‹ Tableaux d'histoire de la Suisse au dix-huitième siècle [microform], 1715-1803Chapitre 5 sur 15 · IH · texte numérisé non relu

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tour de la vaste assemblée , implorant de distance en distance à genoux la clémence de ce maître aux six mille voix. Le peuple lui enleva ses charges ;, Ten déclara exclu à tout jamais, lui interdit, sous peine de 300 florins d'amende, de se montrer dans une assemblée publique ou de se mêler des affaires du pays. Il défendit, sous la même peine, de proposer jamais qu'on revînt de cette sentence. Tel fut le retour vers la justice dans la trente-huitième landsgemeinde assemblée depuis deux ans. Pfeil quitta secrètement le pays, et se retira en France , oii l'atteignit une sentence de bannissement. Il ne revit plus les foyers paternels.

Le soulèvement des habitants d'Einsiedeln eut pour eux une issue fatale : une décision du peuple souverain les fit descendre pour toujours de la condition de ressortissants à celle de sujets,

A la fin , le peuple se lassa de ses fréquentes assemblées et s'effraya de ses propres agitations. 11 ordonna que, pendant ces assemblées, ceux que la loi en excluait, surtout les femmes, assistassent aux offices divins pour implorer la bénédiction du ciel sur la patrie. Le remords des excès commis alarmait aussi quelques consciences : un homme du parti dur, les attribuant a l'influence du diable, enfouit dans le lieu des réunions

des objets bénits qu'il tenait d'un prêtre. Ce fut avant la landsgemeinde où la justice reprit son empire.

Dans le cours de ces séances continuelles et tumultueuses, on avait perdu l'habitude du décorum. On remit donc en vigueur l'usage de se présenter à la landsgemeinde avec le manteau du magistrat ou le sabre du simple citoyen, sous peine de nullité du vote; on défendit d'y apporter un bâton sous peine de relégation pour cinq ans dans la classe des simples habitants; toutefois on excepta les cannes. On interdit enfin, comme inconvenant, l'usage qui s'était introduit de fumer dans l'assemblée , et celui de vendre du vin et de Teau-de-vie dans les maisons avoisinantes.

Le peuple souverain s'aperçut à la fin que son omnipotence avait usurpé les fonctions des tribunaux. Il les rétablit tous avec leurs attributions spéciales, de même que les conseils, « précieux joyaux du pays, » dit le décret. L'obligation du secret fut de nouveau imposée aux membres des autorités.

L'ouragan tombe, les flots restent émus.

Après la pacification , les partis frémissaient par intervalles. Même deux ans plus tard, la proposition de réhabiliter le landammann Réding et le banneret Jùtz ranima contre les Modérés et les ecclésiastiques qui

prêchaient la modération toute l'énergie des Durs; ils menacèrent et vainquirent. Courte victoire, qui bientôt céda la palme à la lassitude et à la clémence.

Dix années s'écoulèrent, puis le peuple de Scliwyz réhabilita tous les magistrats punis dans leur honneur; un seul fut excepté, Pfeil, qui, sur une terre d'exil, repassait dans son esprit le souvenir de ses violences.

Nous venons de montrer dans un exemple les extrêmes de la démocratie. Notre but ne peut être de raconter tous les troubles de la même nature qui agitèrent le dix-huitième siècle.

Les malheurs de ce canton auraient dû servir d'avertissement aux autres; mais, du fond du vallon de Schwyz , le souffle de la discorde ranima des brasiers mal éteints chez les peuplades voisines. Ainsi quand le vent du midi, le Fœhn, descendant des hauteurs du Crispait et du Saint-Gothard, parcourt avec son souffle lourd et chaud la longue vallée que la Reuss arrose, et soulève un tumulte dans les flots du lac d'Uri, les contrées environnantes éteignent le feu de leurs foyers, de peur qu'il n'allume un incendie; mais çà et là se dessinent sur une sombre forêt les flammes de quelque imprévoyante chaumière.

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L'ë^'êeltë de Bàle

La cause du malaise des peuples et du trouble des Etats n'est pas dans les formes aristocratiques ou démocratiques, mais dans l'égoïsme des gouvernements ou dans l'abaissement politique des populations. Elle n'est pas moins active dans les monarchies que dans les républiques, et dans les monarchies en miniature de la Suisse que dans les emph-es.

Entre la Confédération , la France et une ancienne partie de l'Allemagne , aujourd'hui le département du Haut-Rhin, à l'orient du pays de Neuchâtel, à l'occi-

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dent des cantons de Bâle et de Soleure, au nord de celui de Berne, un Etat bizarre, révêché de Bâle, résumait les complications constitutionnelles de la Suisse entière. Sous un sceptre en forme de crosse et terminé en lame d'épée, obéissaient, ou gémissaient, ou se remuaient de petites provinces unies et divisées par la diversité de Jeurs rapports. Un territoire dès longtemps réputé suisse réunissait : la NeuvevUle , dont le magistrat avait pour président un châtelain de Févêque; le mont de Diesse, terre qui relevait de Berne et de Tévêque de Bàle; la ville de Bienne, et derrière celle-ci, en tout temps sous sa protection, en temps de guerre sous sa bannière, VErguel ou Val-Saint-hnier, toutes contrées protestantes. Hors des limites de la Confédération, le Val-Moutier, voisin de TErguel, catholique sur les Bocher s, réformé sous les i^oc^ers, était lié avec Berne parla combourgeoisie. Les quatre paroisses d' A joie, les Franches-Montagnes, hmitrophes de la Bourgogne et le reste de Tévêché jusqu'à Porrentruy, et de là aux confins du territoire de Bâle , professaient la religion de leur prince.

Souverain plus absolu de quelques-uns de ces petits Etats, moins maître de quelques autres; membre du saint Empire, mais allié de la Suisse, quelquefois de

la France; ici appuyé parles sept cantons catholiques, là limité par la combourgeoisie du plus grand des cantons protestants; ainsi, à des degrés différents, prince de tout son territoire, évêque d'une partie, ce monarque de sujets républicains augmentait parfois les embarras de sa situation compUquée par une tendance à Fempiétement, et par Tignorance des changements qu'opère le temps, ministre de la liberté. Si, pendant les ténèbres européennes, la prépondérance de FEglise sur TEtat commença la civilisation, humanisa les lois, substitua la justice à la force, le sentiment moral à la barbarie, et fournit Tidée et le modèle d'une organisation sociale , dès lors les passions politiques des souverains mitres leur firent trop souvent oublier leur mission chrétienne. Plus d'un prince-évêque'de Bâle éleva le prince aux dépens de T évêque.

Nous ne raconterons pas les fréquents démêlés que causa l'ambition d'un prélat, toujours jaloux d'étendre ses droits temporels aux dépens de ses sujets; nous n'en rapporterons qu'un exemple.

Jean-Conrad de Beinach-Hirtz^ach avait, en 1705, commencé son règne par des prétentions, source de troubles. Vingt ans d'expérience ne lui apprirent pas la sagesse des gouvernants. Conseille par toa ambitieux

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ministre, le baron de Ramschwag, qui voulait passer un niveau despotique sur les franchises des diverses provinces , il fit publier en 1726, dans ses Etats, une ordonnance pleine d'innovations contraires à leurs vieilles franchises et coutumes. Agitation dans le pays, griefs adressés à Tévêque. Il respecta le seul Val-Moutier, ou plutôt la combourgeoisie de Berne. Plusieurs délégués des autres contrées furent persécutés, jetés en prison, condamnés à mort; mais, grâce à des interventions puissantes, ils n'expièrent qu'aux galères le crime d'avoir porté au prince des représentations respectueuses. Ni la chambre de Wetzlar ni l'empereur implorés n'obtinrent grâce pour eux. Plutôt tout risquer que reculer d'un pas fut la devise de l'évêque et surtout de son ministre. Si leurs prédécesseurs ne faisaient pas cesser les plaintes, du moins ils les écoutaient. L'embarras augmenta d'année en année. L'Erguel invoqua le secours de Bienne; l'évêque alors demanda ime conférence à Berne, afin d'éviter une collision avec cet Etat. Dès ce moment les sujets exhalèrent librement leurs doléances : « Nous avons affaire à a un maître inquiet et violent, qui préfère à des sujets c( dont il serait le père des esclaves et de lâches adoratf teurs. Son avarice ne connaît d'autres lois, d'autres

« maximes de gouvernement que l'intérêt. Il vide nos « caisses et nos magasins pour enrichir ses parents. « Artificieux et violent, il nous dépouille de nos arec chives, de nos droits, du port d'armes, pour armer « à nos frais une soldatesque de traîtres et de parri- « cides, prêts dernièrement à tremper leurs mains dans « notre sang avec le secours de certaines troupes « étrangères. Victimes de sa tyrannie, la proie de nos (( ennemis, nous sommes exposés à finir nos jours aux « galères, dans des prisons perpétuelles ou à la po- « tence.

