‹ Tableaux d'histoire de la Suisse au dix-huitième siècle [microform], 1715-1803Chapitre 8 sur 15 · SS · texte numérisé non relu

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nous ramèneraient par un autre chemin dans ce champ de débats et d'animosités que nous quittons pour quelques moments. A Fouverture de la période que nous parcourons, nous trouverions déjà le noble républicanisme de Lucerne en lutte avec la cour papale et avec l'esprit dominateur d'un nonce; plus tard encore cette même ville agitée, divisée à l'occasion d'écrits condamnés par le saint siège; là enfin, comme dans une partie de l'Europe , les Jésuites supprimés, expulsés nominalement, Les Etats protestants, à leur tour, nous convieraient au triste spectacle de l'autorité civile aux prises avec la conscience individuelle, intervenant dans les matières de la foi , avec la prétention de fixer les limites exactes des croyances et de réglementer la piété. Aux yeux de ces gouvernements comme du clergé, la libre manifestation des convictions rehgieuses était le désordre; les divergences de foi, la discorde; l'unité imposée , le salut de l'Eglise et la sauvegarde de la religion. Aussi le clergé bàlois conseillait-il à l'autorité d'arrêter aux frontières ou d'éconduire du pays les opinions qui portaient le trouble dans l'Etat et dans les familles. Aux deux pôles opposés du monde religieux, les piétistes et les sociniens inquiétaient les régulateurs officiels des croyances «

Les gouvernements protestants, si attentifs à réprimer la dissidence, montraient néanmoins peu de zèle pour les conversions; l'esprit de leurs cantons n'était point un esprit de prosélytisme.

Dans l'une et l'autre communion , le culte divin se célébrait avec un respect dont les gouvernements donnaient l'exemple , et dont le peuple s'honorait. Dans les villes, dans les villages, les magistrats se rendaient à l'église revêtus de quelque marque de leur office, au moins du manteau noir. Le peuple y affluait vêtu avec propreté ; aux jours de grandes fêtes, habillé de noir ou d'autres couleurs qui s'en rapprochaient. C'était un touchant spectacle que celui de la population de toute une contrée se rendant le dimanche à la maison du Seigneur, dont la blancheur et la position élevée apparaissaient de loin. L'église était le luxe des paroisses catholiques et le grand objet de leur rivalité. Les cantons protestants les plus riches, Zurich, Berne, Appenzell, possédaient de belles églises aussi, d'un style simple et sévère. Nulle part on n'attachait plus d'importance à l'accord harmonieux des cloches que dans les Rhodes-Extérieures du peuple appenzellois à l'oreille musicale. Là encore aujourd'hui, quand, à l'heure du culte, les cloches des divers villages s'unissent et s'en-

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tre-répondent , on croit entendre Thymne d'un pays chrétiennement ému.

La vie pastorale entretient incessamment chez les populations démocratiques de la Suisse deux sentiments qui se pénètrent Tun Tautre : Tamour de la liberté, Tamour de la religion. Quand Thabitant des hautes Alpes, roi des pâturages, chante en veillant sur son troupeau , ou que son audace rivalise avec le vol de Taigle et Tagilité du chamois, c'est pour lui que semble trouvée Fexpression « libre comme Fair. » S'épanouissant dans Tindépendance, chaque jour frappé des bienfaits et de la majesté de la nature, son âme s'élève en adoration vers son Créateur et s'émeut à la pensée de l'infinie miséricorde. La liberté descendit du ciel sur les montagnes; chaque montagne n'est-elle pas un autel d'où la hberté fera monter son encens vers le ciel ?

La rehgion de la foi , de l'espérance et de la charité se mêle à toutes les affections des pâtres des petites démocraties au sein des Alpes; ils consacrent au souvenir des événements publics une chapelle, des événements domestiques une croix; ils invoquent Dieu sur le champ de bataille et dans l'assemblée du peuple, et la salutation qu'ils adressent au voyageur est un

hommage au Sauveur : « Béni soit Jésus-Christ ! » dit l'habitant des cantons primitifs à celui qu'il rencontre sur la route. « Eternellement! » est la réponse.

Unie au respect pour les aïeux endormis au Seigneur, pour les anciens temps et les anciens souvenirs, la dévotion catholique des petits cantons persévère dans ses formes primitives et défend le premier des biens de l'homme contre toute innovation avec une susceptibihté presque ombrageuse. Mais sous ces formes antiques se rajeunissent les éternels besoins du cœur : la prière monte naïve et fervente vers la source du pardon; elle appelle la bénédiction sur toutes les parties du jour, sur tous les jours de l'année; la dévotion rassemble la foule dans ces temples qu'elle érige avec magnificence et qu'elle décore; tour à tour elle se recueille dans la solitude, cherche l'expiation dans un pèlerinage, jouit de l'éclat d'une fête ou accourt de loin aux pompes d'une rare solennité.

Telle fut, au commencement du siècle, en 1705, une mission préchée à Stanz par deux pères jésuites, comtes de naissance. Ambassadeurs de grâce et de miséricorde, ils prêchèrent pendant sept jours la repentance et le pardon des péchés. Dans une prairie où des tentures défendaient contre les ardeurs du soleil

15^000 auditeurs ou spectateurs^ du haut d'une large tribune les envoyés de Clément XI captivaient par leur voix^ par leur action persuasive^ par les charmes de la langue de ritalie^ une multitude qui ne la comprenait pas; mais un habile ecclésiastique du pays la traduisait avec une précision et un agrément de langage qui lui méritèrent la gloire du meilleur interprète des cinq cantons du centre.

De toutes les parties du paysd'Unterwalden^ de toutes les contrées voisines, des paroisses entières arrivaient processionnellement, magistrats, clergé, peuple, hommes et femmes, vieillards, jeunes gens et enfants, tous dans le costume de leur office ou en habits de fête; les ecclésiastiques avec les croix et les bannières de TEglise, les hommes et les jeunes garçons avec de lourdes croix en bois, les jeunes filles ornées des emblèmes de rinnocence. Quelquefois quand un cortège approchait, les nombreuses jeunes filles, vêtues de blanc, un crucifix à la main, une couronne d'épines sur la tête, conduites sur la grande place avec des étendards, s'agenouillaient en chantant des hymnes et formaient une double haie où passait la multitude.

Une nuit on distribue dans FEglise des cierges allumés aux ecclésiastiques et aux membres du Conseil,

et tandis que le clergé chante le Miserere, on entend au travers des lugubres accents des voix, le bruit des coups de discipline que se donnent les deux pères.

Les processions ne manquent pas. La foule dévote se transporte un jour de Stanz à Buochs, et grâce à « un beau détour » que fait dans la plaine le père Fontana, la marche dure près de trois heures. Tous les habitants de Buochs viennent au-devant du cortège. Un curé du heu fait un sermon si touchant sur l'inimitié, l'envie et la haine, que magistrats et gens du peuple, s'appelant les uns les autres, se demandent pubhquement pardon.

Un jour de pénitence universelle, ecclésiastiques, magistrats et peuple se rendent nu-pieds à la chapelle de Saint-Joseph; les jeunes filles vêtues de blanc, les femmes de noir, couvertes de voiles noirs, les hommes en longues redingottes noires, les deux sexes couronnés d'épines, des chaînes ou des cordes au cou et autour du corps, les uns portant des croix pesantes, les autres des crucifix et des cierges.

Le plus beau soleil éclaira tous les jours de cette semaine sanctifiante. Le jeudi toutefois on fut menacé d'un orage; mais le père Fontana s'étant assis par terre au milieu de la foule, conjura les nuées avec une

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petite croix, et la pluie se retira vers les montagnes. Dans cette saison ardente, hommes et animaux ressentirent les effets salutaires de Teau que Ton emporta dans une multitude de baquets, après que le même père l'eut bénite avec des reliques de saint François

de Paule.

Ces prédications, ces spectacles émouvaient les consciences. Le vendredi et le samedi, la population entière se confessa le jour, la nuit, dans les églises, dans les couvents, dans les maisons ; les missionnaires eurent pour auxiliaires au tribunal de la pénitence les ecclésiastiques et pour le moins dix-huit capucins. Le dimanche enfin, jour de la clôture, les fidèles communièrent dans les deux couvents et dans l'église paroissiale depuis trois heures et demie du matin jusqu'à onze heures et demie. Leur nombre ce jour-là dépassa quarante mille. Des habitants de Kùssnacht, amenés chaque matin dans des barques toutes remplies, représentèrent le samedi l'histoire de la Passion. Le lendemain, les comparses de ce spectacle, les Juifs en cuirasses firent l'office de gardes pendant la communion. Le dernier prône, annoncé par un coup de canon, se termina par la bénédiction papale et le pardon général des péchés. De nouveaux coups de canon signa-

lèrent la fin de la fête, et la multitude se retira par terre et par eau. Elle avait passé toutes les nuits de cette semaine dans les éghses, dans les maisons, dans les granges, sous les tentures. Tel maître de maison logeait plus de soixante personnes étrangères. Le manger et le boire ne manquèrent nulle part ; « mais, « dit un témoin oculaire, le bon peuple n'a mangé « que pour apaiser sa faim. » Malgré l'ardeur du soleil, malgré l'eau bue en abondance, malgré la quantité de gens demeurés nu-tête et nu-pieds, à l'exception d'une femme morte de l'excès de la chaleur, aucun accident, aucune maladie ne troubla cette solennité si prolongée, aucun désordre ne la déshonora.

Cependant tous les travaux de la campagne demeurèrent suspendus, et par un temps si favorable on laissa le regain couché dans les prés. La plupart des croix apportées ou amenées furent abandonnées aux capucins, qui en scièrent et en coupèrent plus de 2,500, et s'en servirent pour des espaliers, pour des constructions et pour le chaufTage. D'autres furent emportées pour de semblables usages domestiques, d'autres encore, plantées sur les pâturages des Alpes, gages de bénédictions.

Vingt-sept ans plus tard, une autre solennité préocr

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cupa les esprits dans toute la Suisse catholique, et principalement dans le Haut-Unterwalden, théâtre du grand événement, patrie de celui qui en fut le héros. Nicolas de Flûe, qui, au quinzième siècle, avait quitté sa famille pour passer les dernières années de sa vie dans un ermitage, béatifié au dix-septième siècle par Clément IX et Clément X, avait en vain mérité la canonisation par une vie sainte : « Unterwalden, dit un grand historien, n'était pas assez riche, Rome pas assez généreuse. » Le saint-siége exigeait une somme de 5,000 écus et la preuve authentique de quelque

miracle.

Pendant que les sollicitations et les négociations continuaient, le prévôt et le clergé de Saxelen, village natal du bienheureux Nicolas, obtinrent la translation de la fête consacrée à sa mémoire, indulgence plénière pour les assistants, et des bulles autorisant Fexhumation des restes du pieux ermite et leur exposition publique à la vénération des fidèles. Une année suffit à peine aux préparatifs. On répara les sentiers et les grandes routes; on tailla les haies; on érigea l'autel sur lequel devaient être exposés, artistement agencés, les ossements de « frère Nicolas, le père du pays, » tels que les voyageurs les voient encore. Rien ne fut

négligé pour augmenter la solennité de la cérémonie. Les hautes autorités des cantons voisins reçurent l'invitation d'y assister. Le nonee apostolique y vint. L'artillerie de Sarnen annonça l'arrivée du prélat dès l'aurore du dimanche, ensuite le Te Demi et les toasts. Toujours, dans cette partie de la Suisse, l'artillerie s'associe aux réjouissances religieuses.

Afin d'entretenir la dévotion à Nicolas de Flùe on prit de ses os une certaine quantité de parcelles, objet de la vénération de tous, objet d'envie pour les églises, les prélats et quelques fidèles privilégiés. On accorda une de ces parcelles à chacun des cantons catholiques qui avaient envoyé leurs prédicateurs d'honneur à la cérémonie, à quelques autres églises encore. Elles étaient reçues en grande pompe, portées processionnellement à l'église, magnifiquement enchâssées.

Nicolas de Flùe est pour toute la Suisse primitive l'idéal du patriote et du saint. Toute la Suisse primitive le célèbre et fait des pèlerinages à son tombeau. L'invocation de ce saint, non canonisé, a pris place au commencement des assemblées populaires à côté de

VAve et du Pater.

L'homme extraordinaire dont Unterwalden vénère la sainteté, dont l'image reproduite par l'art dans les

salles des Conseils enseigne aux magistrats leur devoir, et, peinte avec simplicité sur les murs des églises et des chapelles, parle au cœur de ce peuple au milieu duquel vous retrouvez souvent la physionomie du respectable ermite, ne fut-il pendant le dix-huitième siècle que Fobjet d'une vénération traditionnelle? Demandez aux penseurs patriotes de cette époque de philosophie, ils vous répondront : Le bienheureux Nicolas de Flûe, trésor sacré de tous les Confédérés, n'appartient pas moins à notre âge qu'aux précédents; sauveur autrefois, oracle aujourd'hui, admiré pendant sa vie visible, son invisible image nous instruit et nous édifie ; tel qu'il habita dans sa solitude, tels son esprit et sa gloire habitent dans la soUtude de l'àme parmi le peuple.

Par suite des rapports intimes de l'Eglise et de l'Etat, les affaires de religion n'occupent pas moins les Conseils de ces petites démocraties que ceux des royaumes et des empires. Les objets se ressemblent, les proportions diffèrent. Ce sont, par exemple, les immunités du clergé : les curés essayent de se soustraire à l'impôt sur le vin. C'est l'abus de ces immunités : les curés font le commerce du vin, sans payer un droit au profit de l'arsenal, comme les aubergistes, jaloux de ces

rivaux. C'est la dévotion du peuple qui se relâche et devient improductive pour les ministres des autels. Ce sont des innovations dans l'enseignement religieux ou dans le culte. Des innovations ! On sent encore dans les pages des protocoles le frémissement des conseils à

cette seule idée.

Les couvents, les ordres monastiques inspiraient un

mélange de vénération et de dédain, de soUicitude et

de rigoureuse surveillance. Aux yeux du peuple le

couvent est un gage de bénédiction pour le pays,

comme le nid de l'hirondelle pour la chaumière; mais

ceux qui l'habitent peuvent se rendre importuns. Les

autorités étaient, par exemple, souvent inquiétées par

l'insubordination des couvents de femmes.

De tous les ordres religieux, aucun n'occupe une

aussi grande place dans les déhbérations des conseils

et dans la vie du peuple que les capucins. Bien qu'on

les traite quelquefois cavalièrement, on les aime ; leur

pauvreté trouve toujours protection et sollicitude. Le

gouvernement veille à leur procurer des moyens de

subsistance, quelquefois même paye une partie de leurs

dettes. Quand celui du Haut-Unterwalden permet

qu'ils tiennent à Sarnen une congrégation de l'ordre,

religieuse et joyeuse tout ensemble, il a soin de recom-

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mander la modération dans le boire et le manger et la décence. SMls dépassaient de temps en temps ces limites, une bienveillance prodigue envers eux semblait les y inviter. Le dimanche de saint Gall est une grande fête pour les Rhodes-Intérieures d^Appenzell ; une foule de peuple communie ce jour-là. De peur que les révérends pères ne succombent à la peine, on leur accorde de la cave de Thôpital autant de vin qu'en peuvent porter trois chevaux.

