‹ Tableaux d'histoire de la Suisse au dix-huitième siècle [microform], 1715-1803Chapitre 7 sur 15 · II · texte numérisé non relu

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perturbateur de la paix , hérétique , coupable de tolérance^ et qui avait choisi pour son fils un parrain protestant; la haine donnait la consistance d'un fait à une plaisanterie de Tancien avoyer d'Erlach de Berne. Les partisans de Souter passèrent pour des suppôts de Tenfer; point d'absolution pour eux.

Les partis s'aigrirent, le père se défiait du fils, le fils du père. Les Durs se rangèrent autour du gouvernement, les Modérés autour de Souter. Ils se mesurèrent le jour de la landsgemeinde, se bousculant pour planter victorieusement sur la tribune, les premiers Geiger, les seconds son ennemi. Un curé de* campagne commandait, dit-on, deux cents paysans ameutés contre celui qu'on voulait perdre. Les Durs l'emportèrent, et Geiger présida l'assemblée. Un désir d'impartiahté réelle ou apparente fit élever à la première magistrature un vieillard retiré des emplois depuis sept ans. Souter n'obtint que peu de voix.

Dès le surlendemain le parti victorieux commença le cours de ses vengeances. On promit une mitigation des peines à ceux qui avoueraient avoir été entraînés par Souter à violer les lois. Cette promesse ne séduisit personne. Cent soixante-dix individus furent condamnés à des amendes de 10 écus à 200 florins; Rœss à

payer la moitié des frais du procès et 500 florins; vingt-trois membres du Conseil en furent exclus, les uns pour quelques années, d'autres pour toujours; un d'eux paya de plus 100 écus, un autre 300 florins.

Ce règne de vengeance détermina Souter à fuir. Il avait épousé en secondes noces la fille d'un riche conseiller; elle le suivit, bien qu'on lui eût défendu de le considérer encore comme son époux, sous peine de perdre le droit de succession et le droit de cité.

C'était le moment de frapper un grand coup. Souter, jugé et puni, avait été reconnu néanmoins par le peuple assemblé homme d'honneur et même éhgible à la première magistrature. Ne pouvait-on pas le juger de nouveau, l'écraser sous une nouvelle peine? Outre ses crimes précédents, on lui imputa des propos impies, des menées séditieuses, l'audience obtenue du Conseil par la force, à l'aide d'une horde. Sans le citer, sans l'entendre, sans une parole prononcée pour sa défense, on remit Souter en accusation et on le condamna séance tenante (15 septembre). Le bourreau dut clouer à la potence un tableau noir avec cette inscription : 7.-^ . Solder, landammarm destitué, pendable et séditieux, rebelle, destructeur de la paix et de la liberté. Les biens de Souter furent dévolus au fisc ; lui-même banni de

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la Confédération pour cent et un ans. On offrit 150 florins à qui le livrerait. Tout citoyen fut tenu de le dénoncer ou de l'arrêter, s'il l'apercevait dans le pays. Quiconque critiquerait ce jugement serait traité à l'égal du condamné.

Bien que son beau-père voulût répondre pour lui, le gouvernement fit proclamer la faillite de Souter et convoqua l'assemblée de ses créanciers. On vendit à l'enchère, à bas prix, tout ce qu'il possédait. Après déduction des amendes et des frais du procès, les créanciers ne perdirent qu'un quinzième. Non assouvie encore, la vengeance s'acharna contre l'honneur et l'argent de ses amis. Une vie irréprochable ne les protégeait pas. Trente ans de vertu et de dévouement à sa paroisse ne garantirent pas de la destitution canonique le curé d'x\ppenzell. Le beau-père de Souter, trésorier du canton , perdit son emploi : son gendre était son crime. Les noms de brigands et de traîtres envers le pays désignèrent les amis fidèles à l'infortune. Ce système de terreur paralysa pendant plusieurs années toute résistance à l'oppression , toute intervention en faveur de l'exilé, même de la part des cantons.

