DE LA REORGANISATION DU SERVICE DE FRANCE
Un canton voisin de celui de Zoug, le canton de Schwyz va nous montrer, dans la seconde moitié du siècle, la démocratie foulant aux pieds les lois de l'Etat et celles de Thumanité dans Fexercice d'une sauvage omnipotence.
La guerre de sept ans, dans laquelle les régiments capitules rendirent à la France des services signalés, n'était pas encore finie lorsque le duc de Choiseul- Praslin, récemment élevé au "ministère des affaires étrangères, annonça l'intention de réorganiser le service militaire suisse en France, Il désirait une capitulation générale qui s'étendît à tous les cantons. Mais
arrêté par la difficulté de réunir à un seul avis des têtes républicaines ordinairement gouvernées par tant de différents motifs, il décida d'attaquer les cantons séparément par leur intérêt particulier. Craignant la sensibilité de la diète, il n'osa faire des démarches un peu vives; il se contenta de mettre en jeu des gens en crédit, pensionnaires du roi ou désirant l'être. Le roi agit directement d'une façon plus explicite et demanda que chaque canton se prononçât séparément. Lucerne et Fribourg s'engagèrent sans délai, les autres trouvaient que l'affaire devait être traitée fédéralement; Schwyz le demandait avec ardeur.
La cour consentit à modifier quelques articles, entre autres, sur la demande spéciale de Schwyz, à n'admettre dans les compagnies que les Landleute ou citoyens en pleine jouissance de tous les droits politiques, à l'exclusion des sujets; elle savait que l'aristocratie de caste n'était pas moins opiniâtrement égoïste dans les petites démocraties forestières que dans les cantons aristocratiques. En dépit de ces concessions la cour fut trompée dans son attente.
L'ambassadeur, qu'inspirait le ministère, changea bientôt de ton. Tout comme il avait précédemment déjà « montré, dit-il, un bout de la verge de fer, » il
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parla du a juste mécontentement du roi^ son maître. » Le ministère français qui^ dans les années 1760 et 1761^ venait de dépenser en Suisse, presque sans fruits 1,4-00,000 livres, entre autres pour avoir permis que ses pensions passassent en héritage des pères aux fils^ sentit la nécessité de récompenser les services réels au lieu de soudoyer des sujets inutiles. Indigné de la résistance que la nouvelle capitulation rencontrait, surtout dans trois Etats populaires où Tor avait été semé à pleines mains, Schwyz, Zoug et le Valais, il résolut d'y suspendre les pensions et d'appesantir la main sur ces petits cantons qui « s'abusaient, disait-il^ en essayant de jouer les souverains. » La fermentation augmenta, entretenue par des partisans de TAutriche et par des hom'mes intéressés aux services d'Espagne, de Naples et du Piémont. Les agitateurs, craignant pour leurs intérêts, disaient craindre pour l'union et l'indépendance de la Suisse : le peuple acceptait ce langage d'un patriotisme fardé.
La cour, embarrassée par des résistances diverses, espéra les vaincre en changeant de négociateur. Le chevalier de Beautevillc se rendit en Suisse et parla un langage adouci. 11 s'aperçut bientôt du peu d'utilité de ses promesses qui n'égalaient pas les exigences.
« C'est une terrible chose, écrivit-il au ministre, que (( d'avoir à traiter avec le peuple; les partis les plus (( fous ne lui coûtent rien à prendre, et on n'est sûr de « rien avec ces gens-là. » Lorsque le dépit de se voir abandonnées par Berne et Zurich alluma la colère des populations démocratiques, le nouvel ambassadeur déconcerté ne comprit rien à cet embrasement de toutes les têtes. Le pays lui parut horrible et le peuple une populace. « Ce ne sont pas des hommes, écrivit-il, (( mais des bêtes féroces. Ces sortes de gouvernements « me font horreur. »
Dès l'origine, Schwyz trouvant dans le nouveau règlement des articles peu acceptables, insista auprès des cantons sur la nécessité d'en délibérer en commun par respect pour l'indépendance de la Confédération. Pendant que la plupart des cantons discutaient le règlement, le Ueutenant-général schwyzois Nazar de Réding écrivit de Paris à son gouvernement, que, par ordre du duc de Choiseul, le colonel de la garde Zourlauben avait introduit le nouveau règlement et que l'ordonnance du roi le déclarait expressément accepté par toute la Confédération. Etonné au dernier point, Schwyz réfuta l'erreur royale en transmettant à Réding un extrait du protocole de la diète. Il loua d'ailleurs
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.la fermeté de cet officier, qui, plutôt que de céder la compagnie de son canton, avait refusé une pension considérable ou un régiment. La France s^irrita; elle défendit de livrer à Schwyz le sel de Bourgogne; elle enleva à ses officiers supérieurs les trois demi-compagnies qu'ils commandaient.
