RÉVOLUTION HELVÉTIQUE
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lA RÉVOLUTION HELVÉTIQUE
Début
L'envahissement de la Suisse entra de bonne heure dans les plans de la révolution conquérante de la France. Le projet de marcher sur Berne, par le pays de Vaud, fut repris à la mort Louis XVL On s'y prépara secrètement , aidé des lumières de Clavière et de quelques Vaudois émigrés. La situation de la France Tobligea d'ajourner l'exécution, jusqu'à ce que quatre années de victoires et la paix de Campo-Formio eurent forcé les puissances européennes à reconnaître la République française. Celle-ci s'entoura d'une ceinture de républiques formées sur son modèle. La Suisse de-
vait compléter cette ligne extérieure de défense contre la vieille Europe monarchique. Bonaparte ne lui accorda donc point de garantie dans le traité de paix avec TAutriche ; il s'aplanit alors déjà le chemin des Alpes par des négociations. Son génie avait marqué THelvétie comme une citadelle et une station militaire sur la carte de ses conquêtes. D'ailleurs , la première coalition dissoute ;, le Directoire ne pouvait sans péril licencier son armée. Pour lui trouver de l'emploi, il fut poussé par sa position à l'invasion de la Suisse et à l'expédition d'Egypte. Le trésor de Berne devait fournir l'argent pour conquérir l'antique pays des Pyramides : longtemps après, on voyait circuler sur les bords du Nil des monnaies à l'empreinte de l'ours.
Le Directoire prépara l'envahissement de la Suisse par l'intrigue , par des émissaires et par l'ascendant des idées françaises. Les révolutionnaires suisses, enivrés de ces idées, mais non traîtres envers leur pays, la plupart du moins, secondèrent les desseins de la France; ils asservirent leur patrie à son influence, croyant l'affranchir; ils ne furent que trop bien secondés par l'opiniâtreté des aristocraties, qui manquaient de la sagesse nécessaire pour émanciper leurs sujets. Le peuple suisse, dans sa majorité, sympathisait peu avec
la révolution française; mais de proche en proche les principes de la liberté constitutionnelle gagnèrent du terrain, même dans la campagne.
La première proposition formelle de reconnaître, dans une des républiques de la Suisse, l'égalité de droit entre les sujets et les autres citoyens, suggérée par le grand tribun Pierre Ochs, remplit de trouble le Grand Conseil de Baie (18 décembre 1797). Elle obtint rapidement la sympathie de toute la population de la campagne dépendante de l'aristocratie industrielle de la cité. Assemblées populaires, délégations des conseils, sociétés patriotiques, discours, brochures, châteaux brûlés comme feux de joie en l'honneur de la Liberté , aboutirent à un changement de constitution et à l'égalité de droits entre toutes lés parties du canton. Les anciens conseils siégèrent pour la dernière fois le 5 février. Cette révolution totale^ mais pacifique, s'accompht sans intervention étrangère, avec le concours prévoyant du gouvernement.
La révolution la plus complète, la plus bruyante, s'accomplit dans le pays de Vaud, L'irrésolution , la faiblesse et les demi-mesures du gouvernement bernois la favorisèrent ; la proximité d'une armée française de 15,000 hommes, que le général Ménard commandait
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dans le pays de Gex", la facilita. Berne , au lieu de concentrer ses forces et d'agir avec ensemble, délibéra mollement, lentement, et résolut de laisser au pays de Vaud le soin de sa propre défense; mais elle nomma commandant des troupes \audoises le colonel de Weiss, muni de grands pouvoirs. Esprit original, écrivain spirituel, qu'égarait la vanité et que l'amour de la popularité rendait mobile et inconséquent , plus occupé de sa renommée que de la patrie, il laissa son épée dans le fourreau, prit la plume et rédigea, non un plan de campagne , mais des brochures et des proclamations. Les ordres réitérés de son gouvernement, les prières et les sommations des officiers rassemblés autour de lui, ne le déterminèrent pas à mettre sur pied les trente bataillons qui, peu de jours auparavant, avaient prêté serment de fidélité, ces laboureurs-soldats, tous armés spontanément, tous prêts à combattre et à mourir pour éloigner du territoire de la patrie une armée moins nombreuse et animée par un motif moins puissant. De Weiss perdit à corriger les épreuves d'une brochure huit jours, équivalant alors à des années.