L'évêque , ou, sous le nom de ce prélat indécis, son ministre Ramschwag menaça, ordonna des promenades militaires de jour et de nuit, l'occupation de villages par des soldats marchant le fusil armé et surmonté de la baïonnette ; calcul d'intimidation pour dompter l'esprit de liberté ou le pousser à des excès. La même politique obtint de Vienne l'envoi d'une commission extraordinaire pour accabler les sujets de frais. Tandis que l'évêque, par des plaintes sans faits articulés, transformait en rébellion un malaise dont il était la seule cause, il donnait, lui, sujet à de légitimes griefs; il se mêlait du choix des bourgmestres et d'autres élections, foulait aux pieds les formes électorales, étendait

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ministre, le baron de Ramschwag, qui voulait passer un niveau despotique sur les franchises des diverses provinces, il fit publier en 172G, dans ses Etats, une ordonnance pleine d'innovations contraires à leurs vieilles franchises et coutumes. Agitation dans le pays, griefs adressés à Tévêque. Il respecta le seul Val-Moutier, ou plutôt la combourgeoisie de Berne. Plusieurs délégués des autres contrées furent persécutés, jetés en prison, condamnés à mort; mais, grâce à des interventions puissantes, ils n'expièrent qu'aux galères le crime d'avoir porté au prince des représentations respectueuses. Ni la chambre de Wetzlar ni l'empereur implorés n'obtinrent grâce pour eux. Plutôt tout risquer que reculer d'un pas fut la devise de l'évéque et surtout de son ministre. Si leurs prédécesseurs ne faisaient pas cesser les plaintes, du moins ils les écoutaient. L'embarras augmenta d'année en année. L'Erguel invoqua le secours de Bienne; l'évéque alors demanda une conférence à Berne, afin d'éviter une collision avec cet Etat. Dès ce moment les sujets exhalèrent librement leurs doléances : « Nous avons affaire à a un maître inquiet et violent, qui préfère à des sujets « dont il serait le père des esclaves et de lâches adoratf teurs. Son avarice ne connaît d'autres lois, d'autres

« maximes de gouvernement que l'intérêt. Il vide nos (( caisses et nos magasins pour enrichir ses parents. « Artificieux et violent, il nous dépouille de nos ar- (( chives, de nos droits, du port d'armes, pour armer (( à nos frais une soldatesque de traîtres et de parri- « cides, prêts dernièrement à tremper leurs mains dans « notre sang avec le secours de certaines troupes « étrangères. Victimes de sa tyrannie, la proie de nos ({ ennemis, nous sommes exposés à finir nos jours aux « galères, dans des prisons perpétuelles ou à la po- « tence.

L'évéque , ou, sous le nom de ce prélat indécis, son ministre Ramschwag menaça, ordonna des promenades militaires de jour et de nuit, l'occupation de villages par des soldats marchant le fusil armé et surmonté de la baïonnette ; calcul d'intimidation pour dompter l'esprit de Hberté ou le pousser à des excès. La même politique obtint de Vienne l'envoi d'une commission extraordinaire pour accabler les sujets de frais. Tandis que l'évéque, par des plaintes sans faits articulés, transformait en rébellion un malaise dont il était la seule cause, il donnait, lui, sujet à de légitimes griefs; il se mêlait du choix des bourgmestres et d'autres élections, foulait aux pieds les formes électorales, étendait

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les exemptions des charges civiques au profit des officiers de sa cour, et répondait à cinquante supplications sur ces empiétements inconstitutionnels par des empiétements nouveaux. Point de despotisme, si la justice demeure indépendante ; aussi le prince-évêque s'arrogea-t-il l'appel d'arrêts dont il n'y avait pas appel, suivant la loi ; il porta la perturbation dans la procédure criminelle, et dénia aux tribunaux leur compétence dans l'application des lois pénales.

Ces violences exaspérèrent des populations, quelques-unes irritables de leur nature , toutes trop habituées à ce genre d'émotion. Les Erguéliens tinrent une assemblée générale à Courtelary (1733) ; l'usage n'y admettait que les maires et un député par commune. Ils s'y rendirent en masse. Le bailli et le secrétaire baillival échappèrent par la fuite aux emportements du peuple. Trois maires reçurent des coups graves. Un pasteur avait recommandé en chaue la paix et la soumission ; à la porte de l'église ses auditeurs fondirent sur lui. Cette même année, où il y eut dans deux cantons démocratiques des rixes violentes sans effusion de sang, les sujets de l'évêque, aux prises avec ses soldats, en avaient tué cinq ou six.

L'évêque chercha des appuis. Représentant ses Etats

comme un boulevard des cantons, il demanda qu'ils fussent compris dans la neutraUté suisse. Il s'adressa dans le même temps aux sept cantons catholiques ses alliés les plus intimes. Ils lui envoyèrent des représentants, devant lesquels prince et sujets débattirent leurs accusations mutuelles. Porrentruy surtout fut mis en cause. Cette ville se prétendant fidèle à tous ses devoirs, demanda longtemps que l'évêque précisât ses plaintes vagues. « Nul ne doit être condamné sans défense, disait-elle, et comment se défendre quand on ignore de quoi l'on est accusé? Sédition, toujours sédition; sous ce mot on a compris et les délibérations calmes d'une assemblée légale et quelques excès individuels. Est-ce à l'évêque de se plaindre d'une ville fidèle, lui qui, pour début de son règne, a violé les immunités des Etats, et qui dès lors a, chaque annéC;, introduit des innovations onéreuses? »

Après un séjour prolongé, les représentants de la Suisse catholique repartirent lorsque leur mission eut échoué contre la fermeté des corps de l'Etat. Leurs cantons voulurent envoyer des troupes au secours de l'évêque ; Berne leur refusa le passage sur son territoire.

Le prélat, à la manière des princes qui de leurs §u-

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jets se sont fait des ennemis, souhaitait quelques troupes du roi de France pour la sûreté de sa personne et de ses châteaux. Les cantons catholiques désiraient qu'elles approchassent du moins pour Tintimidation. L'ambassadeur écoutait tout et ne s'expliquait point; les moindres actes de sa part, les moindres paroles pouvaient tirer à conséquence ; mais il épiait les circonstances favorables à l'intérêt de la France .

Un Etat auquel manque la grande politique de l'indépendance, devient le théâtre de l'intrigue étrangère. Le vieux prélat attendait de la cour de Vienne la décision de sa querelle avec ses sujets. Le cabinet de Versailles, estimant que le conseil aulique ne décidait les intérêts des princes de l'empire que dans l'intérêt de l'empereur, le supposa trop disposé à profiter d'une division intérieure , pour prononcer une sentence définitive. L'ambassadeur, chargé d'observer les manœuvres ouvertes ou cachées des impériaux et de flatter les catholiques sans exciter la défiance des protestants, voyant les affaires de l'évêché dans une espèce de chaos et le chapitre divisé en factions, compta profiter pour le service du roi du premier rayon qui éclairerait cette obscurité. Il travaillait secrètement à obtenir que révêque s'adjoignît un coadjuteur dévoué à la France.

Mine et contre-mine des deux cabinets dans le terrain de la Confédération, lorsque l'arrêt impérial eut condamné en termes foudroyants les griefs des sujets de l'évêque. Des troupes impériales devaient en assurer l'exécution. La Confédération ne leur accorda pas le passage par le territoire bàlois.

Le prélat, aff'aibU par l'âge , incapable de prendre une résolution par lui-même , donnait pour toutes les affaires des blanc-seings à Ramschwag. Deux attaques d'apoplexie présageant la fm prochaine de son maître et de son pouvoir, ce ministre se rapprocha de plus en plus de l'Autriche , dans l'espoir de consolider sa position, s'il travaillait à soumettre à l'empereur l'Evêché de Baie, que la proximité de la Suisse et ses alliances avec plusieurs cantons avaient insensiblement tiré de son ancienne dépendance.

Le prince-évêque, pendant les années de sa décrépitude , craintif à Porrentruy, son siège , parce qu'il y avait plus souvent levé la main pour frapper ses sujets que pour les bénir, bâtissait à Delémont , à quatrevingts ans encore, un vaste palais. A cet âge, au mois de mai 1737 , il entra dans sa dernière demeure , la tombe, où son cœur se calma peut-être.

Son successeur, impuissant pour apaiser les troubles

toujours renaissants^ conclut une alliance avec la France , sans opposition de la part de l'Empire. Six cents hommes de troupes françaises mirent fm à la rébellion et en arrêtèrent les chefs. Trois des agitateurs eurent la tête tranchée.

Au commencement de Tannée suivante (1741)^ les troupes de la France se retirèrent, ne laissant sur ce théâtre de longs désordres que quatre-vingt-six grenadiers : ils représentaient, pour les sujets du prince, la force, au besoin la terreur; pour les Confédérés, Tintervention étrangère.

Le priuee-atilië de SaInt-CSall

ET LE TOCKENBOURG

Nous avons à parler d'un autre monarque dont la couronne en forme de mitre n'écartait pas de son froçit les ennuis de la souveraineté. De tous les princes souverains, Vabbé de Saint-Gcdl était le moins monarchique, surtout dans la partie de ses Etats formée du Tockenbourg. Ce pays alpestre avait été le théâtre de la dernière guerre intestine . Il était tout morcelé en petites provinces plus ou moins indépendantes. Les quatre cinquièmes de la population appartenaient à la reUgion réformée. Les inégaUtés politiques, les rapports de sujets et de maître, les jalousies confessionnelles, les jalousies locales et les petites ambitions entretinrent durant quarante ans après la paix de Baden (1718) le malaise dans ces vallées, où d'ailleurs

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l'industrie , unie aux travaux agricoles et aux soins des troupeaux , entretenait l'activité des mains et des intelligences.

Les limites entre le pouvoir du prince-abbé et la compétence des autorités tockenbourgeoises qui relevaient de sa souveraineté, occasionnaient fréquemment des conflits. Le landrath, ou Conseil du pays, composé de trente membres de chaque confession, chargé de veiller aux intérêts communs , était le défenseur des libertés nationales. 11 soutenait ordinairement toutes les prétentions des Tockenbourgeois. On disputait au gouvernement abbatial ses prétentions une à une. Communes et particuliers rivalisaient d'insubordination avec leurs magistrats : ici l'on refusait le péage , là les * poules de carême; une commune entendait élire son chef, une autre son greffier; tribunaux et fonctionnaires aspiraient à augmenter leur compétence et leurs émoluments.

Nous nous proposons moins de raconter une histoire que de faire connaître par quelques traits un état de choses : la monarchie chancelant sur un terrain démocratique, même quand elle s'appuie sur une crosse.

Dans la vallée de la Thour, l'ammann Nicolas Rûdlinger, ambitieux de gouverner seul , ne voulut pas

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permettre qu'un nouvel ammann de l'abbaye s'établît au couvent de Saint-Jean. Il souleva le peuple, qui, suivant les mœurs tockenbourgeoises , tenta de forcer la main au gouvernement par des attroupements , des cris et des menaces. Un jour ces hommes ameutés entourèrent leur prince et l'étreignirent de leurs rangs pressés, afin de lui arracher l'abolition de l'office d'ammann. Une autre fois, ils établirent des vedettes pour empêcher l'officier épiscopal de prendre possession de sa résidence. Une autre fois encore, ils pénétrèrent dans cette résidence même, et en brisèrent les fenêtres et les poêles. Dans leurs violences, ils comptaient, au pis-aller, sur l'intervention des cantons garants de la paix, Zurich et Berne, et, par leur moyen, sur l'amnistie. Les deux cantons, en effet, n'assurèrent à l'abbé la pleine jouissance de ses droits et la punition des perturbateurs de l'ordre, que s'il nommait pour son ammann un citoyen du Tockenbourg. Ils se montrèrent ainsi les meilleurs amis des Tockenbourgeois, comme le landrath les appelait dans sa correspondance, titre dont Berne repoussait toutefois la familiarité , aspirant pour le moins à celui de patrons , tant l'égalité lui paraissait injurieuse.