Banni de la Confédération, Souter vivait à Constance avec une partie de sa famille , privé de tout secours,

car on avait défendu sous des peines sévères de lui en faire parvenir. Il demanda inutilement l'intercession des cantons, un sauf-conduit et la révision de son procès. Une de ses lettres fut brûlée par la main du bourreau. On doubla le prix offert à qui le livrerait. Soixantedix hommes, cent, selon d'autres, formèrent entre eux l'engagememt solennel de risquer honneur, fortune, vie même pour obtenir, mais par des voies légales, la réhabilitation de Souter. Ils prirent cet engagement à genoux en invoquant le ciel. Le gouvernement estima sa considération compromise par ce complot : quatre principaux conjurés, arrêtés aussitôt , subirent la torture. Ils défendirent avec constance l'innocence de Souter et de son parti, accusèrent les autorités d'actes arbitraires et en appelèrent des juges passionnés au juge impartial et souverain, le peuple.

Les cent quatre membres du tribunal criminel, convoqués sous serment, se rendirent le 25 octobre au bourg d'Appenzell. Avant de juger, ils entendirent la messe, usage consacré, et se transportèrent ensuite deux à deux à l'hôtel du gouvernement, au milieu d'une double haie de peuple. Geiger présidait, affaibli de corps et d'esprit par les années. Ce jour-là, la vengeance le rajeunit; il conseilla les mesures les plus sé-

Yères. On prononça la mort. Les quatre condamnés se trouvaient déjà livrés aux soins des hommes d'Eglise. Les femmes de deux d'entre eux^ chacune avec deux enfants, la femme d'un troisième entourée de six enfants et fort avancée dans sa grossesse, imploraient avec larmes la grâce de leurs maris, soutenues par les supplications de cent amis et parents. Les habitants du bourg d'Appenzell formaient la garde du tribunal ; à leurs côtés, plusieurs centaines de paysans du parti de Geiger, armés de massues garnies de pointes de fer. Des milliers de spectateurs, le cœur serré, attendaient Fissue. A trois heures et demie de Faprès-midi, une nouvelle sentence épargna la vie des coupables, mais les condamna au carcan, à la fustigation et à la dégradation civique pour le reste de leurs jours.

Cependant Souter inquiétait le parti dominant. Depuis quelque temps ils se montrait assez fréquemment et sans crainte dans les Rhodes-i.xtérieures. Entrait-il dans une auberge, la curiosité rassemblait une foule de gens autour de lui ; sa gaieté, féconde en saillies, même au sein de l'infortune, excitait la surprise et la pitié. La demande officielle de son extradition n'avait point produit de résultat; la trahison fut plus efficace.

Sur une élévation se présente à vos regards, dans le

village de Wald, une maison de simple mais élégante structure, en face de la chaîne des Alpes et de collines merveilleusement verdoyantes. A sa vue, vous rêvez la paix avec les hommes et le bonheur au sein delà nature. Là habitait un traître, Matthieu Boufï, aubergiste et chef de la commune. Sous prétexte de révélations importantes, il fit écrire à Souter, par sa propre fille, de venir vers son secret ami. Souter vint.

L'agitation régnait dans le pays. Les campagnards buvaient dans les auberges à la santé du landammann déposé , et le gouvernement les accusait de le déconsidérer, lui, (( institué pour tenir la place de la divinité. » Mais il avait beau traiter les contrevenants de « rebelles et défenseurs du parti mal pensant, » ceux-ci n'en critiquaient qu'avec plus d'ardeur les mesures de l'autorité, décochant contre elle les traits envenimés de la raillerie. Les magistrats, inquiétés par cette agitation sourde ou hardie, joignaient à un profond secret des mesures qui décelaient leur anxiété : ils prièrent l'abbé de Saint-Gall d'interdire à ses sujets de parler de cette affaire d'une manière quelconque.

Bouff dit à Souter, en paroles mielleuses, que le moment était venu de rentrer au pays; tout le favorisait: le landammann Fœssler mort^, Geiger dans l'enfance,

son lieutenant Broger paralysé, la commune d'Oberegg irritée contre le gouvernement. Souter, persuadé, suivit son faux ami à Oberegg, chez un complice de la trahison, Sonderegger, maçon, conseiller et chef de la commune. Il annonça Tintention de se rendre à Appenzell pour se justifier. Bouff partit. Sonderegger fit arrêter Souter. Le gouvernement, averti, obtint des Rhodes-Extérieures et du bailli du Rheinthal ce qu'ils ne pouvaient refuser, aux termes de Falliance, le passage sur leur territoire.