Des clubs se formèrent dans la plupart des villes vaudoises, à l'exemple du Comité de lîéunion, à Lausanne , qui leur servait de centre. Peu à peu surgit
dans ce chef-lieu un Comité central du pays de Vaud. 11 se mit en rapport avec les généraux français. Ménard promit, au nom du Directoire, de rendre aux Vaudois la liberté et l'entier exercice de leurs droits. Le 23 janvier, on reçut à Lausanne des Instructions pour l'Assemblée représentative de la République lémanique. Leurs auteurs, Frédéric-César La Harpe et Vincent Perdonnet, y suggérèrent l'idée d'une assemblée de députés des villes et communes du pays de Vaud et de la partie romande du canton de Fnbourg, et tracèrent la marche à suivre pour ses premières opérations. Le lendemain, 24 janvier, la révolution éclata. Le pavillon vert portant les mots : République lémanique, liberté, indépendance! se balança aux croisées du Comité de Réunion. Des milliers de cocardes vertes ornèrent les chapeaux ; des chants de liberté retenth'ent, accompagnés des sons des instruments. Ce mouvement électrique se communiqua le même jour aux autres villes. Le Comité central se constitua gouvernement provisoire. Le même jour encore s'organisa une Assemblée représentative provisoire. La force armée était sur pied. Le Comité central en avait nommé le chef, aux applaudissements de la troupe, et les soldats élu les autres ofliciers.
Les baillis furent expulsés ; mais les Vaudois gardèrent la modération dont les premiers Suisses leur avaient donné l'exemple.
La diète était encore réunie dans Arau. Le lendemain du jour où elle solennisa le dernier serment (25 janvier), après avoir entendu de chaleureux discours sur la défense de la patrie et sur la levée d'un double contingent , elle apprit le soulèvement du pays de Vaud et entendit le cri de détresse de Berne. Il ne fut plus question d'une levée générale : on estima que les moyens de défense étaient du ressort de chaque canton. Deux représentants fédéraux arrivèrent à Lausanne; ils parlèrent pendant quelques jours; ensuite ils se retirèrent devant des manifestations révolutionnaires : personne n'obéissait plus.
De Weiss, presque invisible, errait de lieu en lieu. Il disposait encore d'une compagnie de chasseurs. De son quartier-général, il lança une longue proclamation. Ménard le menaça d'entrer dans le pays de Vaud s'il ne discontinuait pas ses projets hostiles au peuple. Il lui envoya son adjudant comme parlementaire : celuici traversant de nuit le village vaudois de Thierrens , le 25 janvier, deux hussards de sa suite, qui insultèrent et provoquèrent deux sentinelles de la garde bour-
geoise, furent tués de coups de feu. « Cette affaire est encore une énigme; on l'attribue avec quelque apparence de raison à Mengaud, » a écrit M. le baron de Jomini, dans son Histoire des Guerres de U Révolution.
Le lendemain, 3,000 Français venus du Chablais, débarquèrent à Ouchy, port de Lausanne. Ménard, traversant le pays de Gex , établit son quartier-général dans cette ville, et dénonça, dans une proclamation la violation du droit des gens, les despotes et les monstres salariés par l'oligarchie. Les représentants fédéraux lui adressèrent inutilement de Berne une note pour l'inviter à évacuer le pays de Vaud. Les Vaudois avaient fait tous les préparatifs nécessaires en vivres et fourrages, en vin et eau-de-vie, pour bien recevoir leurs hbérateurs. Ceux-ci trouvèrent partout des tables dressées; partout on portait des toasts à la grande nation.
De Weiss, obhgé de retirer ses troupes à la hâte, se rendit à Berne, méprisé de tous les partis.
Des arbres de liberté se dressèrent sur les rives du lac et dans les autres contrées.
Le 29, Ménard, se présentant devant l'assemblée provisoire, entouré de son état-major, y fut reçu avec les plus vifs applaudissements. Mais, à peine arrivé sur la terre des Vaudois, il s'y comporta en maître, apposant
son visa et son approbation aux mesures que le comité militaire ordonnait pour comprimer les mouvements contre-révolutionnaires. L'enthousiasme pour la France et le Directoire , qui se mêlait à Tivresse patriotique des Vaudois^ se calma quelque peu lorsque les libérateurs du pays de Vaud^ lui imposèrent un emprunt forcé de 700,000 francs. Bien des communes refusèrent de payer, et l'assemblée provisoire se vit ainsi privée de la satisfaction d'applaudir à leur civisme. Ensuite les Français demandèrent la levée d'un corps de quatre mille hommes pour la garde des villes. On voulut soumettre les citoyens à une contribution pour l'emprunt exigé. Des députés de plusieurs villes et du commerce réclamèrent vivement contre une mesure qui menaçait de ruiner le crédit public. Les Vaudois n'avaient pas entendu changer de maîtres et de proconsuls.