Les agitations continuelles qu'entretinrent les inté-

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rets différents ou opposes arrachèrent à Tabbé ce soupir qu'il laissa échapper dans ses Mémoires : « Il est impossible de vivre en paix avec les malheureux Tockenbourgeois. »

Au travers de ce réseau d'intérêts qui se croisent , on démêla Faction d'une cause plus générale , Tamour du peuple pour une vie plus démocratique. Le princeabbé, bien que d'humeur pacifique et porté à la modération et à l'équité, se laissait entraîner par l'obstination de son conseil monastique à résister au peuple, et n -écoutait guère les avis de l'ambassadeur de France, qui l'avertissait de ne pas pousser ses droits à la rigueur. Sa position était difficile t^fe^e les ambitions individuelles, les passions populaires et les haines réciproques de sujets plus attachés au succès de leur parti confessionnel qu'à leurs intérêts communs. Souvent , aux époques d'effervescence , le prince disparaissait et la violence démocratique s'emparait du pouvoir.

Ainsi arriva-t-il à l'occasion d'un événement européen. En 1731 , le Conseil catholique , traitant séparément, fit un accommodement avec l'abbé sur tous les points en litige, excepté le droit des armes, droit de lever des troupes et de les conduire à la guerre. Cet article de\int le plus important de tous, lorsque éclata

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la guerre de succession au trône de Pologne, en 1733. La levée de compagnies pour le service de France oU d'Autriche ouvrait la perspective de grands avantages. Eblouis par la cupidité , deux rivaux , agitateurs du peuple, Keller et Rûdlinger, se rapprochèrent de l'abbé pour obtenir des compagnies. En sacrifiant la cause du peuple à la faveur du prince, ils déchurent dans l'opinion. Le souvenir de leur ambition et de leurs grands airs accéléra leur chute. Un troisième agitateur , Fridolin Erh , membre du Conseil catholique , impatient de s'élever sur leur ruine , arma contre eux la calomnie. On répandit que « le gouvernement voulait réduire les Tockenbourgeois en servitude, enlever aux pères de famille de trois fils l'un, pour l'envoyer en Hongrie; que les magistrats , fonctionnaires du prince , étaient prêts à le mettre en possession du droit d'enrôlement. Sans FriedU Erb, tous les Tockenbourgeois seraient serfs à cette heure. »

Les réformés , exaspérés par ces bruits , accoiïrurent au nombre de 600 (avril 1734-), et obligèrent le Conseil catholique à s'assembler avec les protestants. Un nouvel attroupement força le Conseil à convoquer une landsgemeinde. Près de 15,000 citoyens se réunirent au mois de juin. Ils destituèrent les autorités

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supérieures , ordonnèrent la nomination d^un conseil nouveau, et révoquèrent toutes les décisions du prince postérieures à la paix de Baden. Le parti violent remporta dans le Conseil, qui choisit Erb pour son président. Il exigea de Keller et de Riidlinger la remise de leurs papiers , du sceau et d'une somme considérable. D'autres persécutions les forcèrent de s'enfuir ( mars 1735). On ordonna quarante heures de prières solennelles. Les prières à peine achevées , Erb livra la maison de Keller au pillage.

Au commencement de décembre de la même année, on apprit que Riidhnger et Keller, secrètement rentrés dans le pays , avaient des entrevues avec quelques affidés, dans une maison du village de Peterzell. Environ quarante hommes accoururent , surprirent la maison et maltraitèrent horriblement les deux réfugiés. Keller, blessé , reçut le lendemain Textrême-onction , mais il ne mourut pas. Le landrath rendit leur hôte responsable de la sûreté des deux personnes; mais lui-même ne les en exposa pas moins à la barbarie populaire, par des mesures d'une imprudence calculée. A peine eut-il répondu à leur prière qu'il ne pouvait ni ne voulait les prendre sous sa protection, qu'éclatèrent les fureurs d'un millier de paysans attroupés. Un des présidents

du Landrath, placé à la fenêtre d'une auberge, déconseillait mollement les voies de fait , tandis qu'Erb les encourageait, mêlé au peuple. A la nouvelle des premiers actes de colère , il s'était écrié : « Que les paysans ne les ont-ils assommés tout à fait ! » Un magistrat proposa la convocation d'une landsgemeinde pour prononcer une sentence de mort en forme; en attendant , il lirait aux prisonniers trois fois par jour un chapitre de la Bible. Des éclats de rire accueillirent cette proposition.

Quelques paysans pénétrèrent dans la maison, lièrent aux prisonniers les mains derrière le dos, traînèrent Riidlinger par les pieds du haut de l'escalier en bas , puis plaçant des bâtons sous ses reins, de peur qu'en touchant terre ce sorcier ne s'envolât dans les airs, ils le portèrent dans un petit bois , où Keller aussi fut bientôt amené par une autre bande. Au centre d'un cercle de mille spectateurs , Riidhnger était couché sur des bâtons tenus à bras d'hommes. Soudain d'autres bâtons firent tomber une grêle de conps sur sa face , malgré ses cris épouvantables : les yeux lui sortirent de la tête, son crâne se fendit, il expira. Ainsi périt, victime de la fureur populaire , celui qui le premier l'avait allumée contre le gouvernement.

Kelicr n'avait plus qu'une pensée : Dieu et l'éternité. On le fit agenouiller auprès du cadavre de Riidlinger ; ses gardiens reçurent sa tabatière et ses boucles d'argent. Il pria pour ses bourreaux. Un jeune garçon donna le signal du même supplice , en le renversant d'un coup de bâton sur la nuque. Keller se releva sur ses genoux, et demanda la faveur d'être fusillé : on y consentit; mais il attendit, agenouillé une demi-beure^ qu'on se fût procuré des balles. Il invita les six hommes qui le couchèrent en joue à s'approcher davantage , pour ne pas le manquer. Ils frappèrent au cœur et au front leur ancien agitateur. Ils percèrent aussi de deux balles le corps inanimé de Riidlinger, de peur qu'un sortilège ne lui rendît la vie. Les meurtriers rentrèrent dans la maison où ils avaient surpris leurs victimes , firent bombance , et se féUcitèrent d'avoir tué leursi baillis, à l'exemple de Guillaume Tell.

Le peuple sortit d'un spectacle.

La Confédération frémit. Zurich et Berne intervinrent; mais les défiances confessionnelles neutralisèrent leur influence.

Depuis quatre mois les meurtriers demeuraient impunis. Les cantons murmurèrent. L'abbé ordonna l'arrestation des principaux coupables, et une enquête

(mai 1736). Le Conseil du pays, quoique sans compétence judiciaire , exigea que le tribunal jugeât, plutôt avec clémence que selon la justice , des prévenus coupables seulement de trop de zèle pour la hberté. Il fit appuyer son intervention par une multitude attirée à Lichtensteig pour terroriser le tribunal. Onze juges catholiques prononcèrent, à la guise des paysans catholiques, la peine de mort; le douzième se joignit aux douze juges protestants, pour soustraire les quatre accusés à la peine capitale, en la remplaçant par le carcan, le fouet, une amende et le bannissement. Le peuple accouru avec des bâtons, mais contenu par la population zuricoise, que la curiosité avait attirée, ne s'opposa point à l'exécution de la sentence.

Dès l'année suivante, l'intervention fédérale prit une plus grande extension. Dix-huit mois d'essais de pacification n'aboutirent qu'à plus d'aigreur entre les partis. De son côté, l'ambassadeur de France, l'œil ouvert sur tous les mouvements de la Suisse, rappela que le traité entre le pays de Saint-Gall et sa cour n'autorisait le roi qu'à une médiation amiable. Il conseilla des mesures dilatoires , ajoutant « qu'il ne fallait pas s'effrayer de ces troubles , utiles plutôt que nuisibles aux intérêts de l'abbé. »

Ce conseil fut suivi avec d'autant plus d'empressement qu'une grave maladie menaçait les jours de l'abbé Joseph. Ce prince mourut le 7 mars 1740, souverain ferme de principes , modéré de caractère et paternel de cœur ; défenseur de son autorité, mais dans l'intérêt du pays; économe, mais dans l'intérêt de ses devoirs; par motif de conscience voulant le bien, évitant le mal , attaché à l'honneur de son abbaye , asile où il retirait ses conventuels loin des périls du monde, sanctuaire de la science , où il n'admettait que des jeunes hommes de talent.

Le nouvel abbé, Célestin, fut accueilli par des troubles dès son avènement. Le peuple assemblé , le 14 juin, à Wattwyl, pour la prestation du serment, demanda que le prince prêtât le sien le premier. Il donna des coups de bâtons sur les mains levées pour jurer hommage , et entrava par son tumulte la solennité. Le prélat avec sa cour se vit obligé de quitter la tribune. Un doyen protestant y monta pour reprocher au peuple sa conduite : le peuple l'en arracha et le traîna par les cheveux. Le tribunal condamna quatre auteurs de ce désordre à la fustigation. Le jour de l'exécution, cinquante protestants, excités par les cris du premier qui subit cette peine, l'enlevèrent des mains

du bourreau et remmenèrent. Repris plus tard , on le fustigea à l'improviste. Ainsi se perpétuait le même esprit de désordre; les lieux et les scènes variaient seuls quelque peu.

D'énergiques amis de l'ordre, appuyés par Zurich et Berne, mirent un terme à l'anarchie. Les plus audacieux n'osèrent regimber. Les agitateurs tranquilles , le peuple fut tranquille.