Grand partisan du service français, le général Nazar de Réding avait épousé une femme du même nom et de la même famille que lui, Marie^Elisabeth de Réding, digne par sa présence d'esprit et son courage d'être la compagne d'un militaire qui devait ses honneurs à sa bravoure ; lui, d'ailleurs, bel homme dont la physionomie, le nez aquilin, les grands yeux, les lèvres fines et pincées commandaient le respect par l'expression de la vigueur et de l'intelligence; elle, d'une taille haute, svelte, imposante non sans quelque raideur, au profil noble et antique, au front élevé, au regard pénétrant, offrait dans l'ensemble de ses traits l'image de l'esprit uni à la fermeté.
Au mépris de la résolution de Schwyz de n'accepter ni rejeter le nouveau règlement, la générale ou maréchale de Réding (on lui donnait ce double titre), sans l'autorisation du gouvernement, enrôla des recrues pour le compte de son mari (1er décembre 1763),
comme si la capitulation était adoptée. Elle fit prendre aux recrues des cocardes avec lesquelles ces jeunes gens se pavanaient dans les rues et sur les chemins. Un jour de foire ils se montrèrent en tous lieux avec plus d'arrogance que jamais. Une rumeur d'abord sourde alla croissant. Sur une accusation en forme, la maréchal comparut devant le Landrath, conseil composé des délégués de tous les districts. Elle répondit aux questions avec tant de finesse et sut se justifier avec une si gracieuse habileté, que ses juges la renvoyèrent impunie ; mais ils défendirent sous des peines sévères tout enrôlement ultérieur, le port des cocardes et le départ des recrues. Les esprits se calmèrent; la maréchale désobéit. Amenée comme une criminelle par un huissier au miheu de l'assemblée générale sur la place du bourg de Schwyz, elle s'excusa dans un long discours fort bien tourné. Mais les paysans, las, disaientils, de ce verbiage de femme, se précipitèrent comme un torrent sauvage contre la tribune des autorités du haut de laquelle la maréchale les haranguait. « Betsi, tais-toi, Betsi, tais-toi, » crièrent-ils en lui présentant les pointes de leurs piques. On craignait une effusion de sang. Les magistrats s'esquivèrent l'un après l'autre. Le peuple condamna la maréchale à payer un écu
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(k fr. 50) à chacun de ses redoutables juges au nombre de plus de six mille , et statua que si elle n'était pas suffisamment punie, le gouvernement lui infligerait une peine complémentaire. Nous verrons le peuple schwyzois prodiguer et perfectionner ces châtiments lucratifs.
Sur ces entrefaites Schwyz avait reçu de Zurich de secrets encouragements à résister à la France, et la promesse de dédommagements pour ses pertes éventuelles.
Bientôt après se répandit la nouvelle que Zurich et Berne, se séparant de la cause de Schwyz, négociaient pour leur propre compte. On croit entendre les rudes voix et le langage du peuple irrité dans les expressions des relations contemporaines. « Les cantons réformés « nous ont ouvert la gorge et ont mis de la boue dans (( la blessure. » « Les cantons réformés nous ont arrac( ché les yeux et rempli les trous de boue. » Un sentiment plus noble enflammait aussi ce peuple. On lui disait et il répétait que la nouvelle capitulation était un ordre dicté par le roi; que le règlement, envoyé non au directoire, mais à chaque canton, avait aff^aibli le lien fédéral; qu'une modification de ce traité devait être acceptée par les deux parties contractantes; que
la cour de France ne voyait plus dans les Suisses des alliés, mais des serviteurs. A travers la colère se montrait donc le sentiment de la dignité nationale ; de là ces paroles prononcées dans une landsgemeinde . « Un (( peuple souverain ne laisse pas ses troupes à la libre ({ disposition d'un autre souverain. »
Une nouvelle répartition de pensions et de bénéfices grossit le parti français.