A côté du gouvernement provisoire s'étabUt une de ces assemblées, compagnes ordinaires des révolutions, et qui finissent par les régenter. Une Société populaire des amis de la liberté s'organisa à Lausanne et s'établit dans un temple. La raison et l'extravagance y eurent leurs organes. Peu à peu le langage devint violent. A la fm elle s'érigea en peuple souverain et se
disposa même à casser le gouvernement provisoire. Visites domiciliaires, réquisitions d'hommes et d'argent, musique, fanfares, hymnes guerriers, chansons satiriques, accolades fraternelles aux grands patriotes, aux citoyennes dévouées, on eut tout cet attirail obligé des clubs.
La révolution du Léman empruntait de la révolution française, en même temps que ses principes, son exagération, et, dans les proportions d'un petit pays, ses folies.
Cependant le Directoire français avait trouvé, pour ses desseins sur la Suisse, un homme dont il exploita le talent, les convictions politiques et la vanité, le grand tribun de Bàle, Pierre Ocks, que nous avons vu à la tête de la révolution de son canton. Sous l'inspiration de ses patrons, Ochs, à Paris, rédigea, dans la première quinzaine du mois de janvier 1798, le projet de constitution d'une république une et indivisible, sur le modèle de la république française. Le Directoire y fit des modifications. Les traits fondamentaux de cette constitution unitaire étaient ; l'Helvétie formant une démocratie représentative divisée en vingt-deux cantons, simples départements; le pouvoir législatif ^^.vtagé entre le Sénat et le Grand Conseil ; un Directoire
de cinq membres exerçant le pouvoir exécutif; à la tête du pouvoir judiciaire un tribunal suprême ; dans chaque canton, les trois principales autorités étaient le préfet, le tribunal cantonal et la chambre administrative. Parmi les principes, conquête du siècle, placés en tête de cette charte, était inscrite pour la première fois la liberté illimitée de conscience.
Les hommes les plus clairvoyants et les plus attachés aux souvenirs et aux habitudes de la Suisse, reconnaissaient la nécessité d^une réforme fondamentale selon l'esprit des Suisses du quatorzième siècle. .Mais le nouveau projet, d'origine étrangère, appuyé par des baïonnettes étrangères, heurtait en lui-même toutes les traditions et irritait toutes les susceptibilités nationales. Il n'excita guère l'enthousiasme que des Yaudois. Leur assemblée provisoire l'adopta déjà le 9 février, à l'unanimité, séance tenante, dans un délire patriotique, «après l'avoir mûrement examiné ,» dit la formule de signature.
La révolution, inaugurée par Baie et par le pays de Vaud, s'accompht avec plus ou moins de résistance et d'agitations là où la population était divisée par des inégaUtés politiques : dans les cantons de Fribourg, de Schaffhouse, de Zurichy dans le demi-canton d'A/3-
penzell'Extérienr, en 77??/r^oi'«e, dans le Bas-Valais ; Schwyz n'admit qu'avec peine les habitants de la Marche à la plénitude des droits civiques.
La vieille Suisse n'existait plus. Les anciens Hens étaient rompus ; les anciennes formes brisées. Cependant les nouveaux principes n'avaient encore donné ni consistance aux cantons, ni force de cohésion à l'ensemble du pays. Les armes et l'œuvre du Directoire français allaient rencontrer \me résistance héroique parmi quelques populations et sur des champs de bataille.
Rëisistaiiee et eltute de Berne
Mengaud;, le représentant du Directoire français et de ses sentiments les moins nobles^ cherchait dans les bouleversements des cantons un moyen d'asservir la Suisse à la France. Il ne néghgeait rien pour contrecarrer les mesures conciliatrices. Le gouvernement bernois s'avisa trop tard de faire au peuple longtemps méconnu des concessions incomplètes. Mais lorsque Mengaud exigea , par une note du milieu de février^ qu'il donnât sa démission, ce gouvernement repoussa noblement une telle injure.
Il se tint moins en garde contre la ruse que contre les outrages. Le 4 février était arrivé à Lausanne le général Brune, diplomate autant que soldat. Nommé général en chef de l'armée française en Suisse, il avait pour mission de soumettre Berne et le reste de ce pays par l'art des négociations plutôt que par de grands
efforts mihtaires. Il écrivit lui-même à Bonaparte : « En attendant les troupes de Schauenbourg, je politique et laisse les troupes en repos, jusqu'à ce que le moment favorable pour agir soit venu. » Les mots de justice, de loyauté, de pacification, si doux dans la bouche d'un guerrier, endormirent la vigilance bernoise. Pendant ce temps et pendant une trêve de qumze jours qu'il obtint, il fit venir des renforts, surtout de l'artillerie à cheval, arme inconnue en Helvétie, et il sema des germes d'insurrection parmi la milice bernoise.