Nul ne frémissait plus de ce repos que FridolinErb. Banneret et président du Conseil, il avait été le principal instigateur du meurtre de Keller et de Rûdlinger. La chute de ces anciens chefs populaires , au lieu de circonspection, lui inspira de l'insolence. Le champ de sa turbulence ambitieuse déblayé par l'assassinat , son audace ne connut plus de frein : calomnies, outrages, attentats, il se permit tout pour dégrader le gouvernement qui osait le contenir, les tribunaux qui osaient le citer. Honni, poursuivi dans une contrée, il s'entourait de partisans dans une autre. Pour échapper à l'action de l'autorité , il semait révolte après révolte. ii^-4»eme jour, vingt-six conseillers, à la tête de 200 hommes soudoyés, la plupart protestants, voulurent obliger le bailli de le remettre en liberté. Sur son refus , ils forcèrent la prison et emmenèrent Erb

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en triomphe. Le Landratb approuva cette violence. Neuf mois après, vers la fin de 1742, brouillé avec sa commune pour les comptes de la paroisse , il fut attaqué dans sa maison et blessé d'un coup de feu. Le moment n'était plus favorable pour soulever le peuple. Zurich et Berne appuyèrent le bailli ; à Tautorité demeura la force. Erb et ses consorts furent contraints de se soumettre à la sentence qui les condamnait pour leurs menées séditieuses; ruses ni efforts ne servirent de rien.

Douze années encore forment le dernier acte de ce long drame sans grandeur. Elles n'offrent plus que la triste image de la diplomatie suisse à l'intérieur dans ce triste siècle. Le peuple a été remplacé par des négociateurs, la lutte par des chicanes. Encore faut-il qu'à la fin les deux cantons protecteurs parlent le langage de l'autorité, et imposent la signature d'un traité aux deux parties.

Pendant quarante-un ans, à partir de la fin de la guerre religieuse du Tockenbourg et de la paix de Baden, ce pays avait vu les troubles naître des troubles.

La considération, par conséquent le pouvoir du prince, reçut plus d'une atteinte. Mais de ces luttes continuelles sortit une peuplade vive, ardente, d'une

inteUigence aguerrie , prête à soutenir, pour le droit , la lutte de la pensée, comme pour la liberté la lutte des armes. Après l'orage, la terre nourricière de ces hommes apparut plus verdoyante.

LE PRINCE ABBÉ d'eNGELBERG

Quelquefois d'Etat à Etat naissaient des différends pour des objets moins dignes d'attention que propres, semble-t-il, à désennuyer des gouvernements oisifs. Tel fut celui qui s'éleva entre Nidwalden ( le Bas-Unterwalden) , Berne et le prince-abbé, souverain de la haute vallée d'Engelberg. Cette principauté avait une longueur de deux lieues sur une largeur d'une demilieue au plus ; elle était enfermée entre un double rempart d'alpes surmontées de glaciers. Le différend avait pour objet de fixer sur la haute sommité du Joch la borne précise du triple territoire de ces Etats. En temps de guerre, ce n'était pas un poste militaire; en temps de paix, il s'agissait de la possession d'un peu plus ou un peu moins de rocs et de neiges éternelles. Cette petite querelle présente les mêmes phases que les grandes, et l'emploi d'autant de moyens : faible commencement, progrès, assoupissement, recrudes-

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cence, conférences, missions, inspections locales, levées de plans, instructions, rapports, conseils convoqués sous le serment du secret , assemblée extraordinaire de tout le peuple , intervention des cantons protecteurs, délibération sur le cérémonial de la réception de leurs représentants. Ce différend, légué par le dix-septième siècle au dix-huitième, après plus de trente ans n'était pas encore terminé. Ensuite, au lieu de se résoudre, il s'évanouit.

11 vaut la peine de remarquer la vigilance souveraine un peu âpre du prince-abbé qui régnait au pied du Titlis, géant alpestre, véritable roi de la contrée. Un jour, au mois d'août 1737, les délégués de Berne et du Bas-Unterwalden déterminaient les limites entre ce demi-canton et « le Hasli au blanc pays, » comme s'expriment les documents. Tout à coup, à une hauteur de près de sept mille pieds, apparut devant eux sur les neiges , dans sa noire soutane , l'abbé d'Engelberg accompagné de deux conventuels. Il venait disputer un peu de terrain à un peuple souverain qui refusait de se laisser enlever im droit.

Le Conseil populaire trouva pourtant ce prince moins redoutable que son prédécesseur, l'actif Joachim, qui, refusant de payer le droit dont Nidwalden frappait ses

fromages, produit essentiel de sa principauté, vint en personne , avec deux conventuels , au double Conseil. Là, protestant d'avance contre la juridiction que le Conseil pourrait vouloir s'arroger, il invoqua éloquemment, en faveur de son immunité pour le commerce des fromages , la charte de fondation de l'abbaye , les privilèges accordés par l'empereur et le pape , enfin la bulle In cœna Domini.

Le Conseil, pour maintenir la bonne harmonie, se désista de sa prétention : il espérait, toutefois, que Sa Grâce reconnaîtrait tant de générosité, en se montrant généreuse à son tour. Une délégation des premiers magistrats, chargée d'obtenir, par une négociation habile, quelque faveur pour le pays, tint compagnie au prélat chez les révérends pères capucins , où l'on dînait bien malgré le vœu de pauvreté.

Neueltâtel et son prinee Frédéric II

Voici une monarchie d'une tout autre espèce, gouvernée par un monarque, et même, à Tépoque dont nous allons parler, par un monarque auquel ses contemporains et la postérité ont décerné le titre de grand, et Tun des plus grands, en effet, dont l'histoire a conservé le souvenu-, Frédéric II. La principauté de Neuchàtel, en même temps que fière de son prince, était fière de sa liberté , véritablement monarchie et véritablement république : ceci est presque un mystère constitutionnel ; il s'agit du moins d'un organisme politique plein de difficultés et unique dans son espèce. Remarquons-le toutefois pour l'exactitude historique , Neuchâtel n'a jamais eu un roi, mais seulement un prince, qui, du reste, accessoirement, au point de vue des affaires neuchâteloises, se trouvait être roi de

Prusse. Si donc le nom de roi apparaît fréquemment dans l'histoire de ce pays, c'est par un abus commode

et consacré.

Ce prince, très peu théologien, déploya d'abord son autorité à l'occasion d'une question de théologie.

L'âme du pécheur expiera-t-elle ses imperfections par des soufTrances éternelles? Dieu le sait, et ses miséricordes surpassent encore les rigueurs de l'homme. Au sein des montagnes du pays de Neuchâtel, un ecclésiastique , pénétré de la charité de Dieu qu'il avait contemplée dans ses œuvres et dans l'Evangile, Petitpierre, pasteur plein de zèle et d'une conduite irréprochable, fut accusé en 1758 d'enseigner la non-éternité des peines. Deux paroisses qu'il desservit successivement rendirent un éclatant témoignage à son ministère et à sa prédication. Condamné par le corps du clergé au silence sur la question controversée, il déclara ne pouvoir se soumettre à cette injonction. Le clergé le destitua et réclama l'appui du Conseil d'Etat; le bras séculier devait, dit-il , réprimer ou écraser un citoyen, et surtout un ecclésiastique qui troublait l'Etat pour une idée.

Le prince saisit l'occasion de s'arroger un pouvoir que les bourgeoisies et le clergé lui contestaient. S'ar-

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mant de toute sa sévérité, il blâma la conduite molle et timide du Conseil d'Etat , qui n'avait pas maintenu le droit de suprématie du prince avec assez de vigueur. Il censura la compagnie des pasteurs d'une précipitation qui tendait à inspirer une défiance criminelle de sa domination. Les corps de TEtat eurent leur part dans cette censure acerbe. Frédéric prit donc au sérieux un débat qui touchait à son autorité, et ne trancha pas, comme Voltaire Ta dit, la question publique par une plaisanterie échappée peut-être à Theure où il déposait le sceptre devant ses familiers *.

La sévérité du langage de la Prusse , qui adressait vers ce temps à son Conseil d'Etat de fréquentes et rudes censures, s'explique : depuis la mort de la duchesse de Nemours et Tavénement de la maison de Brandebourg à la principauté, un parti français se maintint pendant plus de soixante années : il rendit la vigilance du monarque défiante et jalouse; peut-être avait-il rendu nécessaire la création d'une nouvelle noblesse marchande, prête à défendre les intérêts de

* « On prétend qu'il leur manda que puisqu'ils voulaient être damnés sans retour, il le trouvait très bon et qu'il y donnait les mains. » {Dictionn, philos.) On ne gouverne les Etats ni n'écrit leur histoire avec des mots plaisants.

la Prusse contre l'ancienne noblesse au cœur français.

L'autorité du monarque allait être aux prises avec l'esprit d'indépendance nationale et de liberté qui subsistèrent toujours dans le pays de Neuchâtel.

Ce pays allia pendant le dix-huitième siècle, au respect pour le prince, l'amour des franchises et des prérogatives dont il avait stipulé la réserve en 1707, en passant sous la domination de la maison de Brandebourg. L'admiration pour Frédéric II n'affaiblit point la défense de leurs droits quand ils les croyaient compromis. Les premières années de son règne, ce monarque fit administrer en régie les revenus dans cette principauté ; mais en 1748, il abolit la régie par amour de l'ordre et de l'économie , et introduisit le système des fermes pour les dîmes, les censés et les domaines, dont l'administration avait jusqu'alors rapporté des bénéfices considérables à bon nombre d'habitants.

La perte de ces avantages inquiéta moins cependant que la crainte d'autres innovations. Le roi de Prusse entreprit, en effet, de gêner la liberté des Neuchâtelois de sortir de leur pays et de servir en guerre, comme les y autorisait le traité de 1707. Toutes les communes et les autorités adressèrent successivement au roi des représentations. Elles se répétèrent en 17G6, à la veille

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du renouvellement des baux des fermiers^ conclus pour douze ans.

