‹ Tableaux d'histoire de la Suisse au dix-huitième siècle [microform], 1715-1803Chapitre 6 sur 15 · II · texte numérisé non relu

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était moins à plaindre que le sort des bailliages qui formaient , au midi du Saint-Gothard , la Suisse italienne. Le sang méridional des Italiens asservis aux cantons offrait aux gouverneurs de ces provinces des occasions quotidiennes d'exciter, puis de punir les passions, lucratives pour eux, d'une population portée aux querelles, aux procès, à la vengeance, élevée dans l'ignorance et dans l'habitude de tous les vices, cortège de la servitude.

Des abus funestes introduits dans toutes les parties de l'administration ne disparaissaient pas devant quelque délibération isolée prise de loin en loin en faveur des « pauvres sujets, » comme les désignent les protocoles. L'instruction était presque nulle, et là où il existait pour le peuple quelque chétive école, les filles en étaient exclues. Dans la contrée la plus favorisée par les dons de l'intelligence et du talent, à Lugano, il n'existait en 1797 aucun établissement d'instruction publique, aucune école primaire.

Par suite de l'oisiveté générale et de l'état d'abandon dans lequel on laissait les enfants, le pays était infesté de vagabonds, de mendiants, de voleurs et de bandits. Ajoutez à ce tableau les routes négligées, les péages administrés infidèlement, les veuves et les

orphelins presque sans protection, ou ruinés par les frais de tutelle, les ordonnances souveraines foulées aux pieds ou supprimées, les conflits entre les droits souverains et les attributions locales, les innovations introduites aux dépens des franchises du pays, du mouvement commercial et de la propriété agricole, les faveurs enfin accordées à la classe abjecte des espions.

Au-dessus de ce spectacle domine la figure des baillis; autour de leur despotisme se groupent tous les aspects de la servitude et de la dégradation. Si dans les cantons aristocratiques le gouvernement des bailliages communs s'obtenait régulièrement, dans les petites démocraties c'était une marchandise. Au mépris des lois contre la brigue, les candidats briguaient ouvertement et mendiaient les suffrages du peuple de maison en maison. Le peuple, dans son assemblée générale, décernait l'office de bailU à celui qui offrait la somme la plus forte à répartir entre les citoyens ; chacun de ceux-ci recevait ordinairement deux, trois ou quatre francs pour sa quote-part. Le souverain, se partageant ainsi 6, 8 ou 10,000 florins, somme double, triple ou morne décuple des revenus légitimes du bailliage, s'associait d'avance aux exactions par les-

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quelles le bailli se récupérait. On a calculé que le seul peuple de Claris vendait ainsi dans Tespace d'un siècle de 129 à 133 bailliages^ au prix inoyen^ évalué assez baS;, de 2000 florins. Dans ce même espace de temps, de 129 à 133 baillis rentraient dans ce petit pays alpestre, après leurs fonctions biennales, les uns ayant simplement recouvré leurs frais, la plupart avec une fortune de 6 à 30,000 florins.

Malgré la publicité d'un tel scandale, quand arrivait le jour de Finstallation du bailli, au milieu des pompeuses cérémonies, à la suite de discours paternels et après la lecture des nombreuses lois contre la corruption des juges et la vénalité des magistrats, le nouveau gouverneur assurait par serment n'avoir pas acheté les sufl'rages pour son élection.

Muni du sceptre de son autorité, de la baguette blanche, que le nouveau bailli recevait de l'ancien, par les mains du premier syndicateur (c'était le titre consacré), il était maître d'étendre ses privilèges, de régner par les abus, de s'enrichir par la justice et par l'injustice. Chargé, par exemple, de présider à l'amodiation des péages, il en devenait l'amodiateur. Pour un commerce illicite de grains ou pour des accaparements dénoncés le bailli s'arrogeait le jugement, au

détriment du tribunal d'une commune, afin d'être juge dans sa propre cause. Dans la Suisse italienne tel bailli étendait arbitrairement son droit de chasse. En 1782, un Zougois, bailli de Lugano, comprit dans son arrondissement de chasse le territoire de plus de quinze villages, les domaines les mieux cultivés, les enclos que des particuliers avaient arrangés à leurs frais pour leur chasse. Il défendit sous peine de cent écus de prendre ou de tuer oiseau ni quadrupède dans la circonscription dont sa proclamation décrivait les limites, mais sans nommer la plupart des villages, ce qui multipliait les contraventions. Contrairement aux ordonnances souveraines, il accorda une part dans le produit des amendes aux garde-chasse; ceux-ci, gens de petite renommée, intentaient des accusations même contre des innocents. Le bailli amodia son arrondissement agrandi à des gens qui s'y comportaient en maîtres • il leur vendit le droit d'entrer même dans les enclos et les métairies au temps des fruits pendants, tandis qu'il refusait aux hommes les plus estimables l'autorisation de chasser sur leurs propres terres.