La faveur constante de cet ordre voué à la pauvreté tient à un sentiment profondément démocratique. Le capucin naît sous le chaume : sorti de la classe la plus pauvre du peuple, il comprend la vie et les besoins du peuple; il visite en frère la famille du laboureur, il console Findigence malade, il est bienveillant envers Tenfance, charitable au confessionnal, tolérant dans la chaire; sa prédication est morale et son langage populaire. Au sein de l'Eglise et parmi les ordres monastiques, il reste peuple. Lorsqu^apparaît quelque part, humble et fier sous la soutane, le jésuite, appui du pouvoir, parce qu^il est avide de pouvoir, flatteur de la puissance et caressant pour la richesse, cette autre puissance, le capucin, démocrate du sacerdoce, cornbat ce serviteur et maître de ceux qui oppriment le

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peuple; le peuple le récompense par son affection. Au travers des imperfections et même des vices d'habitude qui frappent les yeux de Fhistorien de la Suisse, comme de tout observateur, se montre un fond de religion et de moralité, comme le souvenu- de Tinfluence d'une sage éducation se montrent même au milieu des désordres d'une jeunesse emportée par les passions. L'autorité religieuse et morale a imprimé son sceau aux lois, à l'ordre judiciaire, aux idées et aux mœurs du peuple.

De quel respect, par exemple, était entouré le serment, exigé seulement pour des cas de haute gravité, prêté avec une solennité qui remplissait Tàme d'une sainte terreur! Dans la partie protestante du canton d'Appenzell, quand il ne restait plus de ressource pour rappeler un citoyen à son devoir, on lui adressait une sommation au nom du serment civique. Elle inspirait un tel effroi, qu'un homme probe ce croyait déshonoré par cette intimation suprême. Vers la fin du siècle, un Appenzellois fugitif à la suite d'un meurtre, sommé au nom du serment de rentrer dans le pays, y revint, quoique certain qu'on ferait tomber sa tête.

Le gouvernement et l'Eglise s'entendaient pour le maintien de la décence publique et pour la répression

ni

des vices par des châtiments légaux, encore plus que par une influence chrétienne. La morale marchait appuyée sur la police et la justice pénale. Les gouvernements non-seulement veillaient au respect extérieur pour le dimanche et les jours de fêtes, mais punissaient encore la néghgence du culte. Les autorités invitaient parents et maîtres à donner le bon exemple aux enfants et aux domestiques; elles recommandaient aux jeunes gens des deux sexes de fréquenter le service divin avant et après midi; elles exigeaient enfin des aubergistes qu'ils envoyassent au temple des hôtes trop assidus au cabaret et qu'ils y conduisissent eux-mêmes leur maison. Les magistrats donnaient l'exemple d'une dévotion officielle; ils se rendaient à l'église en grand costume et en corps dans les occasions solennelles.

Deux sources de désordres, le vin et la danse, étaient l'objet de la sollicitude des gouvernements paternels des cantons. Leurs ordonnances entraient à cet égard dans des détails infinis, mais n'arrêtaient guère les progrès du mal. Dans Appenzell catholique la passion de la danse ressemblait à une frénésie. Des réunions fréquentes, nombreuses, se terminaient par la danse. On dansait dans les granges, dans les auberges, dans

des maisons écartées, loin de l'œil et de l'oreille de la police; dans les villages de la montagne; aux bains^ dans Jes blanchisseries, dans les mouhns; à l'occasion des festins, des noces, des œufs de Pâques, du recrutement pour le service étranger. Amendes modérées ou fortes pour les danseurs et pour ceux qui les recevaient, prison ou bannissement pour les musiciens s'ils étaient étrangers ou simples habitants, pilori pour les femmes et les filles qui se rendaient aux réunions des bergers sur les Alpes, menace de châtiments rigoureux et de la disgrâce du gouvernement pour les femmes enceintes, rien n'arrêtait, rien ne tempérait la fureur de la danse.

Les idées religieuses s'unissaient naturellement à la justice pénale pour rendre le châtiment plus solennel ou pour l'adoucir par la clémence. Le vol était un des crimes les plus répandus chez les Unterwaldiens. Une mère de famille coupable de plusieurs vols, commis en partie dans des éghses, après huit mois de détention préalable et de souff'rances, exposée au carcan, la corde au cou et une verge à la main, pendant que toutes les cloches sonnent aux églises où elle a commis des vols, exposée en outre trois dimanches pendant le service divin, à genoux^ une verge et un cierge allu-

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mé dans les mains, l'huissier à ses côtés, est bannie du pays, après une année d'instructions religieuses. — Un voleur, à la suite d'une longue détention et de la torture, exposé avec des attributs ignominieux, fustigé par le bourreau, privé de tout héritage, est banni de la Confédération pour cent et un ans; « au bout de ce c( temps, dit la sentence, il sera considéré comme « ayant suffisamment expié ses fautes. » — Un charpentier, âgé de cinquante ans, auteur d'une multitude de vols, devait être pendu, supplice des plus infamants. Mais le Conseil décide dans sa clémence que le bourreau « le fera passer de la vie à la mort par le « glaive, le partageant en deux parts , dont le corps « formera la plus grande et la tête la plus petite, en « telle sorte qu'une roue de chariot puisse passer «commodément entre deux; après l'exécution le « bourreau ne mettra plus la main sur lui; le cadavre « du malheureux sera enterré au cimetière en terre G sainte, mais sans croix ni signe extérieur, afin qu'ace près la punition temporelle. Dieu veuille recevoir et son âme en grâce. »

Comparée avec celle du siècle précédent la justice pénale en général était clémente.

Cependant la lumière de la raison ne l'éclairait pas

encore assez. La superstition s'asseyait sur le banc des accusés et sur les fauteuils des juges. Elle joua le rôle principal dans toute une classe de procès criminels.

Vers le commencement du siècle on condamna aux flammes, parmi beaucoup d'autres personnes qui entretenaient un commerce avec l'enfer, un prêtre grisou dûment convaincu d'avoir conduit les danses du sabbat en habits sacerdotaux et en compagnie du diable. Tous les cantons comptaient parmi leur population de ces femmes que leur ministère redouté mettait en contact avec les puissances occultes. Quelquefois, il est vrai, la torture même n'arrachait à de prétendues sorcières que l'aveu d'avoir dupé des nmocents, en leur vendant des formules magiques ou des baguettes de fortune. Néanmoins la croyance à leur pouvoir infernal survivait au procès. Pendant bien des années des femmes de Zoug et de Schwyz parurent s'adonner sincèrement à des actes de sorcellerie. Longtemps le peuple, c'est-à-dire tout le monde, se raconta leurs aventures diaboliques. En 1737 Zoug vit en moins de quatre mois punir huit sorcières par la corde, le glaive ou le feu.

La Suisse avait pourtant fait des progrès depuis le dernier siècle. Les condamnations pour sorcellerie fu-

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rent rares dans le dix-huitième , tandis que nous trouvons dans les cinq derniers mois de Tannée 1628 cinquante personnes^ femmes pour la plupart, décapitées et brûlées à Stanz seulement, et Tannée suivante environ soixante. Cinq femmes et deux enfants eurent alors la tête tranchée dans une seule nuit, secrètement, à Thôtel de ville.

Qu'on ne s'étonne pas en voyant au trône des Alpes la superstition s'asseoir sur le marche-pied de la liberté. Une nature colossale intimement unie aux mystères de la pensée écrase toute puissance humaine , et par là même élève Tâme vers les puissances inconnues de Tinfmi. L'habitant des monts, devant qui des cimes écroulées ont changé à jamais un sol fertile en un champ de décombres, reconnaît dans un si grand désastre le caprice d'esprits malfaisants. Quand le glacier croît et s'avance d'année en année, envahit le pâturage et renverse le chalet; quand au fond des crevasses roulent des tonnerres, et que, des extrémités d'un désert de glace, des bruits inconnus s'entre-répondent, la terreur entend des lutins et des génies dans ces profondeurs et ces ruines de la nature. — Quels rêves et quelles appréhensions s'emparent de Tàme du berger lorsque, assis par un jour sombre sur une cime, au

bord d'un précipice, saisi par les frissons de la brume, il voit, au sifflement du vent, les nuages courir et s'entre-heurter, Tenvelopper d'un épais brouillard, s'ouvrir à ses pieds en abîme, montrer on ne sait quelles têtes ou quels géants, se dresser en fantômes, s'allonger en dragons dont la gueule vomit ou engloutit des montagnes. La vie alpestre d'ailleurs et la solitude étendent Tempire de Timagination : ce théâtre grandiose se peuple d'acteurs fantastiques; des cavernes, des torrents , des forêts , s'échappent des voix mystérieuses; au milieu de la nuit, au milieu des rochers, s'animant en formes étranges, on entend murmurer un ineffable langage; partout Toreille craintive et charmée du pâtre des Alpes surprend les échos d'un monde .invisible.

Dans un espace aussi resserré, nous ne pouvons, de l'ensemble de la législation et des mœurs, choisir que quelques traits ; nous prenons ceux qui se rattachent le plus à des idées morales et aux sentiments qu'inspire la vue de la misère.

La bienfaisance, presque universelle en Suisse, honorait les gouvernements et les familles aisées ; mais les aberrations de cette vertu créaient au sein de la misère quelques-uns des abus que Ton s'efforçait de

réprimer partout ailleurs. Trop souvent, sous le masque de la pauvreté, la paresse s'engraissait des dons que lui jetait Faisance indolente. Par des bienfaits imprévoyants, on corrompait sans le vouloir des familles entières, dans Fidée de gagner le ciel. On alimentait pieusement Foisiveté en haillons, tandis que les lois interdisaient aux classes laborieuses les récréations auxquelles le gain donne un droit, et qui restaurent les forces pour le travail. Du haut des fenêtres, on semait de Fargent parmi les mendiants attroupés, ajoutant la dégradation par le mépris à la dégradation par la misère. Les corporations communales ou bourgeoises, au moyen de leurs bourses des pauvres, entretenaient, de génération en génération, des familles rendues incorrigibles par la permanence des secours; dans beaucoup de petits et de grands cantons, dans le Bas-Unterwalden aussi bien qu'à Berne, sans la honte, dont on n'étouffait le sentiment que chez le pauvre , la condition des assistés eût fait envie à des travailleurs.

Les autorités cantonales intervenaient de leur côté , et même, dans les cantons les moins riches,^comme Appenzell-Intérieur, elles créaient largement des fonds pour les indigents.

On institua partout des asiles pour la pauvreté, et

le nombre des pauvres s'en accrut. Zoug organisa la mendicité ; les mendiants qu'on assistait passaient le jour de Saint-Oswald par une des portes de la ville ; leur nombre moyen, pendant un quart de siècle, fut de 1262 dans ce canton fertile et de peu d'étendue. Par le progrès de ce genre d'industrie, la seule paroisse de Schwyz arriva, vers la fin du siècle, au chiffre de 138 familles, composées de 330 personnes vivant d'aumônes, outre 100 pauvres honteux.

Une tendresse de cœur mêlée de bonhomie se montre dans certaines décisions des petits gouvernements démocratiques et dans les secours individuels qu'ils accordent à des malheureux. Le Conseil cantonal du Bas- Unterwalden punit un boulanger qui a fait de mauvais pain pour les pauvres, ou bien il accorde un asile à une vieille dénuée de moyens de subsistance. Un indigent lui demande une contribution pour acheter un habit; cette autorité lui décerne un secours, et chaque conseiller y joint une petite offrande. Le Conseil secret d'Appenzell-Intérieur se prend de pitié pour une femme de quatre-vingt-dix ans, réduite àla misère. Lorsqu'un paysan, ruiné par un débordement de la Sitter, fait entendre ses gémissements, ce même Conseil lui prête pour quelques mois une vache, dont le lait lui fournira

sa nourriture , et que le trésorier de TEtat reprendra au terme fixé.

Les mille refuges que présentent les vallons et les rochers de la Suisse, le morcellement politique des cantons, leurs moyens imparfaits de police, le laisser-aller des gouvernements, Thumanité ou la faiblesse des particuliers, attiraient toujours sur ce territoire de prédilection des hordes de mendiants et de vagabonds étrangers. Chaque fois que leur nombre ou la multiplicité de leurs vols rendaient la présence de ces hôtes incommode dans une des contrées de la Suisse, un canton ou plusieurs cantons réunis entreprenaient une chasse aux mendiants. On les traquait, on les poussait hors du territoire. Mais les causes que nous avons dites, le désaccord des cantons et la pitié des individus neutralisaient TefFet de ces expéditions. En dépit des anciennes ordonnances souvent renouvelées, en dépit des amendes augmentées avec le mal, le peuple, qui, dans rassemblée générale, proscrivait en masse ces malheureux, les hébergeait en détail dans ses maisons et ses granges. Législateur, on reconnaissait le mal, et Ton y remédiait; homme, on portait un cœur tendre; chrétien, on se recommandait à Téternelle miséricorde.

La charité, lien céleste qui unit l'homme à Thomme, unissait plus intimement encore les Confédérés. Tout fléau qui frappait un canton, une ville, une peuplade, réveillait la compassion de la S:iisse. Que les flammes d'un incendie ou les débordements d'un torrent ravagent un village, de tous côtés affluent les secours : villes, communes rurales, corporations civiles, corporations reUgieuses, magistrats et prélats, gouvernements et particuliers, cantons ou Etats rapprochés d'eux par de simples alliances, rivalisent de générosité. Les habitants de Stanz en reçurent une preuve éclatante, lorsqu'en 1713 le feu détruisit dans leur bourg, en cinq heures, soixante-cinq habitations et seize autres bâtiments, l'hôpital et le bel hôtel de ville bâti en 1486. Sans la charité confédérale, se serait justifié le proverbe de ce pays : « Une créance hypothéquée sur une maison vaut un quarteron de cendres. » L'année suivante, soixante- six maisons brûlèrent à Neuchàtel. Une collecte faite à cette occasion dans la ville de Genève, produisit 20,000 francs. Pendant le reste du siècle, nous trouvons dans tous les conseils des cantons de fréquentes délibérations où respire cet esprit de bienfaisance; les riches donnent abondammeat, les pauvres généreusement aussi : argent, vêtements, co-

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mestibles, grains pour ensemencer les champs, on apporte tous les tributs ; les bourses particulières et les bourses publiques s^ouvrent ensemble pour l'infortune.

Dans cette Suisse morcelée, pleine de méfiance, souvent agitée par des troubles , rarement unie dans les Conseils fédéraux, le jour de Ja calamité rapproche les âmes comme le jour du péril. Sous la sanction du malheur, le hen fédéral se fortifie ; les peuplades isolées deviennent une nation de frères, une famille chrétienne , et lèvent ensemble les yeux vers les demeures d'où la charité descend.

Ainsi la Confédération des cœurs suisses est immortelle; ainsi, du sein des villes, de la croupe boisée des monts, du milieu des ombrages de la plaine, toujours sur le vieux sol de THelvétie, l'on entrevoit au-dessus de la sphère sociale la voûte profonde du ciel.