L'arrivée de deux commissaires royaux parut une violation des prérogatives du pays. Le nouveau vicegouverneur Michel augmenta le mécontentement par des promesses sans fondement et des expressions peu mesurées. Transportés chez une nation dont ils ne connaissaient pas les mœurs, accoutumés à la soumission des sujets d'un roi , ces représentants du pouvoir monarchique n'usèrent pas des ménagements nécessaires envers un peuple libre. Michel, parlant d'un ton menaçant de la puissance du roi , un des premiers magistrats lui répondit « que cette puissance était toujours subordonnée à la justice. »

La fermentation s'accrut lorsque le vice-gouverneur se mit en devoir d'affermer à l'enchère publique les revenus du prince. Les autorités appuyèrent les franchises nationales. Le banneret Osterwald, homme de caractère et de probité, qui réunissait les suffrages de la population entière , allait être revêtu des pleins pouvoirs des quatre bourgeoisies déjà convoquées. Se trouvant en présence de plusieurs conseillers d'Etat : « Vous c( nous avez ordonné. Messieurs, dit-il, de retirer nos « lettres de convocation, mais je vous préviens que

« vous serez désobéis. » — « Nous avons fait, lui ré- « pondirent les conseillers, ce que le roi nous ordon- (( nait, et nous vous invitons à faire ce que vous pres- « crit le devoir de tribun du peuple. » La commune de Neuchâtel déclara déchu du droit de bourgeoisie quiconque prendrait une des fermes royales ou servirait de caution.

Le roi, sur de simples rapports et sans enquête, destitua le banneret Osterwald et deux autres membres du gouvernement, odieux au ministre prussien comme défenseurs des droits nationaux. Un acte arbitraire ne calme pas un peuple qui a connu la liberté. On crut voir dans la conduite de la Prusse et de ses agents le dessein d'étendre, au préjudice du peuple, les revenus du prince, et de former de l'Etat de Neuchâtel une province entièrement soumise à l'administration de Berlin.

Neuchâtel, allié et non partie intégrante de la Suisse, était depuis fort longtemps uni par des traités de combourgeoisie avec Lucerne, Fribourg et Soleure, plus particulièrement encore avec Berne, juge des différends entre le comte et la ville y mais non le pays de Neuchâtel. Ces quatre cantons étaient garants du traité qui formait le pacte fondamental de cet Etat mixte.

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M. de Derschau , l'un des commissaires royaux , à cette heure revêtu du titre de plénipotentiaire^ se rendit à Berne pour intenter^ au nom du roi, un procès à la ville de Neucliâtel sur divers griefs. Nous ne suivrons pas le débat peu intéressant dans lequel les trois autres cantons alliés à Neuchâtel étaient d'une autre opinion que Berne.

A côté des passions dont Tinfluence se montre toujours dans ces sortes d'affaires, on découvre aussi de meilleures inspirations. Les habitants des Etats neuchâtelois, alliés aux Suisses par l'analogie de leurs penchants et de leur sol montagneux, bien mieux que par leurs traités, gardaient et souvent laissaient voir un foyer de liberté dans le fond de leurs âmes. Plus républicains de cœur que de constitution, ils maintenaient avec jalousie leurs privilèges et franchises, précieux fragments de liberté, et ces traités fondamentaux, palladium de leurs droits. De là l'unanime susceptibilité à la première menace d'y porter atteinte; de là . sans meneurs, le concert des corps et des communautés.

Dès l'origine des contestations, la France , dans la pensée de tirer plus d'avantages de Neuchâtel , et afin de contrecarrer la Prusse et l'Angleterre, avait encouragé, mais avec une crainte mystérieuse fie se compro-

mettre, le parti qui aspirait à la république. Toutefois le Conseil d'Etat, privé par la rigueur du prince de ses membres les plus énergiques, fit sa soumission à la volonté absolue du roi de Prusse; la désunion de la compagnie des pasteurs augmenta progressivement la force du parti prussien. Dès ce moment, le cabinet de Versailles se déclara déterminé à ne prendre aucune part directe aux affaires de Neuchâtel. Il se renferma dans le rôle d'observateur, pour maintenir au besoin contre l'ambition de Berne, avide de succéder aux droits du roi de Prusse, l'équilibre qu'exigeait l'intérêt de toute la Suisse et surtout celui de la France.

Cependant le sentiment national des Neuchâtelois se manifesta de nouveau, mais égare, à l'origine des désordres qui ouvrent, en 1768, le second acte des conflits de Neuchâtel avec son prince.

Gaudoty autrefois éloquent défenseur des droits du peuple et de la bourgeoisie, dans le dernier procès avocat de la cause royale contre l'intérêt de ses concitoyens, qu'il outrageait dans ses mémoires par la violence de son style, avait obtenu de la cour de Prusse, en échange de sa popularité, la charge de percepteur général des droits féodaux et celle d'avocat général, offices lucratifs dont on dépouilla un vieillard de mé-

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rite , père de famille^ et son parent. Une troisième faveur royale^ la place de vice-gouverneur^ mit en quelque sorte à la tête du Conseil d'Etat Tancien favori du peuple. Aussi avait-il pu dire avec raison que « ses « intérêts marchaient d'un pas égal avec ceux du roi , « son maître. »

Gaudot, bravant le ressentiment de ses compatriotes et les avertissements réitérés^ revint de Berne à Neuchâtel dans le carrosse de M. deDerschau, qui lui conseilla d'accepter un logement au château. Gaudot préféra sa propre maison et s'y rendit à pied. Une douzaine de jeunes garçons, excités, à ce qu'il paraît, le poursuivirent de huées et d'injures. Insensiblement la rue se remplit de monde ; on tirait la sonnette de la porte ; on jetait des pierres contre les fenêtres. Deux sautiers en manteau de livrée sommèrent inutilement, de la part des Quatre Ministraux, autorité municipale, le peuple de se retirer. Ces magistrats en personne, accompagnés du maire, n'apaisèrent pas mieux le tumulte. Ils ne couvrirent même qu'à grand'peine la retraite d'un officier prussien , sorti de la maison de Gaudot, et dont les gestes menaçants augmentèrent l'irritation populaire. Sa disparition le calma. La nuit se passa sans désordres.

Le lendemain matin des paroles imprudentes du capitaine Gaudot, qui tira l'épée contre des gens du peuple ameutés devant la maison de son frère, rallumèrent le feu. Cependant une compagnie de grenadiers en parade sur la place et de nombreux sergents de ville devant la maison de l'avocat général continrent le peuple jusqu'au soir. Mais quand il vit arriver, pour emmener Gaudot, un carrosse à quatre chevaux précédé de deux hvrées de la seigneurie à cheval , renverser le carrosse , embarrasser les entrées de la rue, renvoyer les livrées, fut l'ouvrage d'un moment. Dès lors le tumulte ne connut plus de bornes, surtout lorsque Gaudot et un de ses neveux, armés de pistolets, tirèrent sur le peuple et contre les maisons voisines, tuèrent un homme et en blessèrent plusieurs. On jeta du grenier et des fenêtres des bûches sur le peuple. Le peuple s'en fit des armes, enfonça les portes des chambres et brisa tout ce que rencontrait sa fureur. Pour combler la mesure, on tira de la maison même sur les grenadiers qui la gardaient. Les bourgeois, armés quelques jours auparavant pour les revues, pénétrèrent dans la maison mêlés à dix ou douze grenadiers. Ceuxci tirèrent à travers le plancher d'une chambre haute et contre la porte de Gaudot. Nouvelle décharge quand

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la porte fut enfoncée ; l'on \it Favocat général étendu sans vie sur le carreau. Satisfait de sa vengeance, le peuple poussa des cris, parmi lesquels on distinguait celui de : Vive le roi! le traître est mort. Chacun se retira après Témeute calmée. Il était dix heures du soir. Le tumulte avait commencé trente -six heures avant la mort de Gaudot : supphce de courte durée en comparaison du châtiment de l'homme infidèle à la cause du peuple , et qu'on laisse vivre dans les honneurs achetés aux dépens de la conscience.

Le magistrat ne punit pas les meurtriers, et le Conseil d'Etat, de peur de suites encore plus fâcheuses, n'osa pas même ordonner une enquête. Derschau demanda donc que les quatre cantons alliés particuliers de la ville de Neuchâtel y envoyassent une garnison de six cents hommes. Ils y consentirent à la fin après hien des débats qui fournirent une nouvelle preuve de Ja désunion et de la défiance qui travaillaient la Suisse. La garnison fédérale, accompagnée de douze pièces d'artillerie, entra sans résistance dans Neuchâtel.

Le plénipotentiaire du prince et le vice-gouverneur, pour compléter les enquêtes, demandent l'arresta^ tion de plusieurs personnes, même de magistrats suspects. Ils s'adressent aux autorités neuchâteloises :

refus ; aux représentants fédéraux : incompétence ; aux quatre cantons : division.

Un gouverneur fut enfin nommé par le prince, le général et baron Robert-Scipion de Lentulus, de Berne, admirateur du grand monarque qu'il avait servi avec honneur dans les combats. Il ne voulut entrer dans la principauté qu'après l'expiation de l'offense faite à la majesté de son maître. Derschau consentit enfin que le procès se fit dans les formes constitutionnelles. Il fut facilité par la fuite des principaux coupables. Sept bourgeois furent punis de bannissement ou d'amendes, cinq non-bourgeois pendus ou roués en effigie.

C'était assez pour la justice, non pour l'autorité du prince. Une conférence des quatre cantons se réunit à Morat. Neuchâtel se soumit d'avance à son jugement. Bien disposée par cette déférence, elle rendit sa sentence : Départ de la garnison, désarmement de la ville pendant six mois, sans préjudice du port d'armes hors du pays ; cassation de la compagnie des grenadiers ; amende honorable du magistrat de la ville, mais sans atteinte à son honneur : payement de plus de 3,500 louis de frais et d'une indemnité de 3,000 francs à la veuve de Gaudot. Tout se passa de bon accord. La ville rentra dans le calme.