Vivant d'abus, les baillis toléraient les abus dont ils se faisaient une source de revenus. Un des fléaux de la Suisse sujette c'étaient les procès interminables. Les

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baillis entretinrent cette manie; ils avaient leur part dans le produit de l'arbitraire et de la corruption. Dans un procès, dont Tobjet ne valait que quelques écus, les délégués d'une commune avaient occasionné pour près de 40,000 livres de frais. Les procès duraient tant que les parties avaient de Targent pour payer les avocats et les juges. Un procès de la commune d'Ansernone, concernait dans Torigine une valeur de trois livres. Quelques années après il avait déjà coûté une somme énorme, et n'était pas fini. Les habitants de cette vallée, divisés en deux partis, se fusillaient, et personne n'y allait qu'armé. On avait plusieurs fois tiré sur le curé. Locarno était une ville de 2000 âmes. Il y avait 32 avocats et procureurs. La seule marchandise dans ce pauvre pays c'était la justice.

Il y avait appel du bailli au syndicat et du svndicat aux cantons, républiques différentes de principes, et dont sept ou huit au moins trafiquaient de leurs suffrages. Les injustices et l'impudeur surpassaient toute croyance. Les opprimés trouvaient dans les tribunaux, au lieu d'appui, une plus dure oppression. Par cette organisation la décision finale était si tardive et si dispendieuse, que les plaideurs peu riches se soumettaient de désespoir ou de lassitude à toute décision

quelconque. Par la solidarité de la corruption, les députés à la diète protégeaient les baillis, et les cantons les uns et les autres. Un historien schwyzois raconte le trait suivant. En 1760, Tati, Tessinois, et Martinelli, Milanais, avaient ensemble un procès compliqué, qui dura plusieurs années. Les petits cantons alors seigneurs de Belhnzone étaient juges. Après des frais incroyables, Tati gagna le procès à Uri et MartineUi à Unterwalden. Le landrath de Schwyz formait la dernière instance ; les deux parties briguèrent à force d'argent un jugement favorable. L'argent prépondérant de MartineUi l'emporta, et Tati, malgré la bonté de sa cause, se vit dépouillé de toute sa fortune. Le public s'emporta contre l'injustice et la vénalité des juges. Dès ce moment le gouvernement perdit estime et confiance. Dans un pays que depuis deux siècles et demi la plupart de ses maîtres et de ses gouverneurs travaillaient à corrompre, la justice pénale, à son tour, ouvrait aux baillis une mine de richesse. On avait réduit presque tout le système de pénalité à des amendes. Les amendes formaient le meilleur revenu du bailli et de ses officiers. Les autres supplices ne servaient guère que d'intimidation ou de préliminaires pour arriver aux extorsions. Dans bien des bailliages les amendes étaient

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limitées par un maximum; en Thurgovie, le bailli punissait tous les délits par des peines pécuniaires dont il fixait la quotité, dans Tabsence de toute loi.

Jusqu^en 1786, le lieutenant baillival, remplissant dans la Suisse italienne roffice d^avocat, était à la fois juge, conseil et plaignant. En général, la réunion de fonctions opposées dans la même personne facilitait les abus.

Les cantons punissaient pourtant quelquefois les prévarications et les extorsions des baillis; mais ordinairement en faisant verser dans le trésor une part des profits de finjustice. Quelquefois les magistrats coupables se soustrayaient à la punition par la fuite. Un Zougois, bailli à Locarno, ne put présenter au syndicat, avec ses comptes, fargent qu^il redevait : au lieu de payer il se réfugia dans un couvent. Un bailli bàlois n'ayant pas porté en compte un grand nombre de bénéfices perçus, on lui infligea une amende de cent louis. Il résista, on séquestra ses deux chevaux et ses effets à Taubergc. Les syndi^ateurs partis, il força récurie, prit de ces effets ce qull put et s'enfuit à cheval sans selle ni bride, laissant beaucoup de dettes. Un Unterwaldien, baiUi de Mendrisio, muItipHa les prévarications pendant la courte durée de son bail-

liage (1768). En voici quelques exemples. Une servante avait acheté une petite quantité de soie écrue d'une personne suspecte; il la fit enfermer et ne lui rendit la liberté qu'au prix de 400 livres, outre deux louis pour sa femme. La pauvre fille en mourut de douleur. — Un jeune garçon était monté sur un mur pour cueillir quelques noisettes; le bailli menaça des galères; le père paya une rançon de 12 couronnes (environ 37 francs). — Un notaire avait fait une erreur dans un contrat; il dut payer 200 couronnes pour la chambre et 174 pour le bailh. — Celui-ci vendit un privilège, et ensuite à un autre un second privilège qui annulait le premier. — Un cur^ avait été volé. Pour recouvrer leur liberté, les voleurs abandonnèrent au bailli les effets enlevés. Le curé les réclama longtemps en vain; le magistrat finit par lui en remettre une faible partie, afin de le réduire au silence. Ces faits et beaucoup d'autres furent prouvés devant le j^yndicat ; le juge inique ne put les nier; on lui infligea des amendes, mais il s'esquiva sans rien payer.