La trêve, que le gouvernement ne mit pas à profit pour organiser la défense, énerva la discipline et l'enthousiasme. La plupart des hommes se montraient moins bien inspirés par la prudence de leurs calculs que les femmes par cet instinct de générosité que d'anciens peuples prirent pour une divination : « Périssons, s'il le faut, mais périssons noblement ! » Ainsi parlaient des épouses bernoises. Elles disaient encore à leurs maris : « Partez; si vous combattez, nous combattrons aussi ! )) Et des mères à leurs fils : « Va, mon enfant, c'est pour la patrie que mon sein t'allaita ! » La femme d'un chef se consolait par cette pensée : « S'il est tué, je saurai qu'il s'est dévoué pour une sainte
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cause. » Toutes s^écriaient : c< Point de conférence! la guerre ! la guerre î » Les femmes bernoises se montraient dignes de Favoyer de Steigner, qui disait dans ces conjonctures: «Croyez-moi, U n^y a ni Dieu ni Providence pour des lâches qui n^ont pas le courage de faire leur devoir. ».
Berne, en perdant le pays de Vaud, avait perdu un tiers de ses forces militaires. Elle disposait pourtant encore d^une armée de trente à trente-deux mille hommes, mais pour couvrir quarante heues de frontières. Par rincurie du gouvernement, cette armée n^était point préparée pour la défense de la patrie; on avait même négligé les anciens camps et les anciens exercices, et oublié de mettre à profit les longues années de paix pour le jour de la guerre. Cependant, encore héroïque au moment de sa chute, Berne appela toutes ses forces sous les armes, tandis que d'autres cantons se renfermèrent dans leur égoïsme, et que les mieux disposés mirent sur pied, ensemble, moins de huit mille hommes pour secourir leur fidèle alliée.
Le commandement de toutes les troupes bernoises fut confié au général Charles-Louis d'Erlach, alors âgé de cinquante-deux ans, d'un extérieur imposant, d'une âme courageuse et chevaleresque, qui inspirait
à ses subordonnés amour et confiance. Une santé délabrée paralysait son activité, mais non la constance de son caractère.
Notre intention n'est pas de reproduire ici l'ensemble des mouvements stratégiques des deux armées, mais.de montrer, dans un exemple, l'héroïsme des Suisses à la fin du dix-huitième siècle digne encore de leurs glorieux ancêtres. «Si l'armée bernoise, dit M. de Jomini, eût attaqué sur-le-champ les Français séparés en deux divisions qui communiquaient difficilement entre elles, il est probable qu'.elle les eût accablées l'une après l'autre : une première victoire eût rallié au gouvernement tous les esprits flottants et entraîné la majorité des cantons qui, dans l'impossibilité de reculer, eussent fait de plus grands efforts pour conserver leur indépendance. »
Le plan de Brune était de diriger l'attaque sur quatre points : à l'occident, où il commandait lui-même, et au nord, où Schauenbourg commandait une division de l'armée du Rhin.
Deux opinions divisaient les conseils de Berne. La majorité, composée de vieillards et d'hommes faibles ou pacifiques, se berçait de l'espérance d'éviter la perre; Brune les leurrait encore par de feintes négo-
dations. La minorité^ appuyée par le général en chef et par les officiers les plus intelligents de Tarmée, ne voyait de moyen de salut que dans Toffensive.
Muni de pleins pouvoirs, Théritier de la bravoure patriotique des vieux d'Erlach avait fixé Tattaque au matin du 2 mars. Un revirement dans les conseils, amené par un message diplomatique de Brune, f arrêta. La bonhomie pacifique du parti qui dominait à Berne perdit la patrie. Les Français attaquèrent à rimproviste. Leur succès dans la première journée et la capitulation de Fribourg obligèrent le général bernois à changer la guerre offensive en guerre défensive. Sur la ligne occidentale, la position de Morat n'était plus tenable depuis la chute de Fribourg. Par un ordre reçu de Berne, la division qui occupait cette ville se repha dans la nuit du 2 au 3 mars sur Giiminen, Laupen et Neueneck. Le front et le flanc de cette division se trouvaient ainsi couverts par la Singinc et la Sarine, à trois lieues en avant de la capitale.