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Le nouveau gouverneur, de Lentulus, fît son entrée solennelle à Neuchâtel, le 27 août, jour de fête et de soleil succédant à Forage. Quinze mille personnes répandues sur la route, dans les faubourgs et dans la ville ; rélite des Neuchâtelois à cheval, en cuirasse, le casque en tête; deux cents officiers à cheval aussi; un arc de triomphe orné de guirlandes de verdure et de fleurs, une couronne de laurier au milieu ; douze élégantes et jolies bergères semant des fleurs sur le passage du général; une jeune beauté, dans une exquise parure pastorale, lui présentant un bouquet et des vers, et le vieux guerrier répondant qu'il va quitter répée pour la houlette ; voilà comment, au pied des Alpes et du Jura , la sédition quelquefois se termine par l'attendrissement ou la gaieté, par des scènes de famille ou des plaisirs champêtres.

Vie agricole, industrielle et coninie relaie

L'histoire, scrupuleusement vraie dans ses récits, peut être fausse par son silence. Elle enregistre avec prédilection les faits saillants, les événements qui frappent l'imagination ou émeuvent la sensibilité; elle aime à peindre les passions et les luttes dont le bruit a retenti dans le monde ; trop souvent elle dédaigne de parler du cours ordinaire des choses et des habitudes étrangères aux émotions et à la politique. Dans la toile qu'elle déroule ainsi à nos yeux, le tissu de la vie de tous les jours disparaît sous des broderies funèbres.

A juger la Suisse par les faits que nous avons racontés, par d'autres que nous raconterons encore, on pourrait la croire un théâtre d'injustices et de haines où se meuvent des populations violentes guidées par des chefs sans conscience. On se tromperait. Nous ne racontons l'histoire que d'un siècle, et du siècle à bien des égards le plus triste de la nation suisse ; nous ra-

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contons des faits qui se répartissent sur treize cantons et plusieurs pays alliés, constitués alors en Etats distincts^ rapprochés par quelques points de contact^ mais sur d'autres points trop étrangers les uns aux autres. Nous exposons enfin des conséquences naturelles des systèmes politiques, mais des événements pourtant exceptionnels. Pour compléter la vérité laissons entrevoir le cours de la vie.

Ces populations si jalouses de leur liberté , si violentes à riieure de la passion émue, si redoutables dans Tusage de leur vigueur, employaient chaque jour ces forces surabondantes à tirer de riches productions d'un sol dont la culture exige beaucoup d'efforts et de persévérance. Elles se livraient joyeusement à un travail journalier dont le fruit leur appartenait et n'était absorbé ni par un luxe gouvernemental, ni par des salaires exagérés, ni par des armées permanentes.

Le seul aspect des habitations d'un peuple est une révélation de sa situation et de ses habitudes. Le délabrement, le désordre, la malpropreté sont des indices d'une misère physique et morale, de l'oppression, de la guerre, de l'ignorance. Dans les villes de la Suisse, à côté de maisons opulentes, la bourgeoisie, les artisans habitaient des maisons qui unissaient à la

solidité l'économie de l'espace, et dont l'arrangement intérieur, cdculé pour l'agrément de la vie de famille, offrait aux yeux cette élégance modeste dont le goût naît avec l'aisance acquise par le travail. Dans des maisons plus largement construites et où se trouvait toujours une vaste salle d'assemblée, dans les abbayes, tribus ou cercles, fondés par des corps de métiers ou d'autres associations, les citoyens se réunissaient après le travail de la journée pour se restaurer avec le vin du pays, en s'entretenant de leurs affaires et des affaires pubhques, qui étaient aussi les leurs.

Dans les campagnes des cantons souverains et surtout parmi les populations allemandes, les habitations, de construction plus attrayante qu'en aucune autre contrée, propres, soignées, étaient l'image du bonheur domestique et de l'abondance champêtre, ou de cette sage médiocrité qui sait jouir et ne pas prodiguer. Les voyageurs, plus rares alors qu'aujourd'hui, aimaient à s'arrêter dans les cantons forestiers ou dans les environs de Lucerne, devant ces blanches maisons entourées de la verdure des vergers, et protégées par un vaste ombrage où murmurait une fontaine. Us admiraient chez le peuple appenzellois les élégantes maisons à la couleur variée, ou dans le canton de Berne

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CCS grands villages et ces vastes bâtiments d'économie rurale dont les dehors étaient artistement ornés du luxe du labourage, harnais, outils, instruments aratoires, et où tout annonçait Fopulence rustique, et les soins qui l'embellissent, même ces vastes amas de fumier revêtus de tresses de paille, source d'une nouvelle fécondité pour les champs et pour l^s prairies. Le goût de la beauté s'unissait à la recherche de Tutile. Dans ces villages riches ou plus humbles, où la plupart des demeures sont entourées d'un enclos ou séparées des autres par un jardin, on cultivait à côté des fruits et des légumes, des œillets, des giroflées, des roses. Avec les aliments on acceptait de la main de Dieu les charmes de la vie; mêlée à l'encens des fleurs, la pensée religieuse montait vers le ciel comme un parfum de l'âme. Ici quelques paroles bibhques, là l'image de la Vierge ou d'un saint, plaçaient sous la protection du Très -Haut l'asile domestique que l'on venait de construire pour sa famille. La paix des champs, ime générosité hospitaUère et la joie, compagne de la liberté, couronnaient ces mœurs adoucies qu'on trouve chez les peuples agricoles et chez les peuples pasteurs , chez ceux qui cultivent les plantes et chez ceux qui aiment les troupeaux, si toutefois le

despotisme ne courbe et n'assombrit pas leur front.

Quelle vie d'activité et de gaieté , quel mélange de rudes travaux et de plaisirs, quels jours de fatigue et quels jours de fêtes dans les villes, dans les champs, au fond des vallées , dans les chalets ou sur les pâturages des Alpes! Que de joies dans les familles, que de joies dans la communauté , quand une moisson abondante tombait sous la faux, et que des chariots de gerbes, soutenus des deux côtés, rentraient dans de vastes granges ! Quels chants retentissants au temps de la vendange! Quels jours solennels et joyeux que ceux où les troupeaux partaient pour la montagne , et ceux où ils en redescendaient et revenaient vers les familles attendries et dans les étables bien connues! C'était une fête de chaque semaine , que ce grand marché qui attirait dans la capitale du canton ces miUiers de campagnards vêtus de la laine de leurs troupeaux et fiers de la blancheur de leur linge filé par la main de leurs femmes et de leurs filles. Les uns à pied , mais bien chaussés, beaucoup avec un modeste attelage, un grand nombre traînés par de vigoureux chevaux, faisaient régner l'abondance dans les villes et remportaient chez eux le prix de leur travail.

Véconomie rurale demeura la base de l'existence des

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Suisses ; elle subit des variations , mais au total elle se perfectionna. La culture des céréales diminua dans quelques contrées alpestres, où l'indolence pastorale se plaisait dans le seul soin des troupeaux ou dans les attraits d'une vie nomade, telle que la mènent les habitants des Alpes vaudoises et ceux du Gessenay. Les bras enlevés à l'agriculture par le service étranger, une économie de la main-d'œuvre et la facilité de vendre aux vachers un fourrage produit sans grands efforts, avaient fait convertir beaucoup de champs en prairies. En revanche , aux plaines ensemencées ou couvertes de moissons , dans le canton de Zurich et dans la partie allemande des cantons de Berne et de Fribourg, on reconnaissait la persévérance d'une race forte comme la terre qu'elle cultivait, et l'on admirait là les dehors de l'aisance. Les paysans de la Haute- Argovie possédant une fortune de 50 à 100,000 écus n'étaient pas rares. On vit dans le milieu du siècle les trois fds de Favoyer de Houttwyl , riche de 900,000 francs, rester fidèles à la charrue, et sa fille, courtisée par beaucoup de seigneurs de Berne, épouser un campagnard. Sur les bords des lacs de Zurich , de Thoune, de Genève, la vigne envahissait toujours plus de terrain. On tolérait généralement le parcours et les

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abus, cortège de la routine. De temps en temps les autorités publiaient des ordonnances , sages pour l'époque; mais une réforme des habitudes d'un peuple ne peut résulter que de la diffusion des lumières.

Dans cette conviction , un Bernois , dont toutes les pensées se tournaient vers le bien pubhc, Jean-Rodolphe Tschifféli, fonda dès 1759, dans sa ville natale, une Société économique vouée principalement à Tamélioration de l'économie rurale. Composée de membres du gouvernement, d'ecclésiastiques, d'agronomes, d'agriculteurs, elle fit appel au patriotisme de toutes les classes. Les prix qu'elle proposa, les traités qu'elle répandit à bon compte , la publication de ses Mémoires en allemand et en français popularisèrent des idées utiles et des perfectionnements agricoles. Elle introduisit dans le canton la culture du trèfle, de la luzerne, de l'esparcette , des pommes de terre, l'irrigation artificielle des prairies, la transformation des jachères, d'autres nouveautés fécondes. L'industrie, le commerce, l'économie politique, la législation, les intérêts sociaux fixèrent son attention.

Cette réunion de philanthropes étendit son influence hors des limites du canton et de la Suisse. Soleure, Fribourg, Schaflliouse, les Grisons eurent leurs sociétés

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économiques. L^exemple de Berne provoqua des imitations en Allemagne et en France, où la science agricole et celle des économistes trouvèrent un auxiliaire dans Tesprit d^association né au pied des Alpes.

La disette et la famine de l'année 1771 donnèrent une impulsion salutaire à Findustrie rurale : on cultiva mieux le sol, on cessa de laisser les champs en jachère; le préjugé contre les pommes de terre s'évanouit, et leur multiplication prévint le retour d'une semblable misère. Grâce à ce fruit nouveau, la Suisse fut moins dépendante des pays qui alors lui fermèrent leurs greniers. On ne devait plus voir des Suisses, comme on vit alors les sujets du prince-abbé de Saint- Gall, rapporter sur leurs dos des blés de Ghiavenne par le Spluguen.

Plusieurs gouvernements établirent un système d'approvisionnement et des greniers publics. Berne les avait devancés. Cet Etat, politique en même temps que bon confédéré, ne perdait pas de vue l'effet que produirait sur les petits cantons le blé qu'il leur accorderait de son superflu. Le bourg de Schwyz bâtit à neuf ou répara sa grande halle au blé; Arth, son magasin de blé et de sel.