Afin d'échapper à une poursuite, un bailli lucernois remit à un député bernois une déclaration en due forme d'avoir accepté, comme juge, telle somme pour condamner telle partie. Assis dans l'assemblée du syn-

dicat à côté du député coupable, M. de Bonstetten, connu comme philosophe spirituel, alors député bernois, dans une occasion analogue, mit sous ses yeux sa déclaration. Le coupable quitta sur-le-champ l'assemblée et le ïessin. Sa place resta vacante. Aucun député n'en fit la remarque, tant ils étaient ses complices ou ses fauteurs.

La franchise ajoute un trait à cette turpitude. « Un jour, nous raconte cet écrivain, un autre de mes collègues me dit : Vous ne prenez jamais votre part de l'argent que les plaideurs nous donnent. Vous nous faites grand plaisir, car ce que vous ne prenez pas nous le partageons, et nous nous moquons de vous. Un plaideur met toujours de côté une somme pour acheter les suffrages, et ce que vous refusez nous revient. Vous voyez que votre vertu est bien inutile. »

La rotation biennale de la plupart des baillis aggravait le mal; elle avait d'ailleurs des conséquences administratives fâcheuses. Outre qu'une rapacité haletante emportait leurs pensées, comment auraient-ils créé et consohdé des institutions qui ne prennent racine et ne vivent que développées et fortifiées par la patience, la persévérance et le temps? Souvent ces magistats, sortis des élections populaires sans étude,

sans connaissance des lois, de la justice, de la police; ensuite à peine dégrossis par un court apprentissage de l'administration, remettaient le pouvoh* à un successeur non moins ignare. Sans parler d'améliorations, l'ordre même n'eût pas été possible avec un système pareil, si l'on n'avait pas nommé p(Tur un temps plus long les fonctionnaires adjoints aux baillis.

La législation, ce grand moyen d'améliorer ou de pervertir, favorisait dans les bailliages italiens les crimes des gouvernants et ceux des gouvernés. Le meurtre ensanglantait plus fréquemment qu'aucun autre pays les districts de Locarno et de Val-Maggia. Les lenteurs légales semblaient calculées pour empêcher l'arrestation de l'assassin. En cas de culpabilité reconnue, on se passait de sa personne et l'on saisissait ses biens. Si le coupable était assez maladioit ou assez riche pour ne pas s'échapper, il rachetait par une somme d'argent la peine corporelle que statuait la loi. La loi même accoutumait ainsi le peuple à voir l'homicide sans horreur.

Parmi les maux qui affligeaient les bailliages ita- Uens, aucun n'outrageait l'humanité à l'égal de l'abus de la torture. « Quelle circonspection attendre de la part de juges criminels là où cet office est exercé par

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des gens de la plus basse extraction, souvent les plus immoraux, sans connaissances, ne sachant ni lire liî écrire, usant et abusant arbitrairement de la torture dans lin dédale de lois contradictoires, de 'sorte que personne n^est assuré de sa propriété, de sa vie et de sbh honneur? » Ce sont les termes des déclarations officielles.

Le régime des bailliages communs déprimait Tintelligence et le cœur. Les sujets ne s'élevaient pas même à ridée de régalitc dans la Servitude, divisés entre eux par les caprices de la jurisprudence féocîâie. Dans la Thurgovie, par exemple, ils rendaient hommage au nouveau bailli à douze degrés différents, suivant les différentes locahtés. - Le pays de Sargans, en passant de l'Autriche à la Suisse, avait changé de maîtres en conservant le même genre de bonheur. A l'exception des villes de Sargans et de Wallenstadt, ses habitants, serfs du couvent de Pfeffers, ou du seigneur justicier de Greplang, ou du bailh, comme représentant des huit cantons souverains, payaient à l'un de ces souverains le. droit de meilleur catel, la dîme, le cens, le droit de mutation et de succession, les prémices de l'alpage, c'est-à-dire tout le lait que donne le premier jour chacuiie des vaches q&'oii mène à la

montagne, la poule du carême, etc. Aux autres, des impôts autrement combinés.

Le caractère des habitants du Rheinthal avait encore plus souffert de leur triple servitude. Sujets de neuf cantons, comme autrefois de barons et de princes, ils l'étaient en outre de l'atbàj^ de Saint-Gall et du comte autrichien de Hohenembs, mais dans des proportions Variées. Sous le joug de cette triple souveraineté et immédiatement régis par le bailh des neuf cantons et par les gouverneurs investis d'attributions judiciaires et de perceptions féodales au nom des deux autres souverainetés, les Rheinthalois portaient tous les fardeaux de la servitude. Divisés en huit districts, n'ayant pas l'ombre d'une représentation de leurs intérêts communs, ils ne connaissaient même pas d'intérêts communs. La patrie se bornait pour chacun d'eux à son district. On en repoussait comme étranger quiconque n'y appartenait pas par la naissance.