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Un esprit nouveau s'est formé en Europe. L'abus des privilèges a popularisé la théorie du droit. On n'avait guère tenu compte dans la société que des dominateurs; les dominés apprirent qu'ils sont le grand nombre et qu'ils sont hommes. Au-dessus des puissances compromises par leur faute , s'élève la royauté de la pensée. Le respect public lui donne le nom de philosophie. Elle avoua pour un de ses principaux organes un démocrate suisse, J.-J. Rousseau,

La France fut le creuset moral où cette philosophie, secondée par les vices et l'irréligion railleuse de quelques souverains et de leurs cours, jeta mitres et couronnes, prérogatives et blasons, les vieux pouvoirs et les vieux respects, pour en faire sortu" des divinités

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populaires et une adoration rajeunie. La France reconnut la première (1778) Findépendance de la République américaine, et fit bientôt elle-même cette révolution qui ouvrit une ère nouvelle, et fit trembler le sol de l'Europe au milieu des éclairs et des tonnerres.

Les Alpes répercutèrent le bruit de ces orages. Le cabinet de Versailles, Tesprit de la cour et les habitudes nobiliaires avaient exercé leur ascendant sur la Suisse. Les privilèges exploités avec âpreté, Foppression des sujets de toutes les catégories éveillèrent la sympathie pour la réforme fondamentale de la société, même dans des cantons démocratiques.

Telle était la puissance de Tesprit du siècle que Glaris parmi les démocraties, Soleure parmi les aristocraties n'attendirent pas Tannée 1789 pour améliorer la condition de leurs sujets.

Mais la plupart des gouvernements suisses ne furent tu-és des rêves de leur orgueil que par le coup de foudre qui éclata en France. Grande fut leur peur quand ils virent des Suisses exilés et d'autres domiciliés à Paris pour leurs affaires -former, auprès du grand foyer des révolutions, un club suisse dont les écrits et les émissaires pénétraient dans leur patrie; quand ils vh-ent la

rébellion lever la tète dans plusieurs cantons et chez des alliés.

Etudions cette époque de passage de l'ancien temps au nouveau; observons-en les divers caractères dans trois contrées différentes : à Genève, dans la campagne de Zurich et au pays de Vaud.

Genève

Sur les confins de la Suisse et de deux monarchies, la France et la Savoie, hostiles à sa religion et jalouses de sa prospérité, la ville et république de Genève, riche par rindustrie et le commerce , riche de tous les dons de Tintelligence et du savoir, a vu pendant des siècles sa population active et mobile se recruter de noms suisses, français, italiens et allemands, qui, er; peu de temps, se fondaient dans une nationalité bien prononcée où viennent se fondre ces éléments disparates. De cette agrégation successive, provinrent des différences politiques, naturelles chez un peuple de la vieille Europe. On distingua les Citoyens ou Bourgeois, les simples Habitants , ou étrangers naturalisés, les Natifs, ou fils- de ces étrangers nés à Genève. De là une aristocratie de naissance, de fortune, de services rendus à l'Etat, et les instincts démocratiques d'uuu

multitude vive, spirituelle; de là aussi des lattes habituelles qui aiguisaient les forces sans affaibhr le patriotisme.

Dans Fespace d'un demi-siècle, elle subit trois^luttes, prolongées chacune pendant plusieurs années, et qui se lient entre elles.

A la suite des guerres de religion, terminées en 1712, le gouvernement, pour mettre Genève à l'abri d'un coup de main , jugea nécessaire de relever et de compléter les fortifications. Il fallut de nouveaux impôts; le Conseil des Deux-Cents les établit pour dix ans, sans recourir au Conseil général, auquel appartenait la connaissance des affaires importantes. Murmures, brochures, punitions rigoureuses. En 1734 vingt-deux pièces de quatre, tamponnées dans un bastion par crainte que les bourgeois ne s'en emparassent, et des mesures mditaires prises par le gouvernement pour sa sûreté, augmentèrent l'irritation. L'intervention fédérale et celle de la diplomatie étrangère, de la France surtout, incessamment attentive à saisir l'occasion de comprimer sur ses frontières l'esprit répubHcain, n'empêchèrent pas les partis de se mesurer, même dans un combat où il y eut des blessés et des morts. Après vingt ans de mécontentement et de défiance, après sept ans

de lutte, une longue médiation aboutit^, en 1738, à un Edit de pacification, loi fondamentale et constitutionnelle, et à un Acte de garantie, acceptés par le Petit et le Grand Conseil , ensuite par le Conseil général. Celui-ci , représentation du peuple , obtint le pouvoir législatif, les élections, le droit de guerre et de paix, le droit de voter les impôts et les subsides. L'allégresse nationale sanctionna ce progrès de Fesprit démocratique. Les médiateurs toutefois avaient moins entendu favoriser cet esprit que la simple justice.

Vingt-quatre ans plus tard, au mois de juin 1762, la magistrature genevoise , marchant sur les traces du Parlement de Paris, fit lacérer par la main du bourreau VEmile de J.-J. Rousseau et son Contrat social. La violation des formes dans cette condamnation provoqua une représentation d'une quarantaine de citoyens. La réponse hautaine du Sénat et les lois arbitrairement interprétées par les Conseils inspirèrent des craintes pour les hbertés publiques. Les citoyens revendiquèrent le droit de faire porter leurs représentations au Conseil général. Le Sénat leur opposa inflexiblement son prétendu droit négatif. Lutte entre deux partis : les Représentants et les Négatifs ; lutte chaude , mais où les seules armes furent des écrits bien acérés. Les Lettres

de la Montagne, de J.-J. Rousseau, parurent à cette occasion.

Les trois Etats auteurs et garants de la pacification de 1738, Zurich, Berne et la France, intervinrent spontanément. Leur médiation, longue et embarrassée, fut pour la République un mal plus grand que la division. Elle fît naître une nouvelle guerre d'écrits et de paroles. Représentations, déclarations, contre-déclarations, discours, pamphlets remplirent les esprits d'animosité, la ville d'agitation, l'air de bruit. Les conférences et l'œuvre des médiateurs firent éclater de nouveau la scission profonde entre la cause populaire de la nationalité indépendante et l'amour des prérogatives aristocratiques. La liberté nationale développa le génie des affaires et de Téloquence chez des négociants, des artistes, des industriels. Les plus grands talents brillèrent dans la défense des intérêts du peuple. Aussi un des médiateurs suisses, par allusion aux demeures des magistrats dans le haut de la ville et à leur costume, disait-il : « Les perruques sont en haut, mais les têtes sont en bas. »

L'édit de 1738 ne put être maintenu. On fit desjorojets successifs d'arrangement et de pacification dont le dernier, adopté par la majorité du Conseil général ,

marqua une issue favorable aux principes démocratiques (1768). Les partisans des privilèges manifestèrent leur mécontentement au milieu de la joie publique . Les passions politiques se perpétuèrent, alimentées par le loisir de Fopulence et par Tactivité des esprits.

L'aristocratie n'accepta pas de cœur cet édit de 1768 : elle Taccusait d'être issu de la violence, et l'appelait pour cela VEdit des pistolets; mais elle lui reprochait plus encore sa tendance démocratique. L'antagonisme des deux partis n'attendait qu'une occasion pour éclater derechef. L'ancien édit de pacification de 1738 ordonnait la rédaction d'un code général des lois de l'Etat. Une collection partielle parut en 1774- . Elle mécontenta les Représentants, nom donné à ceux qui firent des représentations contre cette œuvre du gouvernement. D'innombrables brochures attaquèrent le projet; la défense ne fut pas moins féconde. On put se convaincre que les deux partis attachaient moins d'importance à l'objet de la lutte qu'à la lutte elle-même.

A la suite d'une prise d'armes, le Conseil général, dans lequel le parti de la résistance s'abstint, adopta VEdit du 10 février ilSi.

Les Représentants triomphaient, mais leurs adversaires, les Négatifs ou Constitutionnaires , comptaient

sur les médiateurs, ou plutôt sur la France, qui les avait pris tous individuellement sous sa protection. Le Sénat, cherchant sa force dans cet appui étranger, et considérant l'édit comme un ouvrage de la violence , s'obstinait à ne pas l'exécuter. Cette obstination exalta l'ardeur patriotique dans les rangs populaires, où l'amour de la hberté avait allumé l'amour de l'indépendance nationale. Les Natifs d'ailleurs étaient impatients de jouir des privilèges que l'édit leur assurait. Le Sénat déclara, le 6 avril 1782, qu'il persévérait dans le refus de l'exécuter.

L'irritation des Natifs ne connut plus de bornes. Le 8 au soir retentirent subitement dans toute la ville le tocsin et les cris : Au feu! aux armes! Les Représentants revêtirent leurs uniformes pour s'opposer à la fureur des Natifs. Ceux-ci, au nombre d'environ 2,000, renforcés encore d'Habitants et de Sujets, se portèrent sans ordre, sans autre direction que la colère, vers l'hôtel du gouvernement, vers les portes de la ville et vers les autres postes. Tout tomba dans les mains des Natifs, non sans efTusion de sang. Les maisons des principaux Constitutionnaires devinrent le théâtre de violences et de recherches outrageantes. Quelques femmes moururent de frayeur. Les Représentants, accourus

en armes ^ arrêtèrent les massacres et protégèrent les Négatifs, spécialement douze otages retenus à Fhôtel des Balances , parmi lesquels se trouvaient plusieurs membres du Petit Conseil.

Le langage de la violence démocratique devint impératif. Les Citoyens, Bourgeois, Natifs et Habitants présentèrent, le 9 avril, une réquisition. Ils y parlaient du c( juste mécontentement du peuple , de rattachement de la nation entière à Tédit que le Conseil refusait d'exécuter; de la témérité inouïe avec laquelle le gouvernement, dans sa déclaration, contestait au Conseil général cette souveraineté de la République qui lui appartenait dès son institution. » Ils requirent Tabolition immédiate des Petit et Grand Conseils, et leur remplacement. La force triompha de toute résistance , la sûreté de TEtat de toutes les considérations constitutionnelles. Un fait unique dans les annales de la République genevoise s'accomplit.

Le 16 avril fut instituée une Commission de sûreté de douze membres. L'administration des affaires de TEtat se concentra dans cette autorité dictatoriale. Garde de la ville, travaux des fortifications, mesures militaires quelconques, captivité des Constitutionnaires , pohce, justice prévotale, la Commission comprit tout cela

dans son omnipotence. Les chambres ordinaires refusant de s'assembler, elle régnait sans contrôle et sans obstacle. Une grande partie de ses opérations est demeurée secrète , car la fm de son administration fut marquée par la disparition de ses registres, acte d'accusation le plus grave contre une autorité. Elle avait reçu ses pouvoirs extraordinaires pour deux mois; ils furent prolongés pour une période double.

Les trois premiers syndics, quoique chefs légaux du gouvernement, furent exclus de la Commission de sûreté, et prirent, en opposition avec elle, l'attitude d'une autorité légitime, mais secrète, seule reconnue par les puissances athées ou médiatrices. Celles-ci refusèrent d'entrer en correspondance avec une autorité révolutionnaire.

Elles s'apprêtèrent à pacifier Genève par un déploiement de forces militaires. Le cabinet de Versailles, qui estimait tous les voisins de Genève intéressés à la prospérité de cette république , accepta le concours des forces de la Sardaigne pour atteindre plus sûrement le but. Zurich s'abstint, alléguant son éloignement et les frais. La fin de juin vit réunis sur les frontières genevoises le baron de Lentulus avec 2,000 Bernois, 6,000 Français commandés par le marquis de Jaucourt , et

3ç,000 Sardes sous les ordres du comte de la Marmora. On se disposait à couper tout secours à la ville et à la cerner. Ce premier acte d'hostilité exaspéra les citoyens de Genève.

L'Europe fixa des regards d'admiration et de curiosité sur cette petite république s'apprêtant à lutter contre les armées de trois puissances. L'enthousiasme du répubhcanisme et de la nationalité animait la population. Les fortifications avaient été négligées; spontanément jeunes gens, vieillards, femmes, enfants accouraient pour élever à la hâte des retranchements du côté de la France et de la Savoie. Malgré l'épuisement de la caisse pubhque, on y employa tous les ouvriers du dehors qu'on put attirer à grands frais. On fit des coupes dans un bois; on dépouilla de leurs branches les arbres des promenades et des chemins. Les Représentants hérissèrent les remparts de canons, fortifièrent les postes faibles , s'exercèrent journellement au maniement des armes, établirent des hôpitaux, préparèrent, aux dépens du fisc, des cartouches et des artifices de tout genre, chargèrent des milliers de fusils qu'ils placèrent à la portée des remparts ou dans des maisons voisines. Résolus de se défendre même dan^ l'intérieur de la ville si les remparts étaient forcés, ils coupèrent

les ponts, barricadèrent les rues, dépavèrent les plus exposées. Le 2V juin, à la vue des troupes qui avançaient, la Commission ordonna le désarmement des Constitutionnaires, qu'elle représenta comme suspects d'intriguer au dehors. On força quelques maisons; on menaça de les faire sauter avec des barils de poudre. La Commission fit placer 1,100 quintaux de poudre dans le temple de Saint-Pierre et beaucoup dans des demeures particulières.

Les otages, pendant leur longue détention, témoins des apprêts guerriers, entendaient de leurs fenêtres des propos destinés à les intimider; mais ils ne prêtèrent l'oijpille à aucun arrangement qu'ils estimaient contraù'e à leur devoir. M. Saladin de Crans leur donnait l'exemple du courage : il opposait aux propositions et aux menaces tant de dignité , de grandeur d'âme , que ses compagnons de captivité se firent un honneur d'imiter sa constance; d'ailleurs résolus eux-mêmes à braver les chances les plus funestes, ils croyaient peu à la fermeté des chefs de la bourgeoisie.

Dès le mois d'avril , la cessation du travail et l'accroissement de dépenses occasionné par les gardes bourgeoises augmentèrent la misère. Quelques familles manquaient de pain. Le premier syndic en fit distri-

buer deux cents livres par jour^ ensuite six cents. Le mois suivant , l'approche des troupes des trois puissances et la disette de denrées firent hausser tout à coup le prix des grains. Le grenier public ne put y suppléer qu'à un taux élevé. Cette situation prolongée pendant six semaines n'abattit point le courage du peuple. Loin de murmurer contre ses chefs, il les encouragea, taxa de lâcheté ceux qui s'effrayaient de tant de maux. « Plutôt mourir sous les murs de Genève que de se rendre, » disait-il. Une ardeur militaire enflamma les hommes les plus calmes.

Le 29 juin, à six heures du matin, le marquis de Jaucourt somma la ville de se rendre , et projuit de la part des trois généraux la plus exacte discipline. Vingt et un citoyens désignés devaient se retirer à vingt lieues de la ville pour attendre ce que la Répubhque déciderait sur leur sort; le gouvernement serait rétabli. Le tocsin sonna; le peuple courut aux armes; rien ne put refroidir son ardeur; les cercles s'assemblèrent et décidèrent de ne point consentir à l'éloignement des vingt et un.

La sommation repoussée, de Jaucourt fit avancer des troupes et ouvrir la tranchée. Il avait élevé de formidables batteries de mortiers et de canons de gros

calibre , une de six pièces de vingt-quatre aux Délices à cinq minutes de la ville. Les travaux pour la défense continuèrent : rues dépavées, fossés, palissades, deux ponts rompus, tout présageait une résistance opiniâtre. Les syndics obtinrent un délai, mais refusèrent de convoquer le Conseil général. La confusion régnait; les chefs du mouvement populaire s'entendirent accabler de reproches. On interdit aux Natifs et aux Habitants de délibérer sur la question de la reddition.