L'argent des cours de Vienne et de Madrid, qui faisaient proposer de nouvelles levées pour le service d'Espagne et de Naples et décrier le service de France, forma un parti contraire. Le peuple prenait pour une lutte politique une rivalité d'enrôleurs. De la divergence des intérêts plus que des opinions naquit une exaspération presque universelle. Soupçons, accusations, outrages, calomnies, persécutions, querelles, violences, voilà le spectacle de tous les jours. Entre les extrêmes se placèrent des conciliateurs : des deux côtés on les accusa tour à tour de trahison , de bêtise et de perturbation de la paix.
Les deux partis se dessinèrent pour la première fois publiquement à l'assemblée générale du 19 janvier 1764. Ils y prirent ou reçurent les noms consacrés par la mode. Les uns, poussés par les officiers espa-
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gnols^ refusaient de prêter Toreille à la raison, exerçaient le despotisme, la violence, et se targuaient du nom de Durs, donnant comme une injure le titre de Moh ou Modérés aux partisans de la France. Ils commencèrent un tumulte, crièrent comme des bêtes sauvages et joignirent les coups aux clameurs. Attaqués sur leur tribune par une multitude furibonde, les magistrats appelèrent à leur secours un auxiliaire ordinairement puissant, le curé. Il parut dans la pompe de son office. Malgré sa présence les perruques volèrent, les sabres furent dégainés et plus d'un conseiller reçut des contusions et des blessures. Peu s'en fallut qu'on ne prît au mot le landammann qui demandait à résigner sa charge , et qu'on ne le remplaçât par un simple paysan. Cette assemblée rejeta sans condition le nouveau règlement militaire, résolut de ne plus prendre part aux négociations de ses confédérés, et défendit même de parler de la capitulation sous peine de 1,000 florins d'amende.
La haine des adversaires de la France ne respectait pas même la sainteté du temple. Un missionnaire jésuite, agent de l'ambassadeur, fut apostrophé en chaire par ceux auxquels il reprochait leur aveuglement politique.
Les partis une fois tranchés, on put dans des compatriotes chercher des ennemis.
Les Durs reconnaissaient pour chef le commandant CharleS'Dominique Pfeil , aubergiste du Paon. Dans son hôtel on excitait les paysans comme des chiens de chasse, dit un narrateur schwyzois, et l'on mêlait à leur vin du poivre. Pfeil exerçait une autorité absolue. Il ordonnait et ses adversaires tombaient, ses amis montaient au pouvoir. Il avait une liste de ceux qu'on devait punir dans leurs biens, leur honneur ou leur personne. De l'argent, des largesses ou des promesses pouvaient seuls les sauver : rang , considération , savoir, mérite, vieillesse, services rendus, rien ne mettait à l'abri de la dureté avec laquelle il abusait de la crédulité du peuple ou de sa bonne foi.
Animé par cet homme, le peuple commença les actes judiciaires de sa fureur. Pendant presque toute l'année 1764, il s'assemblait quand il lui plaisait, même plusieurs jours de suite, jamais sans juger. Par une seule opération il étabhssait la loi et la procédure et appliquait l'une et l'autre, ou plutôt il était la loi et le juge, et pour toute procédure, il facilitait le témoignage et la dénonciation. 11 défendit sagement d'accepter au sujet du service français, argent, boire ou
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manger;. mais ayant imposé à celui qu'on voudrait séduire l'obligation de dénoncer le séducteur, il statua que trois témoignages, même sur des faits différents, suffiraient pour le faire condamner comme traître envers la patrie ; 100 ducats étaient offerts au dénonciateur; les aubergistes, leurs femmes, leurs domestiques admis comme témoins. Pour plus de sûreté, en lisant à rassemblée générale les dénonciations, on taisait les noms des dénonciateurs. Si le dossier paraissait trop volumineux, le peuple se le faisait lire par extraits, puis il jugeait. Cependant les commissaires instructeurs étant connus, les dénonciateurs devaient l'être souvent, le blâme public pouvait les atteindre; oii les protégea par une défense de critiquer les opérations des uns et les dépositions des autres.