Deux baillis pourtant, l'Un de Zurich, l'autre de Berne, répandirent sur cette peuplade un grand bienfait, malgré l'opiniâtreté de sa résistance. Ils opérèrent le partage de vastes plaines marécageuses livrées à l'usage commun. Dès lors des moissons de toute espèce couvrent chaque année un sol qui languissait au miUeu

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des eaux stagnantes. L'abaissement politique et moral de la population avait retenu son esprit captif dans les ténèbres de Fégoïsme : elle n'avait pas même su comprendre son intérêt.

Autour de cette île de hautes et verdoyantes montagnes, où trônait la liberté chaque matin saluée par les cris joyeux des Appenzellois , les sujets et les serfs de la Thurgovie, de Saint-Gall, du Rheinthal, de Sax, de Grabs, de Werdenberg, de Sargans, de Gaster, d'Uznach et de la Marche travaillaient en rampant, sans joie, sans émotion généreuse. Toutefois ces peuplades aussi étaient robustes, laborieuses et même énergiques; mais il manquait à leur regard Tétincelle qui jaillit d'une âme indépendante.

Une confédération de petits égoïsmes, plus jalouse de posséder des sujets et des serfs que de grandir en confraternité répubhcaine; des gouvernements à l'oreille appesantie au point de ne pas entendre ghsser le long des rochers la voix enivrante de la liberté, ne pouvaient sortir de leur stupeur qu'au coup de foudre d'une révolution.

Révolte clauis la Lëiaiitlne

Depuis les sommités neigeuses du Saint-GothaiJ s'étend, vers le midi, dans une longueur de onze lieues, sui' les deux rives du Tessin, une fertile et riante vallée, la Levantine. En 1477 et 1480 le chapitre des chanoines de Milan et le duc Philippe Sforza en cédèrent à perpétuité au canton d'Uri la propriété avec tous les droits ecclésiastiques et temporels qu'ils y possédaient.

Pendant deux cent trente ans rien ne troubla l'harmonie entre les maîtres et les sujets. Dans la dernière guerre de religion encore, en 1712, les Lévantinois avaient marché sous les bannières d'Uri contre les bannières protestantes de Zurich et de Berne. Ils réclamèrent une solde et les frais de l'expédition. Peu s'en

fallut que ce ne fût le commencement d'une désunion, Uri consentit à la fin à quelques concessions, mais non sans regret. Il accorda sur quinze points de nouvelles franchises. Le 4 avril 1713, dans une landsgemeinde paisible, tout le peuple de la Levantine prêta le serment de fidélité. Dès lors cette peuplade sujette jouit d'un bonheur relatif, qui, au milieu du siècle, fut compromis, comme souvent le bonheur des peuples, par des intérêts particuhers.

De graves désordres s'étaient introduits dans Fadmîhistration des tutelles. Des pupilles mal surveillés avaient dépensé leurs biens; plus à'un tuteur les biens de ses pupilles. Uri, par sollicitude, fit en 1754 une ordonnance pour réprimer et prévenir de tels abus. Les administrateurs négligents ou infidèles, dans le but de cacher leur faute au milieu d'un tumulte populaire, réveillèrent un sentiment qui sommeille quelquefois, mais ne meurt jamais, la désaffection des sujets pour leurs maîtres. La nouvelle ordonnance avait été provoquée par les plaintes fréquentes des orphelins et des veuves ; ils la représentèrent comme une entreprise contre leurs privilèges, et réclamèrent pour la Levantine la justice criminelle et le droit de péage. Parcourant lès campagnes, ils excitaient le

peuple en le trompant. « Unissons-nous, disaient-ils, a et nous tiendrons têle au petit canton d'Uri. » Ils ne disaient pas que derrière Uri apparaîtrait la Confédération. Uri, fort de son droit, usa de patience.

Au printemps de 1755, dans la Levantine, un triple conseil et même une landsgemeinde, convoquée au son du tocsin , s'assemblèrent, au mépris du serment, et annulèrent l'ordonnance. Ordre d'Uri à toutes les communes de déclarer leur soumission jusqu'au 3 mai; en cas de résistance , résolution unanime du peuple souverain de les soumettre par la force. Les cantons furent avisés de ces faits et invités à la surveillance fédérale.

Loin de se soumettre, les Lévantinois déléguèrent vers Uri deux députés pour déclarer qu'ils ne s'écarteraient pas de leur résolution de l'épaisseur d'un cheveu, prêts à sacrifier à leur liberté corps et biens, vie et sang. Le 8 mai, trois cents Lévantinois armés arrêtèrent le bailU et le receveur; mais ils furent bientôt échangés contre les deux députés qu'à cette nouvelle Uri avait gardés en otage.