Le 9 février 1784, Souter, lié sur un traîneau, les poucettes aux mains, gardé par des soldats, fit par Berneck et Altstaetten, pauvre et comme un criminel, la route par laquelle, quatorze ans auparavant, il était arrivé en triomphe. Des conducteurs inhumains raillèrent son infortune et le laissèrent à Altstaetten exposé pendant trois heures à la neige et aux rigueurs de l'hiver, devant Tauberge où ils faisaient bombance. Le cortège arriva le soir sans obstacle à Appenzell. Souter fut enfermé dans une des prisons en bois qu^on voit encore dans les combles de Thôtel de ville. On le chargea de chaînes, mais on lui donna un ht. Seize hommes le gardèrent nuit et jour.

Rœss, le vieil ami de Souter^ puni sévèrement en

1775, puis fugitif pour échapper à de nouvelles rigueurs, rentré dans Appenzell Tannée précédente, fut emprisonné. Il résista longtemps à la sollicitation d'abandonner la cause de Souter; à la fm, il acheta la liberté au prix d'une trahison : il accusa son ami d'avoir voulu surprendre Appenzell à la tête d'une troupe de gens des Rhodes-Extérieures, et proclamer la liberté. Cette accusation mensongère fut le seul point sur lequel on décida de diriger l'enquête, sans toucher à l'ancien procès. On revint néanmoins sur ce procès jugé depuis neuf ans. Dans cet intervalle d'anciens conseillers étaient morts; leurs remplaçants avant de juger Souter demandèrent à voir la procédure. On leur répondit que la copie et le protocole , égarés par hasard, n'existaient plus. Ils n'obtinrent qu'après de longs débats que dans le nouveau procès on suivît les formes de la justice.

Lors de la première condamnation, on avait obscurément parlé de trois crimes sur lesquels on jetait un voile. Les nouveaux conseillers, inébranlables sur le terrain de la légalité, demandèrent à connaître ces crimes. On confessa maintenant qu'on les avait imaginés afin de réduire au silence les partisans de Souter. Une fille de l'infortuné était impliquée dans ces accu-

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sations mystérieuses par la calomnie officielle. On lui suggéra de se soustraire au châtiment; elle aima mieux s'exposer aux dernières rigueurs que de confirmer par la fuite un soupçon outrageant.

Souter persistant à démentir Faccusation de Rœss, le Conseil laissa aux juges instructeurs la faculté d'appliquer la torture. Parmi eux siégeaient des ennemis acharnés du prisonnier. A la fin le Grand Conseil résolut de faire comparaître l'accusé. Huit jours auparavant, remarquable encore par son embonpoint et sa beauté, maintenant épuisé par les tourments, amaigri, méconnaissable, il put à peine, devant l'assemblée, articuler quelques mots inintelligibles; mais il rassembla toutes ses forces pour repousser à haute voix l'accusation de son ancien ami et pour supplier au nom de Dieu qu'on lui accordât de temps en temps un peu .d'eau pour éteindre une soif ardente. Cependant il n'avait pas encore assez souffert. Contre toutes les règles auxquelles un reste d'humanité avait soumis la procédure barbare du moyen âge, la commission d'enquête fit subir au vieillard trois tortures différentes dans un seul jour, et ne suspendit ses cruautés le jour suivant que parce que c'était une fête religieuse. Le surlendemain Souter déclara qu'd ne connaissait que

trop l'inhumanité de ses juges, qu'il ne voulait plus s'exposer à de nouveaux tourments, et qu'il permettait de penser de lui tout ce qu'on voudrait. Cette déclaration suffit; on feignit de la prendre pour un aveu.

Le 14- mars, le Conseil hebdomadaire, siégeant avec de nombreux délégués de tout le pays, décida que le samedi suivant on annoncerait à Souter que son crime paraissait mériter la mort, afin qu'il préparât ses moyens de défense. On chargea un membre du Conseil de défendre l'accusé, laissant au tribunal criminel la compétence d'admettre ou non une intercession des parents.

Le 19, le Conseil, convoqué au nom de l'honneur et du serment, sans excepter la parenté de l'accusé, après avoir entendu en corps la messe, se rendit processionnellement de l'église à l'hôtel de ville, et condamna Souter à la décapitation. Des sept chefs d'accusation énumérés dans la sentence et parmi lesquels figuraient les motifs de l'ancien jugement, aucun n'entraînait la peine capitale. L'affaire du pâturage, des propos contre les magistrats , la tentative d'occuper à la landsgemeinde le siège du landammann, la fuite, le recours à l'empereur, l'inculpation mensongère faite par Rœss, les punitions infligées sous le régime de

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Souter, tels furent les crimes allégués par la haine pour immoler une victime. Vingt conseillers protestèrent contre la condamnation et firent inscrire leur protestation au protocole ; parmi eux le landammann en charge, deux anciens landammanns, le président et deux autres membres de la commission d'enquête. Une dernière flétrissure est imprimée au front des juges, la disparition de toutes les pièces du procès.