Le 29 avril , la landsgemeinde ordinaire annuelle ouvrit une session judiciaire qui dura sept jours. Si plusieurs accusés furent absous, un plus grand nombre subirent des peines rigoureuses, même pour de simples propos en faveur du service français. Charles Réding, lieutenant de landammann, avait recommandé ce service, en vue des pensions annuelles dont la France venait de priver le canton : il fut expulsé pour le reste de ses jours. Le lendemain, Tancien landammann Cé-
berg, en sus de l'expulsion perpétuelle, dut payer 1,000 florins d'amende; son délit était le même, mais ce jour-là le peuple avait de l'humeur.
Le principal accusé, le général Nazar de Réding, arriva de Paris sur une citation impérative. Il comparut deux jours de suite. Il déclara sans détour que, sans ordre de son gouvernement ni de la diète pour l'acceptation du règlement, il avait cédé à la force. Le peuple murmurait, vociférait, l'appelait traître à la patrie. « Jetons-le en prison; appliquons-le à la tor- (( ture ; pendons-le à ce tilleul. » Pour sortir de ce péril longtemps prolongé, Réding invoqua la clémence de l'assemblée, lui remit sa cause avec confiance, offrit de payer un écu à chaque citoyen, et s'engagea sur son honneur et sur ses biens à n'épargner aucune peine à la cour pour faire rendre les pensions, les compagnies, le sel de Bourgogne et les autres avantages. « Il éteignit le feu, » dit un témoin. L'intérêt des juges sauva de même deux autres officiers supérieurs accusés de vendre les places d'officiers à des Bernois. Ils offrirent à chaque citoyen un florin dix schellings et furent absous.
Le despotisme populaire se permit ce que s'était permis ailleurs le despotisme aristocratique : espérant
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annuler le passé, il en effaça l'histoire. Le protocole des assemblées générales attestait que le traité de 1715 avait été confirmé par le peuple , et trente-deux ans plus tard renouvelé : sur le témoignage contraire de quelques vieillards^ trois feuillets furent arrachés par le landammann , lacérés et brûlés sous les yeux du souverain.
Cependant le général Nazar de Réding suscitait avec mystère des pacificateurs. Bien des membres du clergé sécuher et régulier animaient le peuple du haut de la chaire, dans le confessionnal, dans les conversations, dans des entretiens secrets. On leur fit enjoindre par leurs supérieurs d'inspirer à la multitude des sentiments pacifiques. Vers la fin de Tannée, le peuple sembla converti à la modération et à la dignité nationale : il fit représenter à la conférence des cantons catholiques le danger d'en appeler, à l'occasion des différents intérieurs, au jugement des puissances étrangères. Ce fut un moment lucide entre deux crises ; il finit par une rupture complète avec la France , en annonçant à ses confédérés qu'il n'entendait point rompre avec eux.
L'an 1765 commença une nouvelle ère d'agitation. Le 19 janvier, le duc de Choiseul^ colonel-général
des Suisses, annonça le licenciement des troupes de Scliwyz ; leur renvoi s'étendait aux Schwyzois placés dans les châteaux , les maisons et les jardins du monarque. Il fut interdit à chacun de prendre à son service des hommes de ce canton. Les militaires partirent, emportant un mois de solde et leurs drapeaux, dernier souvenir de l'ancienne alliance. Us furent fêtés par les cantons qu'ils traversèrent. Le 15 février, Nazar de Réding et trois de ses officiers débarquèrent avec leurs soldats, en uniforme et en armes, sur le sol de leur canton. Des délégués militaires du gouvernement les conduisirent à l'église paroissiale de Schwyz , de là sur la grande place, où ils furent licenciés.