A une déclaration si violente en paroles et en faits, Uri répondit par des préparatifs militaires. Il demanda du secours à plusieurs de ses confédérés. Tous promi-

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rent leur secours sans balancer. Schwyz seul, guidé par les animosités personnelles de quelques hommes en crédit, montra une mauvaise volonté qui se couvrit du masque de la clémence fédérale.

Les mesures ordonnées par un des gouvernements jettent de la lumière sur l'organisation militaire d'alors dans certains petits cantons. Le triple Conseil du Bas- Unterwalden, en exécution de la décision souveraine, décida de mettre sur pied quatre cohortes ou quatre cents hommes, et de leur faire faire plusieurs fois l'exercice, afin qu'ils sussent tout au moins charger et tirer. On assigna, pour le cas où les troupes ^quitteraient le pays, à chaque homme une Uvre de poudre et vingtquatre balles; mais ils devaient se procurer à leurs frais la poudre pour les exercices. Le conseil de la guerre inspecta les fusils de la troupe assemblée et remplaça les défectueux. La troupe elle-nv^me nomma ses officiers et le porte-enseigne ; les officiers choisirent les sergents et les caporaux, et fournirent aux soldats des cocardes convenables.

Cependant les Lévantinois se sont liés par le serment de se défendre jusqu'au dernier homme, ils ont rassemblé poudre et munitions et forcé les partisans d'Uri à faire cause commune avec eux. Dès que le temps

sera passable, deux mille hommes occuperont le Saint- Gothard.

Mais dans les vallées d'Uri a retenti le cor, imitant la voix du taureau dont la tête est le blason du canton. Le 13 mai, de bon matin, six compagnies, près de mille hommes , se sont mises en marche avec six canons et avec la grande bannière du pays. Ils attendent à Urseren,au pied septentrional du Saint-Gothard, les troupes auxiliares. Cent vingt hommes éclairent la route, et le lendemain, à quatre heures du matin, s'emparent sans coup férir de la sommité du passage où ils font quatre prisonniers. Les autres gardes s'enfuient et propagent la terreur.

Des pluies fortes et continuelles arrêtent le gros des troupes pendant plusieurs jours au pied du Saint- Gothard; les montagnes se couvrent d'une neige profonde, qui se durcit enfin lorsque le ciel reprend sa sérénité. •

Le 21, Uri et Unterwalden, seize cents hommes marchent en bon ordre. A cinq heures du soir ils attendent l'ennemi sur la hauteur qui, au revers méridional du mont, domine Airolo. Les deux curés et une quarantaine de députés de ce village viennent au camp demander grâce et faire leur soumission. On s'empare

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du village sans résistance, on le force à remettre les armes et à se livrer à merci ; il ne s'y trouve guère que des femmes et des enfants. Les hommes de la Lévantifte occupent des positions militaires. Ils ont combiné un plan d'attaque : les uns arrêteront les troupes de leurs maîtres au pied du Platifer, appuyés par le torrent qui en descend, tandis que les autres, du haut de la montagne, fondront sur leurs flancs et leurs derrières. Mais quand ils ont vu flotter dans les airs, à côté des deux bannières jaunes où se dessine le noir taureau d'Uri, les deux bannières rouge et blanc du Haut et du Bas Unterwalden, atterrés, ils ont allumé quatre signaux sur les montagnes pour inviter le pays à la soumission.

Tous les esprits pourtant ne sont pas effrayés ou ne le sont pas longtemps. Lorsque le général, entré dans Faïdo le 22 au soir, à la tête de quatre cohortes, a fait sonner les cloches, apporter les armes et cerner la population réunie, pour lui signifier l'ordre du gouvernement, la plupart de ces gens n'ont fait qu'en rire.

Le lendemain deux chefs de l'insurrection, les frères Sartori, ont été arrêtés; Orso, plus fameux, l'a été chez les capucins. Ceux-ci ont invoqué l'immunité;

mais, appuyé par les prêtres, le conseQ de la guerre a répondu qu'il n'y a pas d'immunité pour la trahison. D'autres chefs encore et des rebelles moins considérables ont été pris et enfermés avec les premiers dans la tour de Faïdo. Tandis que leur procès s'instruit, on ramasse mille fusils, des balles nouvellement fondues, de la poudre, deux barils entre autres cachés sur les hauteurs, entre des rochers, l'étendard aussi de la Levantine.