Avec le mois de juillet, changement dans les esprits. Les chefs des Représentants ne dissimulent plus la nécessité de se rendre; leur avis gagne des suffrages. On assemble les cercles; mais là les débats présagent un résultat contraire , tant les Natifs sont nombreux et violents! On recourt à un expédient. On nomme dans chaque cercle la vingtième partie de ses membres, chefs de famille et propriétaires d'immeubles, pour les adjoindre à la Commission de sûreté et à quelques délégués des corps militaires. On remet à cette assemblée, composée d'environ cent Citoyens ou Bourgeois et de quelques Natifs, le pouvoir de décider sans retour, pour la généralité, la question de la reddition ou de la défense.

Cette assemblée n'ouvrit ses délibérations, dans la

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soirée du l^r juillet^ qu'après avoir pourvu à la sûreté de toutes les classes et surtout des otages ; les auteurs de l'agitation comprenaient que de la conservation de leurs antagonistes dépendait la leur. Deux opinions contraires se firent entendre. Quelques-uns demandèrent éloquemment que Genève sut périr comme Sagonte. Leur avis l'emporta de beaucoup dans le premier tour de délibération. Dans le second tour^ les débats s'animèrent : les reproches succédèrent au calme, l'amertume à la gravité; les uns criaient qu'il fallait se rendre sur-le-champ, les autres courir au canon et y mettre le feu. « Voulez-vous donc faire pendre vos chefs? » demandait Clavière , jusqu'alors l'un des tribuns populaires les plus ardents. Ses amis avouèrent qu'ils craignaient pour leurs tètes; le révolutionnaire Du Roveray, particulièrement, montrait beaucoup de timidité. Ils firent les plus grands efforts pour déterminer l'assemblée à la soumission. On les accabla de sanglants outrages; on leur reprocha d'avoir précipité la République vers sa ruine, et de l'abandonner maintenant poiu' se sauver eux-mêmes. Mais le tableau des malheurs imminents ramena l'assemblée à sa première décision. Un partisan de la résistance la voulait exterminatrice et désespérée, même suivie d'une expatria-

tien générale : ce fut un argument de plus pour la soumission.

La salle devint un théâtre des passions déchaînées; les injures se mêlèrent aux débats; on se frappa, et peu s'en fallut que les députés ne s'entr'égorgeassent. Au milieu du désordre , 57 voix contre 40 décidèrent qu'il fallait se soumettre et accepter les conditions des plénipotentiaires. La minorité laissa éclater sa colère ; plusieurs officiers de la bourgeoisie brisèrent leurs épées dans la salle et pleurèrent comme des enfants. Dans ce tumulte, l'assemblée arrêta une déclaration qu'elle adressa aux syndics et par eux aux plénipotentiaires : elle annonçait que les Citoyens, Bourgeois, Natifs, Habitants et Sujets, ne pouvant plus envisager comme leur patrie une ville privée de sa hberté politique et occupée par des troupes étrangères, iraient chercher sous un autre ciel une terre où ils pussent respirer en paix l'air de la liberté. Malgré le trouble, on prit soin des poudres, et l'on remit en liberté les otages.

La soumission décrétée rempht de fureur les citoyens armés; ils donnent des marques de désespoir et exhalent leur rage contre les chefs qui les abandonnent , disent-ils, après les avoir trompés, déshonorés, exposés à la risée de l'Europe. Les soldats débandés ne con-

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naissent plus ni frein ni discipline. Tout est désordre , bruit, désolation; mais pas un de ces Représentants courroucés ne porte la main sur la personne ou les propriétés d'un seul Négatif.

Les principaux Représentants, Clavière, Du Roveray, le syndic Dentand, président de la Commission de sûreté , et vingt et un autres s'assurent d'un bateau et s'éloignent, à force de rames, au milieu d'une grêle de balles que leurs anciens amis font pleuvoir sur eux pour se venger de l'assemblée. Un brigantin français les poursuit. Près d'être atteints , Clavière et ses amis se jettent à la nage et abordent au bas de la côte de Colo?:nv, abandonnant dans leur trouble un portefeuille indiscret, qu'on remet aux syndics. Bientôt ils sont assaillis par une foule de Représentants exaspérés qui sortent de la ville. Quelques hommes calmes préviennent à grand'peine un crime. « Les démagogues, naguère tout-puissants, écrit un témoin, maintenant errants, poursuivis et dans un triste équipage, offraient une image instructive pour tout ambitieux qui compte sur la persévérance dans les succès et dans la faveur populaires. »

Les troupes françaises, sardes et bernoises firent leur entrée par trois portes , le 2 juillet au matin. La ville

sembla un camp : soldats et officiers bivaquèrent dans les rues; on charriait les barils de poudre de la République pour les jeter dans le Rhône; les citoyens reçurent l'injonction de déposer leurs armes et leurs munitions devant leurs portes et de ne pas sortir de leurs maisons.

Sous la protection de la force militaire, on réintégra les anciennes autorités dans leurs fonctions, et l'on remit toutes choses dans l'ancien état, sans ménagement et sans condition (3 et k juillet 1782). La Commission de sûreté se dispersa.

La main de fer de l'intervention creusa une séparation profonde entre les Négatifs et les Représentants. Ceux-ci repoussèrent toutes les avances des Constitutionnaires modérés, qui désiraient consolider la paix et la République par une réconciliation sincère. D'ailleurs, comme il arrive aux protégés de la victoire étrangère , la morgue exalta les jeunes aristocrates; ils traitèrent avec dédain, même dans les conseils, les magistrats sages par expérience et par caractère. Les syndics Le Fort et Guainier et le sénateur Calandrini, hommes du parti modéré, se virent obligés de demander leur démission. Le vénérable ancien syndic Gédéon Turretini mourut de douleur, peut-être, de voir sa patrie cour-

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bée sous un joug. Doué de rares talents , ornement de Tacadémie par son érudition et la connaissance familière de beaucoup de langues, il déploya dans la magistrature une aptitude singulière aux plus grandes affaires et même aux plus petites. Mais son républicanisme éloigna de sa personne , puis de son convoi, les aristocrates , et sa modération les républicains. Ainsi souvent, aux époques de passions politiques, l'ingratitude seule accompagne le cercueil du sage.

Les plénipotentiaires des trois puissances, les deux Conseils réintégrés et une commission homogène hâtèrent Fœuvre d'une pacification constitutionnelle sur la base de Fédit de 1738. Les plénipotentiaires bernois, pour prévenir les abus de pouvoir et pour maintenir rindépendance de Genève , compromise par l'ambition de la cour de Turin, obtinrent qu'on ajoutât à VJSdit de pacification un Acte de garantie et un Traité de neutralité. Les puissances voisines surtout, fatiguées des agitations peut-être contagieuses de Genève, confinèrent la liberté répubUcaine dans de plus étroites limites et statuèrent des garanties aristocratiques.

Le 21 novembre, sous les yeux des plénipotentiaires étrangers, se réunit, entouré de soldats étrangers et réduit à un tiers par l'ordre des souverains étrangers,

le Conseil général, condamné par ces mêmes étrangers à se prononcer librement sur l'édit. Interpellés nominativement, 411 membres acceptèrent l'édit, 113 prononcèrent un non indépendant. Amnistie générale , à l'exception de Flournoys, Du Roveray, Clavière et seize autres hommes politiques, dont les plénipotentiaires exigèrent l'exil.

Ces diplomates crurent consolider leur œuvre par des lois et des serments. Ils n'oublièrent qu'une chose, l'esprit républicain grandi au milieu des agitations, nourri des idées de Rousseau, et fécond en écrivains, précurseurs et futurs auxiliaires de ceux qui allaient remuer la France.

Sous l'empire d'une constitution imposée et de la victoire du patriciat, en présence d'une garnison étrangère et de l'intervention toujours menaçante , Genève était moins pacifiée que contenue. L'humiliation nationale n'attendait qu'une occasion pour briser le joug. Tout pouvait la fournir.

L'hiver rigoureux de 1788 à 1789 amena la misère et à sa suite une émeute, dans laquelle plusieurs personnes furent tuées. Au fond de l'émeute , on découvrit, comme toujours, la politique. Des démocrates

subjiigés ou bannis correspondaient entre eux de Genève^ de Paris et d'ailleurs, les yeux tournés vers les mouvements de la France. Le gouvernement sentit la nécessité d'une nouvelle pacification. Conçue dans un esprit opposé à Tesprit aristocratique de Fédit de 1782;, celui du 10 février 1789 fut adopté dans le Conseil général par 1,321 suffrages contre 52. Par cette révolution, la magistrature descendit à une popularité caressante. Les concessions faites ne suffirent plus. Les idées et les exigences marchaient rapidement; on peut en juger par les propositions émises dans le Conseil des Deux-Cents et adjoints, le 3 janvier 1791 : c'était de supprimer les dîmes; d'établir l'égalité civile et politique pour toutes les personnes habitant le territoire de la République; de rapporter le décret contre J.-J. Rousseau et de lui ériger une statue.

Dans l'automne de 1792, un événement européen menaça l'indépendance de Genève. La France, ayant déclaré la guerre au jeune roi de Hongrie et de Bohême, se disposait à lutter, par sa promptitude et sa résolution, contre l'Europe coalisée. 20,000 Français envahirent la Savoie sans déclaration de guerre et sans provocation. Berne, toujours bien informée, crut savoii- leur intention de s'emparer aussi du pays de Vaud

pour empêcher les Suisses de secourir Genève. Elle établit promptement un cordon sur ses frontières , et , à la demande de Genève , fit entrer dans cette ville 1,500 hommes de miUce vaudoise. Des troupes zuricoises arrivèrent peu après.

L'occupation de Genève par les Français fut prévenue par l'accélération de ces mesures. La France obtint ensuite , par un traité , que les troupes fédérales évacuassent la ville; elle-même s'engagea à n'entretenir jamais de corps d'armée dans un rayon de dix lieues à l'en tour de Genève.

Une phase entièrement nouvelle dans l'histoire de cette république devait naître de l'influence de la République française. Il existait parmi les Genevois un parti français redoutable par son ardeur et par le talent de ses principaux membres, que l'exil avait conduits à Paris, et entre lesquels Clavière, Dumont, Du Roveray, d'Ivernois, Chauvet, unis de principes et d'action avec Brissot et Mirabeau, semblaient travailler à faire passer Genève sou» la domination française. Clavière, devenu l'un des ministres de la France , se comporta , par inimitié contre l'aristocratie , en ennemi de son pays. A l'intérieur, les têtes les plus exaltées s'inspiraient des discours et de l'exemple des révolutionnaires français.

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Le départ des troupes suisses fit fermenter les passions politiques^ que leur présence avait tenues en respect. L'ardeur des révolutionnaires, les propagandistes français et la force des choses poussaient à Tégalitc absolue. Le cercle ou club de T Egalité et le parti des Egalkeurs dictaient la loi. Ceux-ci imitaient les périlleuses extravagances de la révolution française. Le gouvernement refusa un projet de Constitution fondé sur la base de Tégalité politique et de la souveraineté de la nation. Cette résistance causa une émeute. Le 5 décembre, avant le point du jour, les Egaliseurs, restés armés dans leurs cercles pendant une nuit d'agitation , forcèrent sans bruit le syndic de la garde à leur remettre les clefs des portes de la ville, celles du parc d'artillerie et le poste de l'hôtel du gouvernement. A leur réveil, les citoyens furent étonnés de trouver les portes et tous les postes occupés par des révolutionnaires en bonnet rouge, des canons braqués en divers endroits de la ville , et d'autres bonnets rouges plantés sur des bâtons ou des perches dans presque toutes les places publiques. Au milieu de cet appareil formidable et burlesque , s'épanouissaient les visages contents et gais de ces conquérants de l'égalité, la plupart jeunes gens au-dessous de vingt-cinq ans, dont

beaucoup pliaient sous le poids de leurs armes. Point d'insultes, point de regards menaçants : chacun passait librement son chemin; on entrait en ville, on en sortait sans entrave. Comme il n'y avait eu ni tocsin sonné, ni bruit de tambour, ni décharge de mousqueterie , ce changement d'acteurs et de décorations, opéré en silence, frappait d'étonnement étrangers et Genevois.

Pendant quelque temps , le bon génie national préserva la République du désordre, et le peuple révolutionnaire s'honora par l'amour de l'indépendance genevoise. Des soldats français visitaient en o;rand nombre Genève et encourageaient le mouvement. Un groupe d'entre eux passa devant l'hôtel de ville; une foule de gens en bonnets rouges y étaient attroupés. Un des Français leur cria : « Citoyens, si vous avez besoin d'un coup de main, nous sommes à votre service. » Un Genevois répondit : « Citoyens, passez votre chemin, nou n'avons besoin de personne. »

Un nouvel édit constitutionnel, proposé par les cercles et adopté par le Conseil souverain comme loi fondamentale de l'Etat, inaugura le triomphe de la démocratie absolue. Dès ce moment, les révolutionnah*es se hvrèrent sans retenue à leur goût pour l'imitation de la révolution française et de son langage. Le 28 dé-

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cembre 1792, on battit la générale ; les citoyens, convoqués en armes dans leurs cercles, votèrent à la presque unanimité la destitution du Petit et du Grand Conseils. Cette révolution, dernière conséquence du Contrat social y fut celle de Finsurrection de la nation, retirant a elle tous les pouvoirs qui émanent d'elle et congédiant ses commis.

Sur la proposition des cercles dirigés par celui de TEgalité, le Conseil général institua deux Comités provisoires de 13 membres, Vunde sûreté, Tautre d'administration, qui délibéraient séparément ou réunis. Une Assemblée nationale législative , sans autre attribution, se composait de 120 membres.

Les comités aspiraient à rétablir Tordre; mais, entravés par les aristocrates, ils luttaient vainement contre les exagérés, qui parlaient d'achever une révolution ébauchée seulement. Les clubs auparavant extrêmes ne furent plus que modérés en présence des clubs nouveaux de la Grille, des Sans-culottes et des Marseillais.

Les comités et la grande majorité des Genevois demeuraient attachés à la cause de Tindépendance nationale, tandis que les exaltés, poussés par les soldats français du voisinage et par des émissaires de la France,

demandaient Tincorporation à la grande république , comme complément de la liberté de Genève. Des citoyens de cette ville préparaient à Paris les voies à la réunion. Grenus en était le plus actif, Clavière le plus haineux et le plus perfide.

Le club des Marseillais , fondé par le Genevois Ringler, élève de Robespierre , augmenta les troubles par des chansons, des cris révolutionnaires, des désordres, des violences , et seconda les intentions du gouvernement français. La Convention et ses émissaires mettaient en œuvre des moyens machiavéliques. Dans les murs de Genève, Tirritation réciproque des aristocrates et des révolutionnaires, alimentée par les plaisanteries des premiers, porta leurs adversaires à une vengeance brutale : armés de nerfs de bœuf, ils tannaient les railleurs, suivant Texpression reçue; ils se donnaient eux-mêmes le nom de tanneurs.