Le renvoi, mais plus encore la déclarationipublique où le roi, aussi scandalisé que mécontent , parlait de r obstination indécente du canton de Schwyz, indigne de sa protection et de son amitié , et nommait ce peuple déraisonnable et effréné, blessèrent un Etat libre. Le gouvernement s'en plaignit à l'ambassadeur avec dignité; il se serait attendu, dit-il, qu'avant le licenciement la France eût payé les pensions arriérées. Le peuple, encore plus irritable que le gouvernement, s'armait tour à tour de sa souveraineté ou de la satire, cette autre puissance démocratique.
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Transportons-nous à son assemblée du 19 mars. Dès l'ouverture ^ des mouvements, sourdement excités par ragitateur Pfeil, s'élevèrent contre le landammann en charge, François-Antoirie lïéding. Une créature de Pfeil lut une accusation contre ce magistrat et contre le banneret Jûtz , députés à la conférence de Soleure. Il les accusa d'avoir renouvelé dans tous ses points l'alliance de 1715, et voulu enlever au peuple ses deux joyaux, la liberté, la religion : accusation banale et toujours victorieuse. Leur principal crime, mais on ne le disait pas , était d'avoir quitté le parti des Durs et embrassé l'opinion contraire. L'assemblée mit le landammann Réding en cause, et l'insigne de la présidence, la grande épée à poignée rouge , couleur du canton , lui fut ôté. Il combattit les assertions de son accusateur. Des altercations, des cris se firent entendre : « A bas l'alliance ! A bas ses défenseurs! » A la fm les paysans recoururent à leur argument le plus fort : quelques centaines d'entre eux portaient des bâtons noueux; ils se précipitèrent sur le landammann, comme des flots furieux, dit une histoire. Plusieurs le frappèrent à la fois; il tomba, se releva, tendit les bras vers le ciel, mais n'émut pas la pitié de ses concitoyens : on le frappa de nouveau; le sang coulait de
trois blessures à la tête. Un homme se coucha sur lui pour arrêter les coups. Quelques paysans d'entre ses adversaires , touchés à la fin , le prirent sous leur protection et le mirent en sûreté dans une maison voisine, d'où il retourna chez lui sans chapeau et sans perruque.
Le peuple élut à sa place le conseiller Pfeil, cousin
de l'agitateur, petit homme, jeune, et qui semblait un enfant bon et pieux, plutôt que le chef d'une multitude
furibonde.
Jiitz aurait eu le sort de Réding , s'il ne s'était esquivé entre deux capucins , dont les robes brunes le protégèrent contre les coups de gens qui le poursuivaient , mais pas contre leurs injures. A l'aide d'un bon cheval , il échappa ensuite à vingt hommes du Sattel , armés de massues, et semblables à des chênes. Mais les emportements de la justice populaire l'atteignirent de même que Réding. Sur une simple accusation , sans interrogatoire , sans aveu , le peuple , se déclarant suffisamment éclairé pour juger « selon ce qu'il estimerait juste devant Dieu et devant les hommes , » destitua ces deux magistrats, les exclut pour jamais de tous les emplois, et les condamna l'un et l'autre à payer à chaque citoyen, pour chacune des vingt-trois landsge-
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meinde convoquées au sujet du différend avec la France, un demi-écu, et de plus, solidairement, les frais de ces assemblées et de toutes les autres réunions et conférences tenues pour le même objet. Ils furent gardés pendant six semaines dans leurs maisons, à leurs frais, par cinquante hommes. Défense absolue aux deux condamnés de parler ou d'écrire sur l'affaire française , dans le pays ou hors du pays, sous peine de mort. La colère du peuple enveloppa leurs fils dans leur punition et les exclut de tout emploi pendant cinquante ans. Mais ces jeunes gens, se jetant à genoux devant rassemblée, implorèrent avec larmes et sanglots sa commisération pour eux et leurs pères : le peuple, touché, consentit à ne pas les punir, eux, d'un crime dont ils étaient innocents. Afin de sanctionner la légalité des peines prononcées contre leurs pères, il décida que tout homme ou toute femme qui s'obstinerait à les taxer d'injustice a serait abandonné àl'oiseau de l'air. » A Schwyz, comme dans d'autres cantons démocratiques, la justice populaire, au-dessus de toute loi, proportionnait les amendes à la fortune des condamnés. La famille Réding était dans l'aisance; Jiitz possédait une fortune de 200,000 florins. L'amende que les deux magistrats devaient payer s'élevait pour chacun d'eux
à 80,000 florins. Ils obtinrent un délai de huit jours, avec l'injonction de ne pas quitter le canton, et sous menace de prison s'ils ne payaient pas. La peine paraissait dûment prononcée , et l'amende suffisante ; mais son énormité même éveilla une nouvelle cupidité. Les landleut, ou citoyens possesseurs de tous les droits civiques , domiciliés à Wesen , et ceux qui servaient comme domestiques dans d'autres localités voisines , réclamèrent la même finance que leurs concitoyens : die leur fut accordée. Quinze jours plus tard, on décida de faire participer au même avantage tous les landleut domiciliés dans le pays ou dans les bailliages, ceux qui faisaient leurs études en pays étranger ou voyageaient comme ouvriers; les jeunes gens qui, jusqu'à l'époque du payement, atteindraient leur seizième année; on comprit même dans la faveur universelle les citoyens morts dans ces entrefaites pour autant de séances qu'il y en avait eu de leur vivant. On n'excluait des bénéfices attachés à l'omnipotence que les citoyens engagés dans un service étranger non avoué.
Cette aggravation a été précédée d'une lettre du landammann Réding. 11 y représente les chagrins d'un magistrat dévoué dès sa jeunesse à la patrie , infatigable pour le service de son pays et de chacun de ses
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concitoyens, puis à l'entrée de la vieillesse, quand la surdité commence, réduit à la misère avec sa femme et ses enfants, hors d'état de pourvoir à leur entretien. « Dieu m'est témoin, continue-t-il, que dans toute ma a conduite et dans mes fonctions publiques, je n'ai (( rien fait pour mériter une telle infortune, inouïe dece puis que la Confédération existe... Je déclare devant « Dieu, et selon ma conscience, que, dans mes mis- « sions au sujet du service français, la crainte ni Tes- « poir ne m'ont jamais guidé , et que j'ai gardé mes « mains pures. Il ne me reste qu'à me jeter dans les a bras de la Providence , la miséricorde divine et la « pitié de quelques âmes charitables ne m'abandonnea ront pas. » En finissant , il implore une grâce : que ses chers concitoyens lui permettent du moins de quitter une patrie où il ne lui reste ni honneur ni pain ; que leur clémence veuille bien souffrir qu'il aille chercher sur un autre sol la vie de sa famille.
Sans avoir obtenu même la faveur d'un exil volontaire, Réding partit, et l'on attacha son effigie à la potence; mais ensuite on révoqua cette mesure. Réding vécut d'abord à Rorschach , sur le lac de Constance, secouru par les dons secrets du gouvernement de Berne et par les bons offices d'amis influents de Zu-
rich. Certain qu'il ne recouvrerait jamais ses biens, longtemps convoités par le peuple, il était trop attaché au principe de la justice pour acheter sa réhabilitation par un abandon formel de ses propriétés. Dans sa reconnaissance , il se comparait à l'homme blessé et dépouillé par des voleurs, et le gouvernement bernois au Samaritain. Bien accueilli par l'abbé de Saint-Gall, quoique toute sa vie peu ami des hommes d'Eglise , il passa plusieurs années avec sa femme dans cette abbaye. Quand les passions furent calmées, après six. ans d'exil, il revit pourtant ses foyers; mais, épuisé par la souffrance , il ne les revit que pour mourir.