Sur ces entrefaites, six cents hommes de Lucerne sont arrivés avec quatre petites pièces de campagne et quatre cents boulets d'une livre. Les contingents sont accompagnés de magistrats, conseillers de guerre, qui délibèrent ensemble au nom de leurs cantons. La discipline des troupes est bonne : ni pillage, ni incendie. « Nous n'aurions jamais pu nous imaginer qu'elles seraient si obéissantes, » écrivent le général et le conseil. Les contingents des deux Unterwalden obtiennent de leurs gouvernements l'autorisation de rester pour assister à l'exécution des principaux rebelles; car avant le jugement on parle d'exécution, et le 24 mai déjà, lorsque le bailli de la Levantine retourne à Faïdo, prévoyant un procès court et sévère, il emmène le bourreau avec lui.

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Le 2 juin , on convoqua toute la population de la Levantine à Faïdo^ sur la place de la landsgemeinde. Environ trois mille hommes s'y rendirent. Ils furent cernés par les troupes confédérées auxquelles se joignirent des habitants de BelUnzone , Riviéra et Boléno, armés pour assister au jugement. Les rebelles vaincus jurèrent fidélité et obéissance à Uri sans réserve et pour jamais. A genoux et la tête découverte, ils virent décapiter trois de leurs chefs, le banneret Forni, le commandant général Orso et Tavoeat et conseiller Sartori. Les trois têtes furent placées sur la potence. Le silence de la morne assemblée n'était inte/'rompu que par le bruit monotone de la cascade d'un torrent. Un quatrième fut envoyé aux galères. Le greffier d'Uri harangua les « pauvres et misérables habitants de la Levantine, » c'est le titre qu'il leur donna. Fort du secours envoyé par les Confédérés et de celui qu'ils tiennent prêt, dit-il, Uri peut non-seulement réduire à Tobéissance cette malheureuse vallée, mais la défendre encore contre quelque puissance que ce soit. Si on l'épargne aujourd'hui, dans le cas d'une nouvelle révolte, on l'anéantirait, on exterminerait sa population.

Le lendemain les troupes se remirent en route. Le 5,

elles firent leur entrée dans Altorf, enseignes déployées et musique en tête. On gratifia chaque soldat d'un petit écu. Les vainqueurs avaient emmené avec eux, devant les drapeaux du canton, huit rebelles; ils subirent le dernier supplice, spectacle dû au peuple souverain.

La landsgemeinde d'Uri annula les franchises octroyées en 1713. Assemblée générale, conseil, tribunal, juridiction quelconque, commandement des troupes, port d'armes, droit de chasse, élections, tout fut aboli ; Uri s'attribua même la nomination des curés et des chapelains, nommés jusqu'alors par les paroisses. Tout exercice militaire cessa dans la Levantine. Les habitants tombèrent au rang de sujets sans volonté, n'ayant plus de patrie à défendre. Les frais de l'expédition furent mis à la charge des communes rebelles. Après ces décisions, les maîtres souverains proclamèrent « par grâce spéciale et singulière clémence, oubU total « (lu passé. ï) Et comme ils avaient laissé à la population le lugubre bienfait de la vie, ils lui ordonnèrent «le les appeler : « Illustres et puissants seigneurs et ^( gracieux patrons. »

Depuis l'époque de sa totale dégradation poHtique, ie peuple de la Levantine se dégrada humainement.

Le transit subsista , mais le reste du commerce , Tindustrie^ Tagriculture et les arts languirent. Sur cette terre que la nature décore et que le ciel comble de fa« veurs s'appesantirent la pauvreté, les mœurs grossières, la superstition, le silence.

Meurtre Judiciaire

U LANDAMMANN SOtJTER, d'aPPENZE1.I.-INTBRIBUR

A Toccident du bourg d'Appenzell se voit de loin , sur le plateau d'une colline, le village de Gonten, dont les bains et Tauberge attirent encore aujourd'hui les Appenzellois amis de la gaieté ou souffrants. Vers le milieu du siècle, un autre charme encore captivait les spirituels paysans de la contrée, la verve amusante de rhôte des bains, Antoine-Joseph Souter. Sans éducation, mais richement doué de talent et d'esprit, fils d'un simple fermier et père de six enfants, sans fortune , mais non sans ambition , bienfaisant envers les pauvres, actif jusqu'à l'intrigue, il égayait son auditoire , et peut-être déjà se frayait le chemin des honneurs, quand sa bouche , petite et pleine de fmesse,

laissait échapper des saillies qu'accompagnaient ko éclairs de ses yeux gris profondément enfoncés sous de noirs sourcils minces et bien dessinés.

Les Pihodes-lntérieures d'Appenzell avaient^ comme les autres démocraties de la Suisse^ leurs sujets et leur aribtocratie. Des sujets communs à ce canton et à d'autres formaient le bailliage du Rheinthal ; tous le. trente-six ans, un bailli nommé par le peuple d'Appenzell-Intérieur, pour deux années, les gouvernait e[ s'enrichissait. On considérait cet ottice comme un patrimoine des familles en possession presque héréditain des grandes magistratures.