Souter entendit sa condamnation avec calme, et se prépara à la mort avec ferveur et résignation. On le remit entre les mains des capucinssesantagonistes.il fut conduit immédiatement au lieu du supplice, à pied, priant avec eux. On s'attendait qu'il haranguerait le peuple ; il ne dit mot. Le gouvernement craignant un tumulte avait mis des troupes sur pied, ordonné que les fonctionnaires, les chefs des communes et le Petit Conseil restassent assemblés à l'hôtel de ville durant l'exécution, et que les pompes à feu fussent prêtes ; il avait interdit de faire du bruit, de monter à cheval, de troubler l'exécuteur dans son office, sous peine de perdre l'honneur, les biens et la vie ; le bourreau, ajoute-t-on, reçut l'injonction, eh cas de soulèvement, de mettre le délinquant à mort comme il pourrait. Aucun désordre n'eut heu ; on ne vit que des visages émus lorsque

tomba cette tête, naguère si belle, que soixante-cinq années et les souffrances avaient blanchie.

Huit jours après, Rœss fut passé par les verges et soumis à la tutelle de ses enfants. Le traître Bouff, suspendu de ses fonctions communales immédiatement après sa trahison, fut destitué pour jamais après la mort de Souter : son auberge, fort achalandée, devint déserte; on brisait ses fenêtres; il n'osait se plaindre. Plus de sûreté pour sa personne. Autrefois heureux et dans l'aisance, il mourut pauvre et méprisé.

La haine du parti oppresseur se manifesta par un fait singulier. Le landamman Bischoflberger, étant député à la Diète, se jeta d'un second étage dans la rue, parce que l'on avait prononcé par hasard le nom de Sepli , qu'il ne pouvait entendre sans entrer en frénésie.

Lorsque le génie de l'antiquité, dans des jeux, représente le crime né du crime pour le punir, et donnant à son tour naissance à un crime vengeur, il nous montre, sous l'enveloppe d'un mystère , une loi divine de l'humanité , le mal moral se punissant lui-même et tout ensemble léguant à d'autres générations les germes d'un mal nouveau.

Nous venons d'assister à une semblable tragédie. Plus d'un demi-siècle s'est écoulé, et les divisions ex-

citées par des luttes passionnées subsistent encore au fond des cœurs. Et pourtant, la sagesse d'un gouvernement plus calme espérait concilier à jamais les esprits lorsqu'il décréta, en 1829^ la réhabilitation de Souter^ et proclama Tamnistie sur tout le passé. Le bruit courait parmi le peuple, ami de Souter, qu'il gisait bien conservé dans son cercueil; que sa tête, posée entre ses jambes par la main du bourreau, s'était d'ellemême replacée sur le cou , et qu'un léger filet rouge indiquait seul le passage du glaive. Par une froide matinée du mois de novembre , après quatre heures de travail, on exhuma, d'entre les débris humains enfouis au pied de la potence^ des ossements que les parents et les amis de Souter accompagnèrent sans pompe et sans bruit au cimetière. Une humble croix en bois, portant une inscription chrétienne, rappelle qu'au-dessus des fautes des hommes plane la miséricorde d'un Dieu Sauveur.

TIe religieuse et morale

Après les scènes qui viennent de se passer sous nos yeux, l'imagination cherche un point de repos, l'esprit a besoin de respirer un air plus pur sous un ciel plus serein. Arrêtons quelques moments nos regards sur la vie religieuse et morale du peuple suisse.

En dépit des querelles et des discordes, en dépit des vices qui régnaient dans toutes les classes et des crimes qui trop souvent déshonoraient les cantons et ensanglantaient leur sol ou l'échafaud , la religion était respectée. La religion unit à Dieu bien plus d'àmes pécheresses que d'âmes saintes. Comment son empire pouvait-il être méconnu dans un pays où la liberté entretient le mouvement et communique son énergie aussi bien aux passions qu'à la volonté?

Laissons les rapports officiels de l'Eglise avec les gouvernements ou des gouvernements avec Rome; ils

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