Du haut des pâturagjes alpestres et du fond des val-

lées, deux branches d'industrie pastorale s'étendaient sur la Suisse entière et sur les pays voisins, le commerce des bestiaux et les fromages rivaux des meilleurs qui se fabriquent en Europe. Schwyz et Unterwalden , l'Entlibouch et l'Emmenthal, les collines et les plateaux élevés de Fribourg, comme les plaines du canton de Berne, envoyaient leurs superbes bestiaux aux foires de la Suisse et par delà les monts. Chaque année les Alpes rhétiennes se peuplaient de races estimées, quoique moins fortes. Les gras fromages de l'Emmenthal et du Simmenthal assaisonnaient les repas des paysans suisses qui se nourrissaient le mieux, et on les recherchait pour la table des riches citadins. Alors déjà le vieux fromage de Gessenay rivalisait presque avec le parmesan, et celui auquel les montagnes de la Gruyère ont donné leur nom couvrait de l'ombre de sa renommée une foule de produits fort éloignés de sa délicatesse.

Le commeree et V industrie étaient captifs dans ces chaînes gouvernementales que tous les pays n'ont pas encore brisées. A chaque crise commerciale ou industrielle, on recourait au gouvernement; le gouvernement essayait de remédier à chaque inconvénient par une ordonnance; quelquefois même il se faisait négo-

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ciant ou manufacturier. Tout semblait gagne si Tautorite se substituait à la prudence individuelle. Même dans les Etats républicains de la Confédération , on ne comprit guère que le principe de la liberté est la meilleure protection de l'industrie et du commerce.

Les lois prohibitives étaient alors la grande ressource contre l'importation des marchandises étrangères, contre l'exportation des matières premières. En temps de disette, les Etats d'une Confédération fraternelle, au lieu de s'entr'aider, se combattaient par des prohibitions. Les commerçants et les fabricants des Rhodes- Extérieures d'Appenzell, qui aujourd'hui s'enrichissent dans les deux mondes, demandaient, vers le commencement du dernier siècle , qu'on empêchât leurs concitoyens de sortir du pays pour aider des étrangers ou des Suisses à établir des fabriques dans d'autres pays ou d'autres cantons. Le Bas-Un terwalden avait, dans les premiers temps, interdit, sous des peines sévères , l'exportation des noix et de l'huile, et l'importation des bœufs hongrois, souvent aussi l'exportation du bétail, dès lors objet d'un commerce lucratif.

Les barrières que la plupart des Etats confédérés élevaient contre les étrangers ou contre d'autres cantons, les villes de Zurich et de Baie les élevaient contre

leur propre campagne , contre des citoyens qui portaient le même nom cantonal et marchaient sous la même bannière que les bourgeois de la cité. Nous verrons bientôt l'effet du despotisme commercial des Zuricois. Les citadins bâlois, plus âpres encore dans leur jalousie, ne rougissaient d'aucune innovation imaginée pour asservir davantage la campagne à leur égoïsme. Un arrêté, renouvelé en 1749, fixa le nombre des tanneries autorisées dans la campagne , mais on obligea les propriétaires à payer un droit à la tribu des tanneurs de la ville, le même que les cordonniers de Liestal payaient aux cordonniers bàîois. Ils ne pouvaient acheter le tan que hors du pays, et même on leur interdit deux ans après de l'acheter en France. Le Grand Conseil discuta sérieusement si, dans l'intérêt de l'agriculture, on ne devait pas interdire à la campagne toute autre industrie.

En dépit de ces vues erronées, en dépit des entraves et des privilèges oppressifs, la chaleur vitale de la liberté qui pénétrait en Suisse, faisait circuler plus vivement le sang dans les veines de l'industrie et du commerce, à mesure qu'on avançait vers la fm du siècle. L'industrie porta ses vues sur les besoins du pays même, ou sur les chances d'un commerce extérieur

plus étendu. Dans le canton de Berne, essentiellement agricole, on commençait à fabriquer du velours, des soieries et des draps. La vallée de TEmmenthal, Tune des plus belles par Tactivité rurale et Findustrie alpestre, fournissait le reste du pays et d^autres contrées de toiles et de rubans, et recelait dans les gorges de ses montegnes une population de tisserands. Des négociants et des fabricants enrichis étalaient, comme les cadets de familles de cultivateurs, héritiers légaux des biens paternels, un luxe étranger dans des habitations élégantes.

L'esprit d'industrie pénétra même dans les petits cantons du centre jusqu'alors exclusivement agricoles. Le nombre des artisans et des marchands finit par dépasser les besoins. Depuis le milieu du siècle s'établirent des blanchisseries, des teintureries, des tuileries, des scieries, des moulins à poudre, des fabriques de gypse, la tannerie, la chamoiserie, la tisseranderie. Le vice-landammann Augustin Réding introduisit à Schwyz la filature de la soie et du coton, et acquit en vingt ans une fortune de 300,000 florins.

Un prince-abbé de la haute vallée d'Engelberg, Léodegar Salzmann, qui régna de 1769 à 1798, bannit l'indigence et la mendicité par l'établissement de la tissô-

randerie et de filatures de soie et de coton. Il forma dans les bâtiments dépendants de l'abbaye des ateliers, des dépôts de matières premières, des magasins d'étoffes fa-briquées, et près de là une école dirigée par des conventuels. Il ne remplit pas l'Europe du bruit d'une gloire formidable; mais aujourd'hui encore une petite peuplade heureuse prononce avec émotion le nom de ce bienfaiteur.

L'industrie en grand et le commerce établirent des ateliers et des comptoirs à Zurich, à Bâle, à Saint-Gall, dans les cantons d'Appenzell et de Claris. Chez l'active et intelligente population zuricoise, la manufacture des étoff'es en coton et en laine, et plus encore de tous les genres de soieries, prit dans la seconde moitié du siècle un essor extraordinaire ; elle fournissait des marchandises recherchées aux foires de Suisse, d'Italie, d'Allemagne, de Pologne, de Hollande, de Russie et des autres pays du Nord.

Plus que par l'industrie, Bâle fleurit par le commerce, au-dessus même de toutes les villes de la Suisse. Unie au grands ports de mer par le Rhin , d'ailleurs point de jonction des lignes de communication entre la France, l'Allemagne et PItalie, elle forme le principal entrepôt d'une partie de ces deux derniers pays

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et de la Suisse. La banque ;, en rapport avec les premières places de TEurope^ concourut à Topulence des Bàlois.

Nous ne pouvons présenter ici une esquisse complète de ces deux branches d'activité. Quelques faits détachés achèveront du moins de donner une idée du développement qu'elles reçurent.

En 1714 un Glaronnais apprit à sa servante et à quelques pauvres à filer le coton. Dans peu d'années les filatures de ce genre devinrent l'industrie la plus considérable des Glaronnais , et amenèrent dans leur petit pays plusieurs mille florins chaque semaine. En 1734^ on admira dans un de leurs villages un métier de tisserand mis en jeu par un cours d'eau. En 1740^ s'établirent les premières fabriques d'indienne et de mouchoirs.

Trois ans après le milieu du siècle on fit dans les Rhodes-Extérieures d'Appenzell les premiers essais de fabrication de la mousseline. Fileurs et tisserands exercés^ les Apenzellois comprirent promptement la différence entre le nouveau travail et celui qu'ils pratiquaient depuis cent ans. Ils y remportèrent la palme^ travailleurs déliés^ ingénieux inventeurs de modèles. Peu d'années se passèrent^ et la fdature^ le tissage^, la

broderie, occupèrent les populations presque entières du canton d'Appenzell, du Tockenbourg, des anciennes terres de l'abbaye de Saint-Gall, de la Thurgovie, du Uheinthal et de l'Allemagne méridionale jusque dans les villes dTUm et d'Augsbourg et dans les vallons cachés entre les hautes Alpes du Tyrol. Soixante maisons de commerce saint-galloises, trente dans Appenzell-Extérieur, beaucoup d'autres dans les villes riveraines du lac de Constance expédiaient ces marchandises pour tous les pays de l'Europe. Hommes, femmes, enfants, tous travaillaient. Maisons et terres augmentaient de valeur; les salaires haussèrent. Saint-Gall seul occupait vers la fin du siècle de 30 à 40,000 brodeuses, et les négociants de cette ville et du canton d'Appenzell payaient annuellement aux Souabes et aux Tyroliens, fileurs de coton, un million de florins. Des hommes entreprenants, des Glaronnais entre autres, voyageurs par excellence, parcouraient l'Europe, fondaient dans des pays étrangers des fabriques et des maisons de commerce, et rapportaient chez eux, dans leur vieillesse, de grandes fortunes.

Nulle autre maison suisse n'égalait l'esprit entreprenant des Zellweger de Trogen. Ils avaient des comptoirs et des dépôts en France et en Italie. Ils étendaient

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le réseau de leur commerce sur rAUemagne, le Danemark^ TEspagne et les îles de l'Amérique. Ils s'ouvrirent de nouvelles routes en Pologne et en Russie jusqu'à Moscou.

La rivalité d'autres pays suscita des embarras aux producteurs de la Suisse orientale. La France leur fit une guerre de douanes et de concurrence. Ils remplacèrent la fabrication des toiles par celle de la mousseline. De Paris^ de Lyon, de Marseille, de Rouen et d'autres villes, des négociants arrivaient en foule au printemps et vidaient en quelques jours les magasins remplis durant l'hiver par une population industrieuse. La France prohiba les toiles de coton et de mousseline ; en vertu des traités les fabricants suisses prirent, à travers la France, le chemin de la Hollande. Peu à peu l'or endormit la vigilance des douaniers. Le siècle n'était pas à sa fm , que des demandes multipliées eif une hausse subite avaient réparé les anciennes pertes et des pertes récentes. Nouvelle guerre, nouveau danger: l'Ecosse, l'Irlande, filèrent le coton à l'aide de machines. La Suisse fabriqua des machines anglaisess

Ainsi chaque crise produisait une nouvelle invention, créa de nouvelles ressources. Ainsi la petite Suisse, enclavée dans les grands Etats de l'Europe et

sans issue qui lui appartînt, non-seulement devançait la plupart de ces Etats dans la carrière de l'industrie, mais luttait avec avantage contre la puissance de leurs ressourcés et de leurs prohibitions. Qui lui en fournissait les moyens? La liberté, dont l'esprit fit comprendre à des populations industrielles que la libre importation fournissait à la Suisse les matières premières à meilleur compte qu'aux pays gardés par des remparts prohibitifs. A Glaris, par exemple, une liberté presque illimitée de l'industrie et du commerce pour les étrangers comme pour les indigènes, accrut le travail productif et avec lui la richesse. Appenzell-Extérieur établit les manufactures les plus étendues de l'Europe, à l'aide de la seule liberté qui aiguise le génie des hommes et ne contrarie pat- aucune entrave le jeu de leurs forces.