Le désordre parvint rapidement à son comble quand on étabht au théâtre le Grand-Club, centrahsation des autres clubs. Ce fut Tinstitution du gouvernement de tout le monde, et surtout des criards et des ambitieux, à côté ou plutôt au-dessus du gouvernement constitutionnel. Bientôt on y censura tous les actes officiels qui portaient quelque trace de modération et de pru-

dence. Des jeunes gens le présidaient et y donnaient le ton. Les décisions du club devenaient des ordres pour les autorités; il citait des magistrats à sa barre ou bien il leur défendait d'assister à ses séances, quoique le public y fût admis. Dans la vaste salle encombrée de monde et à demi éclairée par des flambeaux, on entendait sortir de Fombre des voix sanguinaires : « Non, non, s'écria un énergumène, pas de salut pour la République si la guillotine n'est établie en permanenc sur la place de Bel-Air î » Les galeries se remplissaie de femmes fanatiques ; elles apprirent à ne pas rougir d'entendre des discours ornés avec recherche d'expressions grossières et obscènes. Le Grand-Club était ensemble une école de corruption et un rendez-vous de toutes les petites ambitions, qui espéraient arriver par le républicanisme à un emploi lucratif.

Une circonstance concourut à précipiter le cours de la révolution. Le résident français Châteauneuf, qui tempérait sa mission par sa bienvedlance , eut pour successeur un prêtre défroqué, d'une politique perfide et d'une immoralité scandaleuse, Soulavie. Ami de Marat, mais secrètement vendu, paraît-il, au parti de la contre-révolution en France , il exaltait à Genève la fougue des révolutionnaires les plus exagérés.

Avec l'année 1794. commença une ère sanglante. Des désordres, des rixes, l'assassinat d'un artisan qui refusa le bonnet rouge, une agitation croissante, préparèrent tristement l'acceptation d'une charte nouvelle, fruit d'une année de travail de l'Assemblée nationale. Le gouvernement issu de cette constitution trouvait parfois une ombre d'appui dans le Grand-Club, qui cherchait à le dominer, mais voulait quelque ordre et l'indépendance genevoise. Au contraire le club des Montagnards, qu'inspirait Soulavie, flétrissant du nom d'aristocratie toute autorité hors la sienne, haïssait le gouvernement en tant que gouvernement, l'entravait et songeait à le destituer.

Les convulsions sociales avaient tari les sources de la fortune publique; les familles riches n'étaient guère disposées à payer les frais d'une révolution qui leur enlevait toute sécurité. On proposa un impôt extraordinaire, un emprunt forcé. Le Grand-Club reconnut qu'on n'obtiendrait des riches les sacrifices nécessaires à la patrie que par la terreur. Un édit financier devait être présenté le 19 juillet.

Pendant la nuit qui précéda ce jour, se leva échevelée l'insurrection. Trois bandes de sans-culottes, une soixantaine en tout, s'emparèrent du parc d'artillerie.

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de FHôtel-de-Ville et des portes. Elles arrêtèrent dans robscurité beaucoup d'aristocrates (tout créancier Tétait), et les conduisirent en prison, après avoir préalablement pillé chez eux Targent, la vaisselle et les bijoux. On dépouilla de leurs armes, on injuria, on maltraita, on jeta en prison les aristocrates et les modérés; il y en avait plus de 400 dans le seul grenier à blé de Chante-Poulet.

Genève eut, comme Paris, la Terreur et un Tribunal

révolutionnaire.

Ce tribunal débuta par le procès de onze accusés amenés à rHôtel-de-Ville , au chant de Ça ira. Les juges, armés de sabres et de pistolets, à demi-nus, par une chaleur étouffante du mois de juillet, offraient rimage de la justice de Fou quier-Tain ville et de Couthon. Les défenses libres durèrent près de deux jours. Deux seules condamnations sortirent du premier scrutin. Des vociférations atroces et des cris de mort accueillirent cette sentence. Les Marseillais et les Montagnards réclamèrent le vote à haute voix , menaçant de se faire justice eux-mêmes. Cette intimidation extorqua sept condamnations à mort.

Aux termes de la loi, la sentence fut soumise à la nation convoquée au bastion qu'on appelait le Lycée

de la patrie. Trois mille citoyens reçurent chacun un billet noir et un billet blanc. Une majorité imposante prononça l'absolution des trois principaux accusés. Les Montagnards, placés sur des hauteurs , poussèrent des cris de rage; disciples des septembriseurs, ils menacèrent de mettre le feu à la prison de Chante-Poulet et d'en mitraUler les hôtes. Ils sortirent des rangs avec des intentions hostiles. Du côté de la minorité factieuse régnait l'audace et la soif du sang; de l'autre l'horreur et l'effroi. Dans ce conflit, le Tribunal révolutionnaire, pressé par une députation de la Commission révolutionnaire, se rendit au bastion pour faire cesser l'incertitude , et prit sur lui de livrer à la vengeance des forcenés les trois accusés absous par les votes de la nation. Les sans-culottes les emmenèrent avec les quatre condamnés derrière le bastion. Les sept furent fusillés ensemble par leurs concitoyens, vers minuit, à la lueur de flambeaux.

Des cris de joie sauvages portèrent la terreur dans la cité.

L'indignation produite par ces exécutions sauva la vie à bien des accusés. Quatre moururent encore de la même mort avec fierté. Beaucoup furent condamnés à d'autres peines. La chute de Robespierre effraya les

terroristes et ramena la modération dans Genève. Le Tribunal révolutionnaire fut dissous.

La nation se rallia au gouvernement. A la demande de la plupart des clubs, la Commission révolutionnaire se constitua en tribunal , et sévit avec plus de rigueur contre les perturbateurs de l'ordre que contre les aristocrates. Quatre Montagnards subirent la peine de

mort.

A force d'énergie et de dextérité, on parvint à faire

rappeler Vignoble Soulavie.

L'embarras fmancier était allé croissant durant les troubles. Les cinquante jours d'anarchie avaient seuls coûté à la République cent mille écus de Genève. Une Commission nationale, instituée pour un mois avec des pouvoirs pour établir et percevoir une taxe extraordinaire, osa prendre des mesures arbitraires en apparence, mais commandées par les circonstances, et braver avec un courage patriotique Fodieux de son office.

L'annulation de tous les jugements révolutionnaires guérit une autre plaie (mars 1795).

Une transaction conclue entre les partis comme un pacte de famille , une amnistie complète et une nouvelle charte pouvaient défendre Genève contre les passions politiques et les ennemis intérieurs, mais ne la

défendirent point contre les ruses machiavéliques du Directoire français. Genève, subitement envahie par des troupes, le 15 avril 1798, sans guerre et sans déclaration de guerre, Genève, si grande dans son petit territoire par la vertu de ses citoyens, si glorieuse par le courage de la liberté et par les travaux de Fintelligence, la rivale de Rome par la religion, devint le chef-lieu d'un département français.

Si

Zurleli

Les deux rives du lac de Zurich sont ornées d'un grand nombre de riches villages dont la blancheur se réfléchit dans son azur. Une population intelligente les habite^ alliant les travaux de l'agriculture et de l'industrie au goût de la lecture et des beaux-arts. Pendant le dixhuitième siècle déjà, l'on voyait des habitants de Kùssnacht, de Staefa, de Richterschweil, de Horgen, de Wœdenschweil, quitter Wieland, Schiller et Gessner, pour les rudes travaux de la vigne; échanger, aux heures de récréation, les instruments de l'atelier contre des instruments de musique, et, à des jours de fête, passer du comptoir sur un théâtre de société.

Ces contrées s'intéressèrent les premières à la cause du répubUcanisme français. Quelques hommes l'embrassèrent avec enthousiasme. On s'entretenait des libertés du pays dans des sociétés et des festins ; on se

demandait où un certain nombre d'hommes choisis parmi les bourgeois d'une seule ville avaient pris le droit de réunir dans leurs personnes le pouvoir législatif, administratif et judiciaire, le privilège de gouverner un canton de 200,000 âmes et de distribuer à leurs familles tous les emplois lucratifs. On hsait avidement les journaux; on chantait les chansons si fameuses dans les fastes de la révolution. Des sociétés de lecture furent fondées dans plusieurs com-munes. La bibhothèque de celle de Stœfa renfermait, outre les écrivains classiques de la Suisse et de l'Allemagne, des ouvrages sur les questions à l'ordre du jour : les Discours de Robespierre, les Discours fleuris de Barrère , surnommé l'Anacréon de la guillotine, des Chants en Uhorineur du Dieu de la nation /rawpaïse. A l'élection d'un nouveau membre on entonnait , sur la mélodie du Psaume CI, un hymne à la hberté , à l'égalité et contre les aristocrates; pour la cérémonie de la réception, on exécutait un chant suisse.

Ces manifestations inquiétèrent le gouvernement, aigrirent les classes privilégiées. Leur mauvaise humeur se traduisit en mesures de police. Le peuple fit entendre des plaintes et redemanda d'anciennes franchises.

Sa voix, celle de quelques amis, les excitations des

sociétés de lecture, portèrent un patriote honnête à se faire l'organe des vœux populaires. Henri Néracher de Staefa, âgé de trente ans, célibataire, potier de profession, sans autre culture que celle qu'il s'était donnée lui-même, composa un Mémoire destiné à être mis sous les yeux du gouvernement. On le lut dans des assemblées à Stœfa, à Meilen et à Wœdenschweil. Elles en adoucirent quelques termes. Les copies se multiplièrent. Néracher, dont la sincérité et la loyauté sont à l'abri du soupçon, s'érigea par devoir de conscience en défenseur du peuple, afin de lui faire rendre d'anciens droits remplacés par des abus, et d'étendre à tous les citoyens les bienfaits d'une constitution enterrée derrière les murs de la ville. Repoussant l'idée d'allumer le feu de la révolution et d'employer des moyens violents, il ne voulut atteindre son but que par l'exposition de la vérité.

Des sept griefs énumérés,les trois principaux concernaient Y industrie, les études et le militaire, et ces griefs, vraiment populaires, se fondaient sur des chartes mises en oubli par l'autorité.

Sous le despotisme industriel des tribus ou corps de métier de la ville, le campagnard devait acheter la matière brute d'un bourgeois de la ville de Zurich, la

travailler et ensuite la revendre à un bourgeois. La fabrication du coton formait l'occupation principale des populations riveraines du lac ainsi que d'autres contrées. Sous peine de confiscation de la marchandise, d'amendes ou même de châtiments corporels, l'habitant de la campagne n'avait pas le droit d'acheter le coton dans un grand marché étranger, mais uniquement d'un seigneur et bourgeois, au prix que celui-ci fixait; il lui était permis de le filer et de le tisser, mais non de le blanchir. Sous de semblables peines, on lui avait interdit de vendre cette marchandise hors du pays, même en payant le droit de péage, ou, dans Tintérieur du pays, à un étranger; il devait la vendre uniquement à un seigneur et bourgeois au prix déterminé par l'acheteur. Le campagnard n'avait pas le droit de faire blanchir et imprimer, pour son usage, la toile fabriquée de ses mains ; il la rachetait d'un marchand de la ville à un prix arbitraire, parfois double de la valeur. Les marchands citadins n'étaient astreints, de leur côté, à aucune condition. De dures lois pesaient sur les manufactures de la campagne , étouffaient le génie industriel et commercial, et réduisaient l'homme le plus heureusement doué à rester un manœuvre, s'il n'avait pas eu le bonheur de naître dans la caste des

bourgeois. Il en était des denrées étrangères à peu près comme des objets manufacturés : il fallait acheter des marchands de la ville le café , le sucre, le tabac. On autorisait, par grâce, les campagnards à fréquenter la foire de Zourzach ; mais il leur était défendu de faire des spéculations, de correspondre avec des étrangers sur des matières commerciales, d'importer dans le canton la moindre marchandise. En cas de litige, le campagnard avait recours à la Commission commerciale, composée de négociants de la ville.

Les citadins possédaient le droit exclusif de vouer leurs fils aux études, La naissance et non le talent déterminait l'aptitude aux sciences. A la campagne, le génie même demeurait enfoui dans une école misérable ; les institutions de la viile lui étaient fermées. (La ville de Berne avait statué de même Texclusion des campagnards.)

Bien qu'il importe à un pays que tous les citoyens aient un égal intérêt à remplir les devoirs militaires^ le talent et le zèle ne conduisaient que lentement quelques habitants de la campagne aux places d'officiers, tandis que la ville fourmillait de lieutenants imberbes et de jeunes capitaines.

Des objets d'une nature politique et les raisonnc-

ments fondés sur l'égalité des hommes et sur les droits de l'humanité trahissaient, dans le Mémoire, une source étrangère.

Cependant le gouvernement n'était pas tyrannique, et la campagne, loin d'offrir l'aspect de la misère, s'élevait, à force d'industrie, même à l'opulence, parce que les personnes et les propriétés, quoique gênées par des entraves, étaient respectées, et que l'habitant de la ville, riche en fonds, prêtait à l'habitant de la campagne des capitaux à un intérêt fort modéré.

Lorsque dans son enceinte de murs et de remparts, au sein d'une vie uniforme, honorable par des vertus domestiques, les magistrats contemplaient l'aisance modeste mais sohde de leur illustre cité, ses nombreux étabhssements de charité enrichis chaque année par des legs, la générosité de sa bienfaisance, ses institutions d'instruction publique, le grand nombre de ses hommes marquants et sa gloire littéraire, leurs cœurs battaient de fierté, et peu d'entre eux se doutaient de l'étroitesse de vues qui régnait au milieu de tant de prospérité.

Quand, par un beau jour, profitant du loisir du dimanche, ils se promenaient le long d'une rive florisrante, qu'ils voyaient une population bien vêtue, des

habitations élégantes de propreté, chaque coin de terre cultivé avec intelligence ; quand ils entendaient d'un rivage à Tautre les cloches s'entre-répondre, et qu'au fond de ce tableau la chaîne des Alpes resplendissait des feux du soleil ; quand ils rencontraient ici la milice sous les armes , là de jeunes garçons s'exerçant à l'arbalète, et que, vers le soir, une chanson nationale, entonnée d'une voix libre et forte, retentissait à leur oreille, ils pouvaient se glorifier de gouverner un pays ravissant et se croire les pères d'un peuple heureux. Dans la ville comme au dehors , le respect de leurs concitoyens augmentait chez eux le sentiment d'une paternelle puissance ; mais cette puissance s'inclinait à son tour devant le seul despotisme qui pesât sur le pays, devant le despotisme intéressé de la bourgeoisie. Depuis la fin du quinzième siècle, les citadins de Zurich maintenaient la maxime que leur ville devait être le siège exclusif du commerce et de l'industrie. Les gouvernants doués de perspicacité gémissaient d'une oppression que la révolution qui s'opérait dans le système commercial et dans l'économie publique des Etats de l'Europe finirait par rendre ruineuse. Mais le plus grand nombre de leurs collègues, au lieu de combattre les préjugés de la bourgeoisie, les flattaient par ambi-

tion ou les partageaient par défaut de lumières. Ces deux mobiles, sans doute, déterminèrent la conduite des Conseils dans l'affaire du Mémoire.

La circulation de ce Mémoire, les démarches faites pour obtenir des signatures, une assemblée de citoyens de quatorze communes pour le signer, inquiétèrent le gouvernement. Il ordonna une enquête et fit arrêter à Stsefa le chirurgien Pfenninger et un boulanger. Pfenninger eut la générosité de prendre tout sur lui et de ne pas trahir le véritable auteur. Bientôt JVéracher et Stapfer furent aussi appréhendés. Les premières arrestations produisirent une fermentation subite dans une partie de la campagne. Des émissaires couraient de village en village ; quelques-uns allaient lisant le Mémoire et le faisant signer.

Des communes, les unes adressèrent à l'autorité des témoignages de respect et de dévouement, d'autres s'abstinrent, d'autres encore appuyèrent les réclamations populaires.