Dès l'origine des troubles, on avait établi une commission d'enquête en permanence, où, sous la garantie réciproque du serment et du secret, chacun allait déposer ce qu'il avait ouï dire à telle personne en faveur du service français et « contre l'opinion du pays. » On exploita la ressource des délations durant une session judiciaire. Elle s'ouvrit avec la landsgemeinde ordinaire du printemps. On s'assembla presque tous les jours pendant un mois entier pour prononcer sur des manifestations d'opinions, des propos, des mots. Jamais despote n'a épié la critique plus haineusement que ces petit* cantons, n'a montré plus de su^ceptibihté
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à regard de la parole hiunaiiie ; c'est qu'en tout temps ces peuplades qui délibéraient sous la voûte du ciel ont été hostiles à la publicité, à Tégal de leurs conseils toujours gardés par le mystère. On libéra quelques accusés ; les condamnations furent nombreuses. On confirma le premier jour le principe adopté l'année précédente qu'un triple témoignage équivaudrait à la conviction; cinq jours après on décida que, suivant la faute, deux témoignages suffiraient. Même avant cette session passionnée, un fonctionnaire communal fut mis en accusation pour avoir parlé dans les rues de Lucerne avec des gens du peuple, et mystérieusement avec des messieurs, sans qu'on eût entendu ses paroles. Enfin, uniquement pour avoir été vu à Lucerne, on lança contre lui, séance tenante, un mandat d'arrêt; on séquestra tous ses biens, et Ton fit garder à ses frais sa maison jour et nuit par douze hommes. Un trait entre plusieurs présageait dès le début le caractère de cette sorte d'assises. Un conseiller exhorta, au nom du ciel, ses concitoyens à bien réfléchir à ce qu'ils faisaient, devant rendre compte à Dieu de leurs jugements : les assistants lui répondirent par des cris, fondirent sur lui à coups de bâtons et de gourdins, et l'expulsèrent de l'assemblée comme un animal importun.
Le peuple sembla se délasser de l'uniformité de ses fonctions de juge par la variété de ses jugements. Pour ies mêmes fautes, des magistrats sont destitués temporairement ou à perpétuité, ou même réduits à une infériorité de condition civique; ils payent, outre leur part ou la totalité des frais du procès, celui-ci 25 ou 30schellings àchaque citoyen, celui-là 300 florins pour un pèlerinage annuel; l'un fournit à l'arsenal six cuirasses neuves, un autre cinquante massues, et tout autant pour le dépôt de Rothenthourm; un "homme obscur fera dire six messes, à l'intention du pays, dans la chapelle de Séwen ; un (chancelier deux cents messes chez les capucins; un magistrat du parti vaincu expiera une offense envers un magistrat du parti vainqueur, en acquittant aux capucins les frais de huit cents messes; tel autre ne fera dire qu'une messe dans la sainte chapelle d'Einsiedeln, mais il y assistera en personne; même la sentence lui inflige le recueillement. Suivant les nuances des délits ou peut-être des fortunes, les rétractations ou les châtiments ecclésiastiques remplacent les amendes, à l'exception des frais du procès : nous voyons des coupables agenouillés au milieu du cercle que forme le peuple, demander pardon à Dieu, aux saints, à la landsgemeinde, à ceux qu'ils ont
personnellement oiïensés; les uns se confessent jusqu'à quatre fois^ d'autres font un pèlerinage à Einsiedeln ou vers Nicolas de Flue; tous rapportent au landammann en charge leur billet de confession. Un pauvre relieur d'Einsiedeln^ pour avoir trop parlé, reçoit à genoux devant le peuple, auquel il demande pardon, une admonestation officielle, pendant laquelle il tient une épée entre les dents.
