés poursuivirent leur \ictoire dans les autres nominations.
L'ambassadeur de France avait convoqué une diète, la Confédération lui reconnaissait alors ce droit. Zoug, sans y être invité, s'y ût représenter par Schoumacher. Cette nomination ressemblait à une vengeance. Elle lui attira plus d'un affront de la part des autres députés et de l'ambassadeur : on le laissait seul, on le montrait au doigt.
L'opinion était si défavorable au parti du despote, que lorsque la chaîne tendue devant l'hôtel de vUle se brisa d'elle-même, cet accident parut une invitation du ciel à rompre les chaînes du ^^. A.v/ ■
Le 13 février 1735, la commune de Zoug expulsa Schoumacher du conseil avec quatre des chefs de son pays et le priva des droits civiques pour six ans. L'assemblée fut si menaçante qu'il s'esquiva sous la protection de quelques Modérés; toutefois il laissa entre les mains de ses adversaires sa perruque, décoration du magistrat contre laquelle sévit fréquemment l'irritation populaire.
Au temps de la terreur que répandait sa puissance, deux magistrats modérés, obligés de fuir pour mettre leur vie en sûreté, avaient été condamnés à mort par eontumac-3 et leurs effigies clouées à la potence. A cette heure, par ordre du Conseil, douze soldats conduisirent l'ancien despote au pied de cette même potence. Le bourreau détacha les deux effigies. Schoumacher, condamné à les porter à l'hôtel de ville, s'exécuta de bonne grâce au milieu d'un concours immense de peuple; le regard assyré, il saluait ses connaissances. Arrivé à l'hôtel de ville il y fut étroitement gardé. De là il entendait les cris d'allégresse du peuple et le tonnerre de l'artillerie quand on fêtait le retour de quelque exilé.
Le revirement fut complet. En dépit des premières apparences de modération et des suggestions do Tambassadeur de France, qui « conduisait toutes ces choses de loin et sans y paraître, » écrivit-il, les représailles furent à l'ordre du jour. Les bonnes àraes reconnurent la vengeance du ciel dans la vengeance des hommes. La loi que le ciel a écrite dans l'histoire des destinées humaines, c'est que le mal renferme legermedeson châtiment; aussi l'abus du pouvoir est-il le principe d'une chute, et le despotisme l'acheminement vers l'humiliation.
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On intenta un procès de haute trahison à Schouma- •cher, transféré dans un horrible cachot. Interrogé, il ne répondit jamais que ces paroles : « Je suis un pé- « cheur; mon malheur est la juste punition de mes « péchés. » La veille du jugement, il dit encore : «Je « sais bien que c^en est fait de ma petite tête; j^avoue « que je l'ai mérité. » Il n^en soutint pas moins que, «pur de mauvaise intention, il n^avait jamais agi « qu'en vue du bien de la patrie. »
Le curé de Zoug, Wikard, longtemps persécuté par Schoumacher, parce qu'il avait autrefois intercédé pour Fidèle Zourlauben , intercéda de même pour le persécuteur au nom de sa famille en larmes, au nom de TEvangile des miséricordes. Ce vrai ministre du Christ visita fréquemment le prisonnier et lui offrit les consolations de la religion, et même la sainte hostie le jour où il allait comparaître devant ses juges, deux mois après son incarcération.
Le tribunal, composé de dix-huit juges, quatre de chaque commune rurale et six de la ville, rendit son jugement à huis clos, suivant l'usage. La sentence présentait le coupable comme le véritable auteur des troubles du pays et renfermait la longue énumération de ses crimes; elle le déclarait digne de la peine de
mort. Mais à la prière de beaucoup d'hommes considérables dans l'Eglise ou dans l'Etat et par commisération pour sa femme et ses jeunes enfants, le conseil le condamna par grâce à trois ans de galères, au bannissement à perpétuité du territoire de la Confédération et à la perte de tous ses biens, dévolus au fisc.
Un peuple immense du canton et du dehors entourait l'hôtel de ville, attendant que le greffier, en présence de l'ammann avec le sceptre à la main, lût publiquement au criminel sa sentence. L'usage ne fut pas suivi. Le conseil craignait une rixe sanglante des deux partis et la déhvrance du condamné. Le désappointement provoqua des clameurs. Les citoyens armés pour la sûreté publique, indignés de la douceur du châtiment, déchargèrent leurs fusils et poussèrent des vociférations. D'autres, vénérant dans le condamné un saint et un martyr, s'abandonnèrent à des imprécations qu'ils répétèrent jour et nuit devant les demeures des juges. Pendant trois jours un échafaud resta dressé devant le maison de Schoumacher, sous les yeux de ses enfants et de sa femme.
Le 18 mai, à deux heures et demie du matin, l'ancien dictateur, les fers aux mains et aux pieds, fut tiré de sa prison, et, sans qu'on lui permît de changer de
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vêtements, conduit, au milieu d'un concours extraordinaire de monde, sur le rivage, où sa fille lui fit un triste adieu. On Fembarqua. Les capucins d'Arth et des soldats de la compagnie qu'il avait obtenue de FAutriche songeaient à le délivrer; mais la barque prit la direction de Kùssnacht. Là le curé le reçut avec humanité.
On le mena, par le lac de Lucerne et le pays d'Uri, à Turin. Il fut enfermé dans la citadelle avec des criminels condamnés, comme lui, aux galères, et enchaîné à Tun d'eux. Bientôt une fièvre chaude le saisit; il expira dans les fers, le 6 juillet, à Tâge de près de cinquante-huit ans. A cette nouvelle, sa famille et quelques amis célébrèrent de grand matin, sans bruit, un service religieux à Fintention de cette âme délivrée des chaînes de la prison et des chaînes des passions pohtiques.
La vengeance qui frappa Schoumacher, s'étendit, mais avec moins de rigueur, aux autres chefs du parti autrichien. La Némésis des révolutions atteignit aussi les juges qui avaient fait de la justice Farme d'un parti.
Une négociation se prolongea pendant plusieurs mois entre la France, la Confédération et le canton de Zoug. Ce canton fit un acte solennel de repentir. Le
monarque agréa Fhommage de son humiliation et lui rendit les anciennes faveurs.
Au mois de mai 1736, une fête religieuse solennisa le retour de la paix, passablement consolidée par une amnistie presque générale.
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Troubles de Sehwyz