Les craintes du gouvernement apparurent dans les mesures prises pour la sûreté de la ville. On examina, on mit en bon état portes, pont-levis, herses, barrières. Les militaires de tout grade reçurent des instructions. Des patrouilles parcouraient les rues. Les barques qui

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l'il

venaient au marché ne pouvant être soumises à une inquisition patente, on chargea des bourgeois de confiance de surveiller sans affectation les arrivants. Dans maint bailliage les fonctionnaires mettaient leurs soins à étouffer le moindre germe de mécontentement ; des pasteurs contenaient leurs paroisses par leurs avertissements ou les faisaient contenir par leurs dénonciations. Le clergé, tout citadin, formait un réseau gouvernemental autour de la campagne.

Tandis que plusieurs baillis cherchaient à calmer, d'autres, et surtout la jeune noblesse, raillaient les tentatives des novateurs. Ils estimaient le crédit des Conseils trop solidement étabU pour être ébranlé par quelques brochures spirituelles. Le gouvernement, disaientils, a pour lui les honnêtes gens et les propriétaires, et contre lui les beaux esprits, les hommes de lettres, les têtes brûlées et les paniers percés.

L'enquête prouva que la plupart des prévenus avaient agi dans des intentions loyales. Ils croyaient permis à des enfants d'exposer leurs intérêts à leurs pères. Les principaux accusés repoussèrent vivement le soupçon d'avoir songé a exciter des troubles. Tous rendirent hommage à la justice, à la douceur du gouvernement, à son humanité, à sa charité dans les calamités publiques.

Ces dispositions et l'attitude pacifique des communes, même de celles où l'agitation avait pris naissance, auraient dû disposer les Conseils à la clémence et à des concessions. Ils redoublèrent de sévérité. L'irritation s'en augmenta.

A la suite d'une enquête qui dura neuf semaines et de débats au sein du Grand Conseil qui durèrent deux jours, Néracher fut condamné à six ans de bannissement, Pfenninger et un autre à quatre ans, un quatrième paya 400 marcs d'argent et fut suspendu pour quatre ans de son emploi; le cinquième des principaux coupables fut exclu pour le même terme des assemblées communales et de toute fonction publique. Les cinq durent payer ensemble les frais du procès. Les autres, assez nombreux, divisés en cinq catégories, subirent de moindres peines. Un parti avait penché pour une plus grande rigueur.

Le nombre des citoyons punis et la sévérité des peines augmenta le mécontentement. Les habitants des bords du lac, principalement dans les communes de Horgen et de Stœfa, convaincus de l'innocence des condamnés, réfléchirent néanmoins qu'ils avaient imprudemment mêlé à une bonne cause nationale des idées révolutionnaires d'emprunt. Ls conservaient un

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souvenir vague de vieilles chartes qui leur assuraient des droits maintenant perdus. Des membres du gouvernement avaient dit, à Stœfa, que si la campagne prouvait par des documents qu'on lui eût enlevé des franchises, Tautorité ne fermerait pas Toreille à ses réclamations. Se plaçant donc sur le terrain du droit, ils en cherchèrent de tous côtés les titres.

Vers la fin du quinzième siècle, un soulèvement contre Toppression s'était terminé par le triomphe du peuple et par une convention perpétuelle, mélange de concessions faites à regrets par le pouvoir et de réserves souveraines enveloppées dans des termes ambigus. Cette convention s'appelait le Prononcé de Waldmann, du nom d'un bourgmestre hautain dont la tête tomba sur l'échafaud, au dénoûment de la révolution. Le souvenir de cette charte, dès lors enfouie dans les archives, sommeilla près de trois siècles dans le cœur du peuple, mais ne s'effaça pas.

On venait de retrouver dans les archives de la commune de Kiissnacht une copie du Prononcé de Waldmann, vidimée officiellement en 1525, ainsi que l'original de la Convention de C appel de 1532. Ces documents étabhssaient d'une manière irrécusable les franchises commerciales et certains droits politiques des

principaux districts du canton et surtout des bords du lac.

Vers la fin de février 1795 , la commune de Kiissnacht fit demander au gouvernement, par trois délégués envoyés au bailli, s'il considérait comme encore valables les documents découverts, ou si des actes subséquents les avaient annulés. Le Conseil secret examina cette demande. Nous lisons dans son protocole du 26 février : « Comme les originaux des chaînes de 1489 sont rentrés dans les mains du gmvernement , Leurs Excellences, après mûre délibération, estiment unanimement que ces chartes, dressées dans un temps de séduction , doivent être considérées comme l'ouvrage d'une violence désordonnée. Aussi dès lors tout sujet loyal s'est-il constamment gardé d'en rappeler le souvenir, et s'en gardera-t-il à jamais, pénétré de reconnaissance pour le bonheur dont le pays jouit par la grâce de Dieu, sous un gouvernement si paternel. Leurs Excellences ne sauraient donc considérer toute proposition ou demande de ce genre que comme souverainement dangereuse et illégale; du reste. Elles continueront de veiller avec un zèle infatigable aux droits et aux libertés qui peuvent contribuer au bonheur de la campagne. »

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Le Conseil secret fit exprimer aux délégués le souverain déplaisir du gouvernement et déclarer que, si eux ou d'autres s'avisaient de soulever de nouveau de semblables questions, on les traiterait comme perturbateurs du repos public.

Dans les temps glorieux de la Suisse, on lisait au peuple assemblé, à de certaines époques, les documents constatant ses droits et ses obligations, et le peuple les scellait de nouveau par un serment. Les rapports des gouvernements et des gouvernés étaient nets et connus de chacun.

Chaque année, au mois de mai, avait lieu, sur la place publique d'un des villages de la grande commune de Staefa, une assemblée générale sous le nom des assises de mai ou assises de la commune. Le tribunal proprement dit se composait de treize membres. Les droits de l'assemblée générale, autrefois plus étendus, se réduisaient maintenant à l'élection de quelques juges et de divers fonctionnaires communaux. A la fin de la séance du 12 mai 1795, le président invita, suivant l'usage , ceux qui avaient quelque proposition à faire à prendre la parole. Quatre vieillards sortirent des rangs et proposèrent qu'on envoyât une délégation de neuf membres à Kiissnacht, pour demander à

cette commune une copie de ses documents, qui concernaient aussi Staefa.

En dépit de la résistance du président, la commune presque unanime exigea la mise aux voix de la proposition et décida l'envoi de neuf délégués à Kiissnacht. Ceux-ci revinrent avec une copie des chartes. Le gouvernement en interdit la lecture publique. Les hommes modérés, les chefs de la commune et les neuf délégués, résolus à n'opposer au gouvernement qu'une résistance passive, se contentèrent de protester. Mais deux jefines hommes parlèrent un langage plus enflammé, et firent appel à ce sentiment de liberté qui soulève toujours les âmes du peuple suisse contre le pouvoir arbitraire.

La commune de Staefa ayant pris connaissance des documents, décida d'adresser au gouvernement la même question que Kiissnacht sur la validité de ces chartes. Elle adjoignit aux neuf délégués précédemment nommés, le consistoire et seize autres membres pour former un comité consultatif.

Horgen unit sa cause à celle de Staefa. Kiissnacht fit faire des copies des documents pour les communes qui en demanderaient.

Le gouvernement, appréhendant une rébellion , or-

donna une enquête et prit ouvertement et en secret toutes les mesures de sûreté. En vain lui donna-t-on l'assurance que Ton ne songeait point à un mouvement révolutionnaire.

En effet, les mutations périodiques dans le personnel du gouvernement eurent lieu sans trouble ; pas un symptôme d'esprit d'insubordination. C'était Theure du pardon; le gouvernement la choisit pour la vengeance. Il enjoignit à la commune (30 juin) de dissoudre son association et son comité. L'assemblée décida par acclamation de s'en tenir à ses décisions précédentes^ au cri de « Tous pour chacun, chacun pour tous! » Peu après elle se retira tranquillement. Des citations furent faites : nouvelle désobéissance.

Le Conseil secret jugea le moment venu d'user de ses pleins pouvoirs pour soumettre les rebelles. 11 retira sa protection à la commune de Stœfa, lui coupa toute communication avec la ville et le canton, lui ferma le marché au blé, défendit de lui vendre du sel, et interdit aux meuniers et aux boulangers des contrées environnantes de lui fournir plus de farine et de pain qu'il n'en fallait pour le strict nécessaire. On retira aux citoyens de cette commune tout secours des établissements de bienfaisance; la ville fut fermée à

ses habitants, l'hôpital à ses malades ; on en expulsa une partie ; on renvoya sur-le-champ les gens de Stœfa domiciliés à Zuri^, maîtres ou domestiques; on invita les négociants à refuser toutes les marchandises provenant de ce village, même celles qui seraient offertes indirectement. Défense, dans tout le canton, de donner à boire ou à manger à un habitant de Stsefa ou de le loger.

Cette dureté fut aggravée par la disette générale et la cherté qui affligeaient la Suisse. Pendant ce temps, une barque chargée de blé appartenant à la ville de Zurich fut assailhe par la pluie et l'ouragan. Les habitants de Staefa lui donnèrent asile, et comme leurs batehers n'avaient plus la permission d'entrer dans la ville, ils l'y firent conduire par des bateliers étrangers.

Simultanément avec ces mesures, le Conseil secret ordonne une levée de troupes. Cet ordre produit une fermentation dans une partie de la campagne. Quelques communes s'assemblent coup sur coup pour délibérer. D'autres demandent des explications. Ailleurs peu de mUiciens se présentent et la foule les honnit, ou bien la levée s'effectue au milieu de scènes déplaisantes. La milice de Meilen répond à l'appel, écoute

avec calme la proclamation du Grand Conseil et les exhortations qui raccompagnent ; mais quand les officiers veulent ranger la troupe^ les rangs se rompent, les soldats courent pêle-mêle, ils crient : « Les lettres ! les sceaux ! nous n'avons pas besoin de garde ! une commune, une commune ! » Tout se débande, les officiers restent seuls avec le bailli.

Les citoyens de Knonau consentent à se réunir sur la place d'armes, mais non à marcher contre Stœfa ni à répandre du sang. « Stœfa, disent-ils, peut avoir tort dans la forme, mais il est dans son droit quant au sens des documents. »

Un bailli délégué par le gouvernement adresse une harangue pathétique aux troupes du Tourbenthal ; il croit voir les yeux se remplir de larmes. Les capitaines demandent ensuite à leurs soldats s'ils obéiront de bon cœur aux ordres du gouvernement. Aussitôt les rangs se rompent avec l'impétuosité d'un ouragan. Les soldats courent au bailli. Des centaines de voix crient à la fois : a Non, nous ne marcherons point contre des frères qui ne nous ont pas fait de mal ! — Nous ne combattrons pas contre nos libertés ! — Nous ne sommes point rebelles ; si nous devons nous battre contre des monarques étrangers, nous obéirons! »

Ailleurs les ordres du gouvernement ne rencontrent aucune résistance.

Pendant ce temps, le gouvernement a recherché l'appui de ses Confédérés en leur parlant vaguement de l'esprit d'innovation, d'erreur, de séduction ; il n'a confessé la vérité qu'à Berne, sûr de sa discrétion, en vertu d'une sohdarité de domination.

Au cas que l'autorité déployât des rigueurs, les trois communes placées à la tête du mouvement, Stœfa, Kùssnacht et Horgen, avaient compté sur la sympathie du peuple des campagnes. Mais dès que le pouvoir prit une attitude d'énergie, la timidité se glissa dans les cœurs, et les agitateurs même cherchèrent à ralentir le mouvement qu'ils avaient imprimé. Dans quelques communes, comme à Thalweil, l'agitation tomba d'autant plus promptement qu'elle avait été factice, excitée et entretenue par le terrorisme qu'exerçait un seul individu, joignant la grossièreté et l'audace à une force corporelle formidable, et soutenu par l'indépendance de l'homme qui n'a rien à perdre.

La gouvernement rassembla les milices fidèles ordonna la formation de quatre corps de troupes et donna le commandement des deux plus importants au général Steiner. Une division bernoise de

2,800 hommes attendait à Lenzbourg, en Argovie. Le dimanche 5 juillet^ pendant le service divin, à Stœfa, on vint annoncer à l'assemblée recueillie l'approche d'une troupe armée. Grande consternation; nul moyen de se défendre, car personne n'avait songé à résister. Quatre notables quittèrent l'église et se rendirent auprès du général. Celui-ci, la menace à la bouche, ordonna d'assembler tous les habitants de la commune dans le temple, pour leur signifier de déposer avant la nuit leurs armes dans le grenier pubhc; en cas de refus ou seulement de délai, il mettrait tout à feu et à sang. A onze heures du matin, par une pluie battante qui dura tout le jour, Steiner fit son entrée à Stœfa à la tête de 17 à 1,800 hommes, sans rencontrer la moindre résistance. Il se fit donner six otages. Rien ne troubla la tranquillité, malgré l'affluence de gens d'autres villages qui remplissaient toutes les auberges. De six habitants de Stœfa que Steiner avait ordre d'arrêter sans bruit, le boursier Bodmer et le juge Dœndliker se présentèrent à la première sommation ; un troisième, gravement malade, gardait le lit; deux avaient fui ; le dernier était absent.

Quelques jours plus tard arriva de Zurich une commission d'Etat. Elle obligea la commune à lui remettre

en créances 250,000 florins pour couvrir les frais de la guerre. Ensuite elle commença une série d'enquêtes. La plupart des citoyens entendus furent Ués de chaînes, embarqués et emmenés à Zurich par petites divisions. On dressa une batterie sur une hauteur; les propos des soldats faisaient entrevoir des exécutions. La commune assemblée dans l'église, que cernait la force militaire, adhéra par son silence à un acte de soumission qu'on lui présenta, et que ses magistrats signèrent avec douleur. Le succès de cette expédition produisit sur les deux rives du lac un effet de moment en moment plus sensible, et prouva pour la millième fois que la pusillanimité humaine donne raison à la victoire. Gémissements du repentir, clémence implorée, supphcations, services offerts, soumission de gens se disant tyrannisés par le peuple, abattement, effroi, désespoir, voilà le spectacle offert par la contrée soulevée. De nouvelles arrestations augmentèrent la terreur et l'obéissance. Les prisons se remplissaient.

Le gouvernement, par une proclamation du 13 juillet, déclara nuls et sans valeur le Prononcé de Waldmann et la Convention de Cappel, en déduisant les raisons de cette nullité. La force ne manque jamais d'arguments.

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Magistrats et citadins croyaient à un grand forfait. A part quelques hommes d'un fanatisme sanguinaire, la plupart de ces maîtres du pays ne péchaient pourtant que par ignorance. Plus des quatre-vingt-dix-neuf centièmes de^ citoyens de la ville ;, la presque totalité du Grand Conseil, la majorité même du gouvernement, n'avaient aucune idée des chartes en question: com- ■^ ment les auraient-ils connues sous un régime de mystère politique ?

Les trois hommes regardés comme les chefs de l'agitation des trois communes les plus coupables furent enfermés, Bodmer dans le Wellenberg, tour qui s'élevait du milieu des flots de la Limmat et où Waldmann avait enduré la torture ; Fierz , de Kiissnacht, et le capitaine Hûni^ de Horgen^ dans la Tour-Neuve. Le Conseil secret chargea des pasteurs « de les visiter fréquemment, de les porter à Vaveu sincère de toutes leurs fautes encolle cachées, puis de les préparer réellement à la mort. Personne ne devait assister à ces visites sans vocation directe. » Ce sont les paroles de l'autorité.