Un accusé domine au-dessus de tous les autres, le général Nazar de Béding, dont la carrière militaire, brillante de bravoure et d'honneurs, avait irrité Tenvie, surtout parmi les officiers suisses, et, dans son pays, armé la calomnie. Nous Tavons vu comparaître sans crainte devant le peuple. Mais Tamende à laquelle il fut alors condamné et les menaces sanguinaires de la foule le convainquirent que le seul rempart contre la colère de la multitude, c'est Fabsence. Quoique sa défense eût ramené de leur erreur bien des adversaires, la prudence lui conseilla de se retirer avec sa femme et ses domestiques au couvent de Seedorf, dans le canton d'Uri, sous la protection d'un gouvernement qui l'entoura de considération. Plusieurs fois sommé de venir se justifier, il opposa toujours à ce court et facile voyage la déclaration d'un médecin :
cette résistance passive compromettait pourtant sa fortune entière. Après deux mois d'attente, le peuple un jour s'impatienta, résolu de le condamner. 11 décida qu'il n'attendrait plus les témoignages étrangers que le général avait invoqués; que, s'ils arrivaient, il défendrait de les produire. On statua donc en principe d'infliger au général une amende. Les opinions se divisèrent sur la quotité. Celle qui l'emporta le condamnait à payer dans le terme de trois semaines, sous peine de perdre le droit de cité, les frais du procès et un écu à chaque citoyen ; deux autres avis partageaient l'amende entre les citoyens et la bourse publique. Réding passa trois années de paix dans le calme de Seedorf : ce lieu était voisin de son berceau ; c'était encore la Suisse primitive; d'ailleurs l'asile contre l'oppression est aussi une patrie.
Ces troubles se compliquèrent plus d'une fois d'un autre différend qu'exploita l'ambition et l'esprit de tumulte. Dans la contrée sauvage et sombre où brille la magnificence de l'abbaye princière d'Einsiedeln, les habitants, sujets de Schwyz, étaient soumis à diverses obligations envers cette abbaye. Leur double sujétion les rendait dociles aux conseils de tout agitateur. Décidions du peuple assemblé, lettres réversales, chartes.
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sceaux, bulles d'or, sentences écrites sur parchemin attestaient combien de fois le pays avait vu renaître ces différends que ravivent toujours les relations de maîtres et de sujets là où la nature a fait des égaux. En 1764, les sujets essayèrent de secouer le joug. Le gouvernement les punit, « mais avec douceur, » assure un narrateur de la classe dominatrice, a non comme ils le méritaient, car rebelles ils méritaient la mort, selon nos sceaux et nos lettres. »
,Le principal instigateur de tous les troubles, le conseiller Pfeil , éprouva ces vicissitudes qui peuvent atteindre Fliomme de bien, mais ne punissent que Tambitieux et le pervers. Nul n'abusa comme lui de la toute-puissance d'un jour que défèrent les passions populaires. A la tête d'une « horde à gourdins, » il terrifia les honnêtes gens, attisa par les agitations d'Einsiedeln la flamme allumée à l'occasion de la France, et livra aux fureurs du peuple des personnes qu'il accusait d'avoir fait ou reçu des largesses, précisant les sommes, pourtant jamais promises, jamais livrées. Tant d'audace le rendit maître du pays. Chef de la faction qui dominait par la violence, il provoqua mainte condamnation contre des partisans de la légalité , et fit donner raison aux rebelles. Durs ou Modérés? voilà toute sa justice.
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Il poursuivit le cours de ses fureurs que déjà le peuple commençait à s'en lasser. Rencontrant un jour de l'opposition à un méchant dessein , Pfeil déclara que cette résistance occasionnerait un nouveau bain de sang. « Ton sang coulera le premier, » répondit un paysan. Ce mot réveilla dans le cœur du peuple la justice , qui devait y ramener la modération. Dès ce jour, bien des campagnards se détachèrent de leur chef. Quelque temps après, l'abbé d'Einsiedeln invoqua la protection du peuple pour ses anciens droits. Le peuple écouta la voix de l'équité : il condamna Pfeil à se rendre au monastère d'Einsiedeln. Le prince-abbé avait assemblé le chapitre, ses fonctionnaires temporels, d'autres magistrats. Son adversaire, autrefois ardent et impérieux, se mit à genoux, demanda pardon, reconnut l'authenticité des documents faussement attaqués par lui , mais refusa de signer une déclaration écrite , craignant, disait-il, qu'elle ne renfermât des choses contraires aux décrets souverains. Peu de jours après, l'assemblée générale le força de signer le formulaire et de déclarer qu'il le signait volontairement. Devant la colère du peuple, qu'il avait si souvent excitée, cet l»mme, dit un témoin oculaire, devint doux comme un agneau. Lui, sa femme et ses deux enfants firent le