En 1760 , la landsgemeinde devait élire un nouveau bailli. Les suffrages des hommes influents se partageaient entre le vieux Scheuss , landammann depuis 1718 et déjà une fois bailli, et le landammann Jean-Jacques Geiger, revêtu de la première magistrature depuis 1732. Souter p: ofita de la division. « Les « honneurs lucratifs, disait-il publiquement, sont-il^ « donc la propriété des richards à culottes courtes? « Des paysans de bon sens ne gouverneraient-ils pa^ « aussi bien un bailUage? Vaut-il mieux enrichir le> c( riches que de faire d'un homme ordinaire un mon « sieur ? » Ces discours plaisaient aux campagnard

attablés dans Tàuberge de Gonten; les amis de Souter et ses créanciers les répétaient en tous lieux et prônaient Souter lui-même. A la landsgemeinde ordinaire, le peuple presque unanime le nomma bailU et le conduisit en triomphe à la tribune des magistrats, mêlant à ses cris de joie ce souhait : « Dieu t'accorde bonheur et prospérité , SepU » !» Le nouvel élu avait alors quarante ans.

Une fortune si peu attendue excita l'envie de ses rivaux. Dès ce jour, Geiger devint son adversaire le plus ardent. Il ne put pas dissimuler son dépit en voyant Souter échanger ses habits de paysan contre la perruque du magistrat, des manchettes, des boutons d'argent, des souliers à la mode, costume dont la dignité était relevée par celle de la stature et de la physionomie. Il donna cours à son ressentiment le jour où son office l'obhgea de présenter le nouveau gouverneur du Rheinthal à la diète helvétique. Il déversa tour à tour son mépris aristocratique sur le paysan Souter et sur le peuple qui l^avait nommé , déguisant mal son acre raillerie sous des citations latines.

« Bcce homo ! » furent ses premières paroles , et ,

» Diminutif familier do Joseph. Les paysans, puis tout le monde, l'appelaient le landammann Sepli.

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dans le commentaire qu'il en donna, il loua Ponce- Pilate c( d'^avoir osé montrer au peuple que sa demande était souverainement injuste , et qu'il ne s'agissait pas de savoir comment la multitude apprécie les choses. » -— « Consilmm paucis datum ( la sagesse est l'attribut d'un petit nombre) , » ajouta-t-il. « Dans les temps anciens et modernes, beaucoup d'hommes éclairés et sages se sont fait un devoir et un honneur de penser autrement que le commun peuple, et de désapprouver ce qu'il approuve. — L'occasion présente m'imite à vous faire l'application de ces paroles , la landsgcmeinde ayant élu pour bailli du Rheinthal l'honorable et solide M. Souter, qui a bien mérité comme aubergiste des bains de Gonten. On peut dire de lui avec raison : Ecce homo ! ecce illum quem popuhis de populo elegit ( voilà l'homme ; voilà celui que le peuple a élu d'entre le peuple). De peur que ne se vérifie le proverbe : Vœ tibi terra cujus rex puer vel inexpers est (malheur au pays dont le chef est un enfant ou un homme sans expérience), le Conseil lui a donné les instructions nécessaires sur ses devoirs. Non mv.lti sapientes secundiim carnem, sed quœ stidta sunt mundi elegit Dcus ( il n'y a pas beaucoup de sages selon la chair, mais Dieu a choisi les choses folles de ce monde).

dit l'Ecriture , et les philosophes d'accord avec elle : Mundus stultitia regitur ( le monde est gouverné par la fohe). Nous espérons donc. Messieurs , que vous approuverez ce choix par respect pour notre libre peuple, qui a jugé à propos de choisir de la sorte. » — Dans la suite de ce chef-d'œuvre de morgue et d'inconvenance, le magistrat irrité ne manque pas de jouer sur le titre usité de « la commune assemblée du peuple. » — Souter, à qui l'on demanda s'il avait compris ces mots : Ecce homo , répondit que le landamman l'avait comparé à Jésus-Christ, et s'était comparé lui-même au magistrat inique.

Suivant l'usage, le nouveau bailli devait déposer dans la bourse des Rhodes-Intérieures 48 louis, et 100 dans celle des Rhodes-Extérieures. L'étiquette l'obligeait à faire une entrée pompeuse dans sa résidence, le château de Rheineck , et à donner un festin à son nombreux cortège de fonctionnaires, dont chacun recevait encore de lui 5 florins. Les dépenses extraordinaires ne se bornaient pas même à cela. Souter débuta donc dans la carrière des honneurs par un emprunt de 1200 florins.

La modération de son gouvernement honora son pays et charma ses sujets. Son enjouement, la popularité

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de son origine et de son caractère^ ses goûts hospitaliers lui attiraient de nombreuses visites des paysans dont il était Télu et encore l'égal, malgré les apparences. Ils ne le quittaient qu'après de copieuses libations de vin du Rheinthal. Aux jours de fête , le vin du bailli, emporté dans des vases à lait, animait dans son canton les danses villageoises. Les deux années passées dans son château rendirent le jovial Joseph encore plus populaire, mais ne Fenrichirent pas. Son créancier put à grand'peine recouvrer les 1200 florins prêtés.