Bodmer, alors âgé de cinquante-huit ans , en présence des pasteurs invités par le gouvernement à sonder ses pensées, ce sont eux qui le disent dans leur rapport officiel, se montra en toute simplicité tel qu'il était,

oppressé par la réclusion, souffrant de ne pas apprendre un mot de sa famille, de ne pas entendre une de ces voix connues. Une tendre mélancolie le saisissait à la pensée de sa femme et du grand nombre de ses enfants et petits-enfants, au milieu desquels il coulait une douce existence. Cette tendresse d'âme s'alliait à une conscience de citoyen aussi ferme que pure. Dans ce qu'il a fait, l'œil de Dieu ne voit aucune mauvaise intention au fond de son cœur ; il en appelle au témoignage de sa vie loyale et dévouée au bien public. Convaincu de la justice des demandes de ses concitoyens, son devoir lui ordonnait de prendre en mains les intérêts de sa commune. Les chartes devaient être observées dans toute leur teneur, et non quelques articles seulement. Rien dans sa conduite ni dans ses discours ne tendait à la révolte. On s'est concerté avec d'autres contrées dans l'idée toute naturelle qu'une affaire commune devait être traitée en commun.

« Une chose nous met dans l'embarras, lisons-nous dans le rapport des pasteurs au Conseil , c'est la constance de Bodmer dans ses sentiments. Depuis que, par vos ordres, nous lui avons laissé entrevoir la possibilité d'une mort prochaine, il parle avec chaleur de son innocence ; il ira, dit-il, à la mort avec la certitude

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de ne Tavoir pas méritée^, laissant au Juge suprême le soin de débattre sa cause. Du reste^ il songe beaucoup plus aux intérêts de sa commune qu'à sa personne. Nous ne trouvons point en lui un fanatique qui aspire à la couronne du martyre. Si la pensée de la mort le préoccupe un moment, il l'interrompt et s'écrie : « Non, (( j'espère que cela n'arrivera pas, et qu'à Zurich, où a l'on n'ôte pas la vie sans de mûres réflexions, même a aux malfaiteurs, on ne répandra pas le sang inno- « cent. » Il fait peu de cas d'une préparation humaine à la mort ; il dit , dans le langage de sa religiosité à lui, que le Sauveur l'a déjà préparé et le préparera encore. » Deux jours plus tard, les mêmes ecclésiastiques disent dans leur rapport final : « Bodmer paraît un peu plus ému, mais son âme n'en est pas moins mâle. Rien n'est changé dans sa conviction : il se regarde comme un grand pécheur devant Dieu; mais la pensée d'un soulèvement contre l'Etat lui est étrangère. »

Les autres prisonniers que les pasteurs laissaient dans l'intertitude sur leur sort probable, suivant l'instruction qu'ils avaient reçue , malgré la diversité de leur caractère et de leur intelUgence, furent unanimes y à repousser l'idée d'un projet de révolte. Quelques-uns déplorèrent les conséquences de leurs démarches, mais

tous protestèrent de l'innocence de leurs intentions, et pourtant les ministres confesseurs ne négligeaient lucun motif de les porter à l'aveu complet de leurs fautes.

Les pasteurs de l'église principale de Zurich, par leur rapport final, surent intéresser le Grand Conseil en faveur de Bodmer. Plusieurs ecclésiastiques de la campagne invitèrent la haute magistrature à user de clémence. Le plus actif des intercesseurs fut un ecclésiastique aussi, le célèbre Lavater. Patriote et répubhcain, il fit courageusement servir sa considération à la défense des victimes désignées. Avertissements ni outrages ne ie détournèrent de recommander publiquement et en particulier la raison, la justice et la modération. La verve avec laquelle, jeune poète, il chanta la patrie, se ralluma sous ses cheveux blancs en faveur de l'humanité. L'opinion s'apaisa. Le Grand Conseil des deux cents commença le 2 septembre et termina le 21 le jugement des accusés.

Bodfïier, reconnu le plus coupable de tous, fut amené au son du glas funèbre de la tour de l'eau sur la place publique, où il entendit lire sa sentence. De là on l'emmena les mains liées. Il traversa la ville avec une contenance fière, mais calme, portant des regards assurés

sur la multitude qui remplissait les rues et garnissait les fenêtres. Arrivé au lieu de Texécution , il s'agenouilla sur réchafaud; le bourreau lui passa le glaive au-dessus de la tête. Le bailli d'Empire, à ce moment, lui annonça que, par grâce singulière, le souverain avait commué la peine de mort en une prison perpétuelle. Les cinq plus grands coupables après lui assistèrent à ce supplice au pied de Téchafaud. Fierz, de Kiissnacbt, fut condamné à la prison perpétuelle, un troisième à vingt ans, les trois derniers à dix ans de captivité.

La fiscalité compléta ces châtiments. Bodmer possédait une fortune de 10,000 florins ; on en prit 4,500 pour les frais militaires. Pfenninger, compromis dans le premier mouvement, n'avait en tout que 3,000 florins; sa contribution fut de 2,000. ffïcm, riche de 37,000 florins, en paya 15,000; un autre 5,000 sur une fortune d'environ 13,000. Les Conseils, cherchant à proportionner scrupuleusement les peines à la culpabilité, ce sont eux qui le disent, combinèrent avec une minutieuse diversité la prison, la confiscation, la destitution, la suspension, les amendes, les verges, le carcan, les admonestations. Le total des amendes fut de 108,000 florins ; les frais militaires s'élevèrent à près

de 200,000. On trouva le déficit de 90,000 florins une charge trop forte pour le trésor. Outre les amendes infligées et 15,000 florins que la commune de Stœfa avait fournis en nature, le Grand Consefl la frappa donc d'une contribution de guerre de 60,000 florins. Elle se trouva hors d'état d'en payer plus de 48,000 ; on lui fit remise du reste et on lui rendit les créances qu'elle avait dû livrer comme hypothèque.

Les Conseils crurent avoir fait un chef-d'œuvre de politique en divisant et subdivisant les crimes et délits des deux cent cinquante et un condamnés^ et en proportionnant si savamment les peines. Ils irritèrent beaucoup de familles et une partie notable du pays. A supposer qu'A fallût punir, un très petit nombre de punitions clémentes et une large amnistie eussent satisfait à la sévérité comme à la prudence.

Après l'exécution des sentences et le départ des troupes, le Grand Conseil s'occupa de calmer les âmes émues. Mais dans le même temps il invita les bafllis, leurs lieutenants et tous les magistrats communaux, à redoubler de vigilance et à dénoncer sans délai à l'autorité compétente toute manifestation suspecte. Les injustes rigueurs apaisèrent tout, excepté les esprits des sujets et la conscience des maîtres.

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Le payis de Vaiid

L'exemple et les principes de la France^ gagnant de proche en proche, ravivèrent, surtout dans les pays sujets, le sentiment d'un ancien malaise. Des soulèvements eurent lieu dans une contrée sujette du canton de Schaffhouse, dans le chef-lieu de lArgovie, sujette de Berne, dans le Bas- Valais, sujet du Haut- Valais, dans les trois provinces sujettes des Grisons, la Valteline, Chiavenne et Bormio ; puis encore parmi les sujets de deux princes ecclésiastiques, Tévêque de Baie et Tabbé de Saint-Gall.

La situation et les griefs de ces divers pays se résument assez bien dans la situation et les griefs du pays de Vaud, soumis depuis deux siècles et demi à la domination bernoise, comme il a été dit à Toccasion de Tentreprise de Davel. Le pays de Vaud et sa popula-

tion offraient, dans leur aspect général, un mélange de bonheur et de délabrement, le caractère de la sujétion allié à quelque fierté, beaucoup d'indifférence et de légèreté unies à quelque esprit d'indépendance, de la misère et du contentement, du mécontentement et de l'aisance, tableau où des rayons de lumière percent à peine de fortes ombres.

On apercevait partout la main de la domination imprimée sur la terre vaudoise. L'esprit de ses habitants en portait la marque. Leur langage était empreint des habitudes de la monarchie : quand ils levaient les yeux vers leur souverain, le gouvernement de Berne, ils pariaient de « prmces » et de « trône ; » des magistrats même acceptaient le rôle de courtisans et brûlaient l'encens de la flatterie jusque dans le temple. Douze bailliages bernois, trois autres alternativement gouvernés par un Bernois et un Fribourgeois, enrichissaient en six ans des patriciens d'une fortune médiocre ou ruinés par les folies du jeune âge. Divisés en trois classes, ils jouissaient d'un revenu annuel qui variait entre 9,000 et 36,000 francs. Le gouvernement, à son tour, percevait au moins 2,100,000 francs, dont un tiers restait au pays et deux tiers allaient à Berne embellir la ville, enrichir des familles patriciennes et

grossir le trésor. Ajoutant les redevances féodales et autres, on a calculé que, vers 1790 et dans les années qui suivirent, le pays de Vaud payait plus de deux millions et demi par an.

Au prix d'une somine si énorme pour un si petit pays, les Vaudois étaient déplorablement gouvernés et traités dédaigneusement. Les baillis investis de la juridiction civile et criminelle, de la haute police et de la police inférieure , de la surveillance du culte et du militaire, chargés de maintenir les droits du gouvernement et ceux du peuple, remplissaient souvent leur office avec rudesse, et se rendaient odieux par une dureté hautaine.

Les routes, hors celles qui conduisaient à Berne, étaient à peine praticables; l'éducation du peuple misérablement négligée. Le revenu du seul bailh de Lausanne surpassait la somme consacrée par le gouvernement à l'instruction publique de tout le pays de Vaud.

Les prérogatives du gouvernement et de la caste dominatrice pesaient sur la vie ordinaire, sur les droits civils, sur la juridiction seigneuriale que possédaient des seigneurs justiciers vaudois, sur le service dans les régiments capitules. L'arbitraire d'une usurpation

souveraine atteignait même les dro.ts, les coutumes et les franchises réservés par le pays et primitivement reconnus.

L'exclusion jalouse des Vaudois de la plupart des bénéfices auxquels ils pouvaient aspirer aussi légitimement que les Bernois, les passe-droit qu'on leur faisait, l'oubli des engagements pris envers le pays de Vaud, l'oubli aussi dans lequel on avait enseveli ses

titres^réveillèrentenfin l'activité patriotiqued'hommes sensibles à ces outrages qu'endurait toute une popula

t.on. Au mois de février 1790, ils firent examiner, dans" les archives de Turin, les anciens documents relatifs aux Etats du pays de Vaud et à ses libertés. La convocation de ces Etats devint le mot d'ordre des patriotes. Mais pendant ce temps la morgue de quelques bailhs et bourgeois de Berne blessait les Vaudois et leurs familles les plus considérées. Un exemple suffit: en 1788, un jeune patricien bernois fit circuler dans une ville du pays de Vaud une liste de souscript'on pour la formation d'un cercle. Il y disait: « Du- « quel (cercle) seront exclus tous gens de métier, « marchands en détail, chirurgiens, etc., avec qui il « n'y a satisfaction à prendre qu'à coups de bâton. » ' Le bailli de Nyon, le célèbre de Bonstetten, signala

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toute cette conduite au gouvernement^ sur lequel en rejaillissait Todieux.

Berne imposait aux bailliages où passaient les grandes routes près de la moitié des frais de réparation, exigence arbitraire. La ville de Morges réclama fréquemment, mais fut contrainte de payer, en attendant rexamen de ses griefs. Cette affaire fut reprise au commencement de l'année 1790. Alors vivait à Morges, sa ville natale, un jeune avocat, J.-J. Cart, plein d'esprit et de verve ; sous un ample front brillait un œil noir et vif; sa physionomie annonçait la vigueur du caractère, sur ses lèvres errait souvent un sourire railleur, que remplaçait la gravité quand il fallait défendre la justice ou l'intérêt de son pays. Dans un Mémoire à cmisulter, promptement répandu, il éleva et généralisa la question. Il y montra que le pays do Vaud était passé sous la domination bernoise par un contrat plutôt que par une conquête. «Les serments réciproques, dit-il, sont pour les Vaudois ce qu'est pour les Castillans le sinon, non. Leurs privilèges sont antérieurs au souverain actuel : ils ne les tiennent pas de lui. » Ce langage trouva de l'écho.

Le pasteur Martin, de Mezières dans le Jorat, soutint que les pommes de terre n'étant pas des grains,

ne devaient point la dîme. Accusé d'avoir tenu des propos séditieux, il fut arrêté au milieu de la nuit, conduit à Berne, soustrait à son juge naturel, reconnu innocent, rendu à la hberté et dédommagé. Son retour fut célébré, sur toute la route vaudoise, par des festins, des discours, des salves d'artillerie. L'intérêt général qu'inspira ce pasteur, les brochures qu'on publia, les représentations sévères que firent les villes et le clergé du pays de Vaud, montrèrent combien l'opinion publique était animée contre Berne.

Les premiers triomphes de la révolution française produisirent dans les villes vaudoises des bords du Léman une joie délirante. La fête de la fédération fut célébrée par des festins publics à Lausanne, à Vevey à Yverdon et surtout à Rolle. On y étala les couleurs de la France révolutionnaire et ses emblèmes; on chanta devant une foule de spectateurs les chants enfantés par la révolution; on invita la multitude à fraterniser avec les convives et à recevoir l'accolade républicaine. La femme du bailli de Rolle traversa la place pendant le repas solennel. « Citoyenne, lui cria-t-on, viens boire à la hberté. » Elle répondit: « Je suis dame, je suis libre et je n'ai pas soif.» L'échauffement, le vin, la danse, firent dégénérer quelques-unes de ces

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réunions, et inspirèrent des propos avant-coureurs de la révolte.

Ces fêtes engagèrent un grand nombre de communes vaudoises à faire parvenir à Tautorité souveraine des adresses de dévouement. De la part de Tautorité, elles provoquèrent des mesures énergiques : défense de célébrer des événements étrangers; mise sur pied de huit compagnies d'élite vaudoise; formation près de Berne, d'un camp de milices allemandes. Vers le milieu d'août, sept bataillons d'infanterie et un régiment de dragons s'avancèrent inopinément sur Payerne, ensuite sur Moudon, tandis que les compagnies vaudoises se réunissaient dans un camp près de Perroy, à une demi-lieue de Rolle.

Simultanément avec ces dispositions, le souverain chargea une commission extraordinaire de faire, sur les Ueux, des enquêtes de concert avec les baillis. Sa tache principale était de se procurer des renseignements complets sur la scène de Rolle, et de découvrir les relations séditieuses et les correspondances des villes, des villages et des particuliers entre eux ou avec des pays étrangers. Elle établit son siège a Rolle, ensuite à Lausanne, où la petite armée la précéda. Celle-ci, descendant du Joratvers la ville avec soixante

Pièces de grosse artillerie, avait l'ordre de répandre la terreur par de fréquentes décharges; elle prit autour et au dedans des murs une position menaçante.