Aune autre extrémité de la Suisse, la liberté, accueillant tout travailleur sans distinction d'origine, féconda les montagnes stériles de Neucliâtel par une activité ingénieuse, et multiplia population et richesse sur un sol qui ne produit pas même de chétifs aliments. Un jeune homme, J.-J. Richard, vit en 1679 la première montre apportée dans ce pays; il l'imita après avoir inventé les instruments nécessaires. Un siècle

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après, le Locle et la Chaux-de-Fonds fabriquaient annuellement pour Texportation au moins quarante mille montres en or et en argent. Sous la protection du laisser-faire et avec l'encouragement du succès, la population intelligente des montagnes neuchâteloises multiplia les inventions, les perfectionnements, et produisit dans la science de la mécanique, auxiliaire de son industrie, des hommes de talent et même un génie, Jacques Droz, admiré de TEurope et supérieur à Vaucanson dans Fart de simuler rintelligence par le mécanisme.

Les crises commerciales frappaient Tindustrie et les

populations industrielles de la Suisse orientale de coups moins funestes qu'on ne pouvait le craindre. A côté de leurs métiers lucratifs, elles exerçaient Fagriculture, ressource toujours assurée pour les premiers besoins de la vie quand languissait le travail de l'atelier.

Pendant longtemps aussi les habitudes agricoles entretinrent le goût d'une vie simple et frugale. Le matin, au milieu du jour et le soir, le grain et la farine d'avoine bien apiprêtés formaient le fond des repas, qu'on assaisonnait avec le cidre du pays. Mais là où les progrès industriels l'emportèrent sur les soins ruraux, chaque stagnation commerciale affligeait plus dure-

ment les populations. Le gain facile les avait d'ailleurs accoutumées aux jouissances du luxe et à l'amour du plaisir, source de souffrance pour les jours de privation. Aussi le patriotisme doutait-il parfois si l'opulence de l'industrie n'appauvrissait pas le pays et les âmes. Au milieu de ces dissipations, on voyait des négociants enrichis sous un ciel étranger rapporfer au sein de la patrie des mœurs encore candides. On trouvait digne de la simplicité et de l'économie helvétiques de se rendre à pied aux foires de Francfort et de Leipsick. Le temps n'était pas encore le plus précieux des capitaux, ni la rapidité un moyen d'économie.

Genève , entourée de provinces peu commerçantes , dont elle était le marché et le bazar, d'ailleurs habile à saisir près d'elle et au loin toutes les opportunités, étendit extraordinairement son industrie et son commerce dans tous les genres. Ses négociants, ses fabricants, ses banquiers acquirent de grandes fortunes qu'ils administraient avec économie. Vers 1760, les fabriques de bijouterie , d'orfèvrerie et d'horlogerie consommaient 40,000 onces d'or par an. Trente ans plus tard l'horlogerie occupait seule près de six mille Genevois. L'activité générale dans le champ de l'intelligence, l'étude approfondie des lois du calcul et des

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forces de la nature multiplièrent les découvertes et les inventions dans les arts mécaniques et industriels. Les inventeurs prenaient tous pour point de départ des théories savantes. Genève s'enrichit dans tous les sens à honorer la science. Des Genevois étabUrent des maisons de commerce en France, en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, source la plus féconde de leur opulence. Depuis le milieu du siècle, ils firent des affaires immenses dans les fonds publics. On comptait en 1780 qu'ils jouissaient de dix miUions de rente dans les seuls fonds de France.

Le mouvement plus rapide du commerce et de Findustrie nécessita des moyens de communication plus faciles. Plusieurs cantons et les alliés améliorèrent les routes. Berne , dans les directions qui intéressaient la suprématie de la capitale, donna Texemple, surtout depuis 1740. On combla des ravins, on éclaircit des forêts, on construisit des ponts en pierre. Les principaux chemins du pays de Vaud cessèrent de favoriser les brigands qui les infestaient pendant les commencements du siècle.

Le plus pauvre des petits cantons, à Faide d'un péage,

perça, non loin du pont du Diable^ le pittoresque Trou d'Uri.

Signalons, la justice Fexige, la persévérance et la générosité du prince-abbé de Saint-Gall, du sage Béda, bienfaiteur de ses sujets, malgré la résistance de leurs habitudes. A la suite de la disette de 1771 , et pour mettre son pays à Fabri des prohibitions de Févéque de Constance , ce prélat remplaça un chemin creux, où les chariots s'embourbaient, par une chaussée à travers le nord de ses Etats, depuis Wyl jusqu'au lac de Constance. Le peuple murmura contre ce bienfait, qu'il flétrit du nom d'innovation. Les propriétaires ne cédèrent le terrain nécessaire qu'en exigeant des indemnités exorbitantes. L'abbé leva toutes les difficultés aux frais du couvent, et accorda aux communes les exemptions qu'elles demandèrent pour leur faible concours.

L'exemple donné par leur prince, Fexemple des cantons de Schwyz et de Claris, leurs voisins, ouvrirent les yeux aux Saint-Gallois sur les résultats de bonnes routes. En 1786, une émulation pour cet objet se manifesta dans tout le pays. De nouvelles routes commencèrent à le sillonner dans toutes les directions. On faisait sauter des rocs, on comblait des fossés, on aplanissait des collines pour établir des communications faciles jusqu'au fond de ces vallées , qui n'avaient jamais entendu le bruit d'un chariot.

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Des incrédules et des adversaires fermaient les yeux à ces perfectionnements^ les oreilles aux enseignements de rexpérience^, au langage de la liberté.

Dans les bailliages italiens , dont nous allons considérer l'asservissement^ Lugano et Mendrisio^, districts voisins^ interdirent Tun à l'égard de l'autre d'exporter les produits du sol et les denrées^ et démontrèrent devant leurs juges les inconvénients de la liberté du commerce. Tout les sollicitait pourtant d'unir leurs intérêts; mais l'abjection politique n'éclaire ni ne rend généreux.

Au sein de la confédération en miniature qui ne forme plus aujourd'hui que le canton unique des Grisons^ les jalouses souverainetés de village triomphèrent même des menaces de la loi. On avait beau montrer le commerce alangui par la détérioration des chemins^ le transit affaibli^ les voyageurs écartés; certaines communautés, voyant dans les améliorations générales un empiétement sur les droits souverains des localités ;, se renfermaient dans leur insouciance; elles voulaient d'ailleurs fermer le pays aux étrangers et aux idées, a II faut se tenir en sûreté dans son pays ainsi que dans une prison, » était devenu proverbe parmi des peuplades qui repoussaient la science comme brouillant

l'esprit, et appelaient du nom de « belle vie » {bella wita) une vie inoccupée.

Le tableau qui vient de passer sous nos yeux nous a fait voir les Suisses dans l'ensemble de leur vie de tous les jours, occupés de travaux utiles, livrés à une activité pacifique, et aspirant à des progrès dont la politique n'est pas le mobile. Quoique la poHtique étende son influence sur toutes les parties de l'existence des nations, elle a sa sphère à part, en dehors de celle que nos regards viennent de parcourir. A l'aspect de la continuité de ces occupations, à l'aspect de progrès si merveilleux, utiles à l'Europe par leurs résultats et par l'exemple, le lecteur se persuadera que les luttes et la discorde ne formaient pas le tissu de la vie des Suisses, et que, malgré les erreurs des gouvernements, la violence n'était pas le fond du caractère du peuple, ni les coups son divertissement habituel. On ne juge pas de la carrière d'un homme de bien par une heure de colère.

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Nous avons parlé de pays sujets sur lesquels dominait un gouvernement aristocratique. Nous avons montré en passant une autre contrée soumise à la domination d'une démocratie. Sans rapporter tous les exemples que nous fournissent les annales du dix-huitième siècle , nous offrirons aux yeux du lecteur une autre forme encore de sujétion républicaine : les bail-

liages communs.

On appelait de ce nom des pays que, par suite de conquête ou d'achat , des cantons en plus ou moins grand nombre possédaient en société et faisaient gouverner par des baiUis. C'étaient des pays sujets, qui avaient plusieurs maîtres : deux, trois ou huit; une partie de la Suisse itahenne en comptait douze; le treizième canton , Appenzell seul , n'y avait point de part. La plupart des pays ainsi soumis conservaient

plus on moins de droits et de franchises; les baillis juraient d3 les respecter. Les impôts réguliers produisaient peu. Les députés des cantons souverains, réunis annuellement en syndicat, examinaient la gestion des baillis et les comptes des revenus que ceux-ci percevaient pour les cantons; ils prononçaient de plus sur certains appels. D'autres appels étaient portés directement aux cantons.

L'administration de ces bailliages différait suivant les cantons gouvernants et les races gouvernées. En général, l'autorité des grands cantons pesait moins sur cette classe de sujets du double poids de l'arbitraire et de la corruption, tandis que les petits cantons toléraient une exploitation sans pudeur des populations condamnées à vivre sous leur joug ; chez celles-ci, la crainte des baillis catholiques était générale. Berne et Zurich se recommandaient par une générosité relative et par l'intégrité pécuniaire.

Le plus épouvantable des fléaux, c'était la cupidité de ces baillis, dont l'autorité temporaire ne présentait à leurs yeux qu'un moyen de se faire une mine d'or de tous les genres d'immoralité de leurs administrés et de tous les genres de despotisme. A cet égard pourtant, le sort de la race allemande, plus calme, plus froide,

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