Peu après le retour de Souter, Scheuss vint à mourir. Le peuple nomma son favori landammann en charge , à Texclusion de Geiger , alors landammann en second. Il remplit alternativement avec celui-ci la première dignité pendant huit ans, méritant l'approbation publique et plus encore celle de son parti : car la jalousie des premiers magistrats divisa le peuple en deux factions, celle des Paysans et celle des Messieurs. Les frottements ne manquaient pas. Vers cette époque, on discuta la loi sur les faillites : les riches réclamaient une prérogative au détriment des étrangers; Souter voulait régalité , favorable au crédit du pays, et menaçait d'assembler la landsgemeinde. L'intérêt se hgua

avec Tamour-propre blessé. Une double haine n'attendait que Toccasion de perdre Souter : lui-même la fournit.

Feignant d'agir dans le seul intérêt de son canton ; Souter acquit au détriment du Rheinthal un vaste pâturage, et en dépit de l'opposition du canton directeur, en prit possession à la tête de ses vachers et aux acclamations du peuple. Les cantons souverains du Rheinthal, au même tih'e qu'Appenzell-Intérieur, s'en déclarèrent les protecteurs. Le gouvernement appenzellois, qui s'était associé pendant des années à Souter, le croyant perdu, lui en laissa toute la responsabilité. Dès ce jour l'étoile du landammann Sepli pâlit.

Ses ennemis , dont son déclin augmenta le nombre, obtinrent la convocation du Grand Conseil. Préparées en secret par une assemblée nocturne, les délibérations portèrent le caractère de la violence. Souter ouvrit, comme président, la séance. Sur une plainte formulée contre lui et contre Rœss , son associé dans cette affaire , il fut condamné à indemniser complètement les propriétaires des pâturages, et à payer les frais du procès. On lui enleva le sceau de l'Etat pour charger du gouvernement provisoire son adversaire Geiger. La déposition inconstitutionnelle du premier ma-

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gistrat , nommé directement par le peuple, fournit des armes à Souter et à ses amis. Ils se concertèrent. Le 16 août, pendant que le Conseil hebdomadaire délibérait , quelques centaines de paysans entrèrent dans le bourg d'Appenzell, à leur tête un homme à longue barbe rouge; tous, le rosaire à la main, récitant des prières, ils se rangèrent devant la maison de Souter. Celui-ci sortit, Tépée au côté , se rendit à Thôtel de ville avec cette foule qui demanda tumultueusement audience. Elle lui fut accordée; la salle se remplit de monde. Souter parla au nom de tous : « Le peuple, « dit-il , réclame les droits qu'où lui a ravis. Des « hommes semblables à des brigands et à des voleurs « m'ont ôté le sceau de l'Etat; il veut le revoir dans « mes mains , afin que je le rende à la làndsgemeinde « de qui je l'ai reçu. » — « Oui, oui, le sceau, nous «voulons le sceau! » La multitude accompagna ces cris de vociférations et d'injures. Le landammann ni aucun autre membre du Conseil ne put se faire entendis. Souter semblait prendre plaisir aux outrages qu'enduraient ses adversaires ; il ne réprima l'audace de ses partisans ni lorsqu'ils enlevèrent au landammann Geiger sa perruque , ni lorsqu'ils menacèrent de jeter les conseillers par la fenêtre. Tout à coup la fureur se

calma : on venait d'annoncer que le village d'Oberdorf accourait pour protéger le gouvernement. La convocation du Grand Conseil fut résolue. Le peuple , quittant l'hôtel de ville , porta Souter en triomphe dans sa maison.

Lorsque le Grand Conseil s'assembla , le 22, les gens d'Oberdorf, venus en procession avec croix et bannières , mais armés de carabines , firent bonne garde à la porte. Souter demanda d'être entendu; on lui refusa audience. Le Conseil convoqua l'assemblée générale au 27 , pour la nomination d'un landammann. Il interdit à ses membres , non aux simples citoyens , de proposer Souter ; mais il ordonna que nul , excepté les magistrats, ne parût à l'assemblée avec l'épée. Point de tambours, point de fifres.

Les ennemis de Souter firent jouer toutes les maclùnes pendant ce court intervalle de cinq jours. Bonnes paroles , vin , aliments , argent même , dit-on , tout fut mis en œuvre, mais surtout le ciel et l'enfer. Les curés et les capucins, que l'esprit mordant de Souter n'avait pas épargnés, allaient de maison en maison, faisaient des processions, exploitaient la chaire, le confessionnal, les heures de prières extraordinaires, pour animer le peuple contre le landammann rebelle.

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