Huit des principales villes avaient pris part aux fêtes en. l'honneur de la révolution. Une solennité sevère fut ordonnée pour le 30 septembre. Les représentants de ces villes, désignés par les baillis, sans aucune notification à leurs Conseils, arrivèrent à Lausanne la veille. Le 30, la Commission extraordinaire s'assembla en .pompe au Champ-de-1'Air, grande maison hors d'un faubourg. Les soi-disant délégués s'y rendirent, à partir du château, entre deux haies de soldats, traversant la ville entière. Pendant cette marche, on tirait le canon et l'on sonnait les cloches. Les délégations î^eçurent des admonestations humiliantes. Elles ne laissèrent échapper ni une parole ni un murmure mais emportèrent dans le cœur un aiguillon envenimé! La mesure irritante et non répressive du gouvernement répandit le ressentiment parmi la portion la plus éclairée de la population vaudoise; elle unit la haine des villes, divisées d'intérêt, en la concentrant sur un objet déterminé et sur une offense commune. « Nous venions d'être mis, à la face de l'Europe, au rang des peuples esclaves, ^ a écrit un magistrat vaudois contemporain.

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La Haute Commission romande^ comme on l'appelait^ fit arrêter^ emprisonner ou conduire à Berne, uq certain nombre de patriotes dangereux, les distrayant de leur juge naturel, au mépris des privilèges nationaux confirmés en 1725. Deux d'entre eux, un maître d'écriture et un maître d'école, se virent condamnés à dix ans de travaux forcés pour des propos séditieux. Mais défenses, menaces, enquêtes, châtiments, police, justice, mesures secrètes, démarches pubUques, n'élevèrent qu'une digue impuissante contre le torrent révolutionnaire. Son mouvement, gagnant de proche en proche, entraînait les villes, moins rapidement les

campagnes.

Cependant la campagne aussi subit l'influence des écrits excitants, qui foisonnaient au mépris des prohibitions. On en imprimait aux portes du canton ; on en importait de France et d'Allemagne, parfois des voitures pleines ; on affichait des placards. De tous côtes s'entendaient des propos séditieux.

Parmi les gens qui se laissaient entraîner et ne réfléchissaient pas, la liberté vaudoise singea la hcenec de la France. On chantait ouvertement des chansons françaises d'une lugubre célébrité. On ne se contenta pas de citoyens, on eut aussi des citoyennes. On se ]>a-

rait de cocardes françaises, de rubans aux trois couleurs, ou bien on en décorait l'ours dans les armoiries de l'Etat ; on dansait à Yverdon des rondes nationales à la lumière d'une lanterne tricolore. Le bonnet rouge s'achetait à l'envi à la foire de Vevey, et, dans une partie de campagne, il défigura des hommes et dê^ dames de cette ville. Chez les hommes les plus exaltés la chaleur révolutionnaire s'accrut aux ardeurs de la France; dès l'année 93 l'insubordination augmenta dans quelques villes, surtout à Lausanne. Toutes les manifestations défendues devinrent plus vives. Le succès des armes françaises encouragea l'esprit de révolution parmi les Vaudois. Mais chez la majorité de la nation, et même chez des hommes qui avaient joué un rôle dans les commencements, le règne de la terreur comprima le zèle et attrista l'espérance. Le sort des peuples révolutionnés par la France parut peu digne d'envie aux hommes réfléchis.

Berne ne sut pas profiter de ces dispositions. Infatuée de sa souveraineté, ne pouvant supporter l'idée de partager avec des sujets l'égalité politique, elle récompensa des services individuels et ne fit rien pour la nation; elle frappait des coups d'autorité d'un bras qu'atteignait déjà la paralysie.

Cependant des écrivains vaudois incisifs creusaient incessamment le sol sous cette domination aveugle. Deux surtout, réfugiés à Paris, livraient de rudes attaques aux maîtres qui prenaient le titre de souverains. Les Lettres de J.-J. Cart à Bernard de Murait, trésorier du pays de Vaud, titre dont la seule familiarité parut un symptôme révolutionnaire, furent jugées par le gouvernement de Berne dangereuses pour la sûreté publique. Il en empêcha sans bruit la circulation ; il estima même dangereux d'y répondre. Elles firent leur chemin parmi la population dont elles éclairaient Tasservissement.

Dès Torigine de ces mouvements, l'adversaire le plus actif de l'aristocratie bernoise, et même de toutes les aristocraties de la Suisse, ce fut un homme encore jeune, enthousiasmé dès son enfance des républiques de l'antiquité et de leurs héros, ensuite avocat froissé dans le sentiment de la nationalité vaudoise, toujours ardent patriote à la cour de Catherine H, comme éducateur du futur autocrate de la Russie. Frédéric-César de la Harpe, dont le nom pendant la période révolutionnaire fut simplement Laharpe, né dans la petite ville de Rolle, rêvait pendant ses jeunes années, sur les bords du lac Léman, la liberté de sa terre natale.

Lorsque la grande commotion partie de la France ébranla les vieilles dominations assises sur le privilège, Laharpe, du fond du palais impérial, prépara la chute de l'autorité bernoise sur le pays de Vaud par des écrits divers de forme, de langue, et qui paraissaient en Angleterre, en France, ou s'adressaient directement à son pays. Inébranlable dans la poursuite d'un plan arrêté, en 1789 déjà il rédigea une requête à la place de ses concitoyens, quand il les vit dissiper leur patriotisme en fêtes, en chansons, en démonstrations bruyantes. Il y énumérait les principaux griefs du pays de Vaud et concluait par la demande d'une convocation des Etats. Adressé à trois amis, ce Mémoire fut intercepté à la poste de Berne. Le gouvernement en envoya une copie vidimée à l'impératrice Catherine, en lui demandant, avec la maladresse de la colère, la punition du précepteur de ses petits-fils. L'impératrice sentit sa dignité blessée par cette demande, et accepta la justification de Laharpe. Néanmoins Laharpe, rendu suspect à la cour par d'autres organes, donna sa démission en 1793, et se retira sur le territoire de Genève. Il désira obtenir la permission de visiter sa famille. Le gouvernement bernois ne se contenta pas d'un refus, il décréta contre lui des mesures acerbes. Elles

Cependant des écrivains vaudois incisifs creusaient incessamment le sol sous cette domination aveugle. Deux surtout, réfugiés à Paris, livraient de rudes attaques aux maîtres qui prenaient le titre de souverains. Les Lettres de J .-J . CaH à Bernard de Murait, tréso^ rier du pays de Vaud, titre dont la seule familiarité parut un symptôme révolutionnaire, furent jugées par le gouvernement de Berne dangereuses pour la sûreté publique. Il en empêcha sans bruit la circulation ; il estima même dangereux d'y répondre. Elles firent leur chemin parmi la population dont elles éclairaient Tasservissement.

Dès Torigine de ces mouvements, l'adversaire le plus actif de Taristocratie bernoise, et même de toutes les aristocraties de la Suisse, ce fut un homme encore jeune, enthousiasmé dès son enfance des répubhques de Tantiquité et de leurs héros, ensuite avocat froissé dans le sentiment de la nationalité vaudoise, toujours ardent patriote à la cour de Catherine II, comme éducateur du futur autocrate de la Russie. Frédéric-César de la Harpe, dont le nom pendant la période révolutionnaire fut simplement Laharpe, né dans la petite ville de Rolle, rêvait pendant ses jeunes années, sur les bords du lac Léman, la liberté de sa terre natale.

Lorsque la grande commotion partie de la France ébranla les vieilles dominations assises sur le privilège, Laharpe, du fond du palais impérial, prépara la chute de Tautorité bernoise sur le pays de Vaud par des écrits divers de forme, de langue, et qui paraissaient en Angleterre, en France, ou s'adressaient directement à son pays. Inébranlable dans la poursuite d'un plan arrêté, en 1789 déjà il rédigea une requête à la place de ses concitoyens, quand il les vit dissiper leur patriotisme en fêtes, en chansons, en démonstrations bruyantes. Il y énumérait les principaux griefs du pays de Vaud et concluait par la demande d'une convocation des Etats. Adressé à trois amis, ce Mémoire fut intercepté à la poste de Berne. Le gouvernement en envoya une copie vidimée à l'impératrice Catherine, en lui demandant, avec la maladresse de la colère, la punition du précepteur de ses petits-fils. L'impératrice sentit sa dignité blessée par cette demande, et accepta la justification de Laharpe. Néanmoins Laharpe, rendu suspect à la cour par d'autres organes, donna sa démission en 1793, et se retira sur le territoire de Genève. Il désira obtenir la permission de visiter sa famille. Le gouvernement bernois ne se contenta pas d'un refus, il décréta contre lui des mesures acerbes. Elles

Texaspérèrent. Il s'étabUt à Paris. Doué de Fénergie et de la persévérance d'un Romain, nourri des sentiments de l'antiquité que ne tempéraient pas les principes du christianisme,. il fit partout aux dominateurs de son pays une guerre à mort , et chacun de ses écrits leur laissait une blessure cuisante. Emporté par la fougue de rage et du caractère , emporté par la fougue révolutionnaire des Français, il se tint d'autant moins sur ses gardes que son âme était noble et désintéressée. La conscience de ses bonnes intentions l'égara; il pensait n'obéir qu'à l'amour de la justice, quand il cédait à la vengeance ; alors qu'il adoptait le langage et les idées d'une époque funeste, il croyait ne demander que des peines légitimes pour l'oppression qui avait pesé sur la patrie. Les écrits de Laharpe n'étaient pas exempts d'erreurs involontaires; même des ouvrages d'une nature grave coulaient de sa plume avec la rapidité du pamphlet, et en prenaient le ton; ils n'en produisaient que plus d'effet dans un temps de passions excitées. L'influence qu'il acquit, la force et la persistance de sa volonté, la vigueur et la générosité de son caractère, toute cette vie dévouée et sans calcul personnel placèrent, à la tête de la révolution qui se préparait, le nom de Frédéric-César Laharpe.

Un cousin-germain, son ami particulier, ardent comme lui pour la liberté de son pays, Amédée de Laharpe ^ seigneur des Utins et d'Yens, avait été l'ordonnateur de la fête patriotique de RoUe. Lorsque Berne fit faire des arrestations dans le pays de Vaud, Amédée de Laharpe, prévoyant le sort qui l'attendait, se retira en France. Il entra dans le service, et monta rapidement au grade de général de division. Barthélémy , bienveillant ambassadeur de la République française en Suisse , conseilla longtemps au gouvernement bernois d'amnistier de Laharpe d'Yens avant d'en être requis par le Directoire. Berne, opiniâtre dans son étroitesse, ne sut pardonner un mince délit politique à cet homme illustré par sa bravoure que lorsque, par une méprise , la mort l'eut frappé , et que l'armée entière le pleura.

A la fin pourtant, cédant aux représentations réitérées de l'ambassadeur, Berne décréta une amnistie pour les événements de 91 et 92, mais excepta les délits postérieurs. Ce gouvernement se créa sans nécessité de nouveaux ennemis et acéra le ressentiment de celui qu'il voulait particulièrement atteindre.

Frédéric-César Laharpe , mêlant l'acrimonie à l'amour de la liberté, souleva de nouveau les passions

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politiques de son pays par des pamphlets et des écrits quotidiens, dans lesquels son ressentiment secondait, contre son intention, les perfides desseins que le Directoire avait formés à Fégard de la Suisse. Il fit avertir Berne de faire la révolution pour ne pas la subir; le mépris fut la réponse de Torgueil bernois.

A la fin de novembre 1797, Laharpe, à la tête de vingt-deux exilés vaudois et fribourgeois , adressa au Directoire français une pétition dans laquelle il invoquait Texécution de la garantie promise par la France en 1565. A cette époque, le duc de Savoie, Emmanuel- Philibert, avait cédé le pays de Vaud à Berne et à Fribourg , à la condition de maintenir tous les bons us , coutumes et droits de nobles et bourgeois, et des villes, villages et communautés. Charles IX garantit Texécution de ce traité. Après de laborieuses recherches continuées pendant plusieurs semaines, Toriginal du traité se retrouva dans les archives, et le Directoire, par un décret du 8 nivôse an VI, prit sous la protection de la Bépublique française les Vaudois qui réclameraient sa médiation, en exécution des anciens traités. Ce décret, bientôt répandu dans tout le pays, ranima l'ardeur des mécontents et découragea les partisans de Berne.

Cet Etat ne sut ni agir avec énergie ni céder avec

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générosité. Dans son embarras, il décida, le 5 janvier 1798, de faire prêter aux milices vaudoises réunies un serment de sujets fidèles.

Quelquefois les gouvernements, au lieu de guérir lé mal qui atteint les parties vitales de Torganisme social, étouffent les gémissements de la maladie par le bruit d'une solennité.

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Win de raiicleune Coiifëdëratiom

Lorsque , un mois après la paix entre la France et r Autriche , un congrès de pacification s'ouvrit à Rastadt (novembre 1797), Bonaparte, chef de la députation française, s'y rendit en traversant les cantons. Le peuple accourut pour contempler les traits du célèbre guerrier. « L'enthousiasme des Yaudois, dit M. Thiers, fut extrême pour le Ubérateur de la Yalteline. De jeunes filles, habillées aux trois couleurs, lui présentèrent des couronnes. Partout était inscrite cette maxime si chère aux Vaudois : Un peuple ne peut être sujet d'un autre peuple. Bonaparte voulut voir l'ossuaire de Morat; il y trouva une foule de curieux empressés de le suivre partout. Le canon tirait dans les villes où il

passait. » .

Une députation, envoyée à Rastadt pour obtenir Tinclusion de la Suisse dans la paix générale, reçut de vai-

nes marques d'intérêt des diplomates allemands, qui se déclarèrent impuissants à lutter contre le colosse * c'est de ce nom qu'ils appelaient la République française. Les délégués du Vorort ne comprirent que trop bien qu'on avait décidé du sort de l'Helvétie à Paris.

De ce centre des affaires de l'Europe arrivaient, depuis quelque temps , des avertissements à la Suisse. Dans plusieurs cantons, des patriciens, dont le patriotisme s'alliait à une intelligence nette de l'esprit du temps, recommandèrent le sacrifice des privilèges aristocratiques. La plupart des dépositaires du pouvoir trouvèrent cette idée gigantesque, inexécutable. Le patriotisme des hommes les plus éclairés, la presse nationale, la sagesse politique, réfugiée dans des journaux étrangers, n'avaient donné aux gouvernements de la Suisse, depuis un quart de siècle, que des avis inutiles. On n'avait pu resserrer le lien fédéral. Maintenant, à l'approche du danger, la vieille défiance de canton à canton et la diversité des intérêts s'opposaient à tout accord de principes et à toute action d'ensemble.

Cependant on convoqua dans Arau une Diète extraordinaire pour adopter des mesures communes. Elle s'ouvrit le 27 décembre 1797 et dura jusqu'au 31 jan-

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vier suivant. Dans l'absence d'une organisation militaire fédérale, elle recommanda aux cantons la coopération à la défense de^ la patrie. Quelques-uns se consolaient déjà par la pensée que Forage qui se formait en France contre la Suisse ne se déchargerait que sur les aristocraties de Berne, Soleure et Fribourg. La Diète espéra imposer aux puissances étrangères et aux agitateurs internes en scellant de nouveau, après cinq siècles d'existence, les alliances confédérales par un serment. On s'imagina guérir le cancer de la Suisse en le couvrant de fleurs. Une solennité fut organisée. L'assemblée des représentants des cantons s'entoura d'une pompe civile et militaire. On prononça de magnifiques discours; aux larmes d'attendrissement succédaient les acclamations du peuple. Dans l'épuisement d'une langueur sentie, mais non avouée, serments, fêtes, luxe d'éloquence, cris de joie ! C'en est fait de la vieille Confédération.

Seconde partie

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