La subite retraite de Morat, les nouvelles fâcheuses arrivées d'autres contrées, la situation politique du pays et les continuelles négociations avec un ennemi dont le contact exerçait une influence fatale, développèrent des germes d'insubordination déjà remarqués
dans les précédents cantonnements; des insinuations révolutionnaires et des suspicions se communiquaient aux troupes avec la rapidité d'une contagion. Les soldats accusèrent leurs officiers de trahison. Après quelqiies murmures, la fièvre tomba; tout rentra dans le devoir; les plus mutins ne furent pas les plus courageux. Un ordre du conseil de la guerre prescrivait de défendre les positions de Gûminen, Laupen et Neue^ neck. Il y avait en cet endroit plus de 3,000 hommes, soutenus par de la grosse artillerie. Un désordre fort animé régnait parmi les troupes de Neueneck, à qui l'on avait, en suite d'un malentendu, distribué du vin par baquets; d'ailleurs patrouilles, avant-postes, communications avec les autres corps de troupes, toutes ces précautions furent négligées ou imparfaites.
Brune, fidèle à un système déjà couronné de succès, avait remis le 2, aux négociateurs bernois, un ultimatum.
Le dimanche 4, le Grand Conseil s'assembla pour la dernière fois. Il accepta cet ultimatum, et décréta la dissolution du gouvernement et la nomination d'un gouvernement provisoire. Celui-ci fut élu sans désemparer. Cette dernière séance d'une autorité qui avait régné sur le pays pendant six siècles, non sans fautes
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et sans erreurs^ mais toujours avec dignité, émut les assistants comme la vue de Fappareil funèbre autour du lit d'un père de famille. La plupart des représentants du peuple éclatèrent en sanglots. L'abdication décrétée, Tavoyer de Steigner, qui venait de protester avec énergie contre Fidée d'une capitulation, recueillant dans son àme les sentiments magnanimes des anciens chefs de la république, descendit avec calme et gravité de son trône. Des larmes remplirent les yeux de ses admirateurs et de ses adversaires. Tous les membres se levèrent, comme sous l'empire d'une puissance magique, pour prêter une oreille respectueuse aux dernières paroles de leur chef. Il ne parla plus. Sur le seuil du grand portail, il se retourna une fois encore et jeta un regard de mépris sur l'assemblée qui se déshonorait par son abdication.
Nicolas-Frédéric de Steigner, préparé par de fortes études à la science du gouvernement, porta ses regards, comme homme d'Etat, au delà de l'horizon de sa patrie, et rêva une politique supérieure aux forces physiques et morales de la Suisse. La haine de la révolution attachatout son cœur à l'ancien ordre de choses. c( Périr plutôt que de céder, » dit cette âme puissante enfermée dans un corps chétif. Malgré ses soixante-
neuf ans et sa tête tremblante d'âge, le jour même de l'abdication du Grand Conseil, Steiguer, revêtu de son uniforme et rassemblant ses dernières forces, rejoignit le général d'Erlach.
Sur la ligne du nord, le général en chef ne pouvait pas suivre, à peine pouvait-il concevoir un plan, entravé qu'il était par l'autorité supérieure et par une insubordination presque universelle. Les divers corps changeaient de position à leur guise, ou en occupaient d'autres que celles qu'on leur assignait. Désobéi, presque abandonné, d'Erlach, hors d'état de connaître la situation des troupes et de disposer de la plupart, songeait à se concentrer dans une position plus rapprochée de la ville. La commission militaire le lui interdit, entre autres à cause de la multitude qui demandait à marcher en avant. Elle lui ordonna de maintenir son poste à toute extrémité et même de prendre l'offensive, si les circonstances le favorisaient. Dans cette situation désespérée, il résolut de défendre le passage de la forêt du Grauholz, à deux lieues de Berne, à quatre lieues de Soleure. Il était parvenu, le 4 au soir, à rassembler autour de lui des milices et des volontaires dont le chiffre ne dépassait pas 3,500 hommes, sans compter la levée en masse, troupe de femmes
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et de vieillards armés de hallebardes;, de faux et d'autres instruments. En arrière de ce petit corps d'armée, des auxiliaires d'Uri, de Schwyz et de Claris, plus rapprochés de la ville, déclarèrent que, vu la situation désespérée de Berne, ils devaient songer au salut de leurs propres cantons. Une armée totale, à demi désorganisée, de 17,000 Bernois, se disposait à défendre Fapproche de la capitale contre 25,000 Français aguerris et avides de pillage, que commandait le général Schauenbourg.
Transportons-nous quelques moments vers Foccident, sur un autre théâtre; nous reviendrons ensuite à celui-ci.
Les deux points sur lesquels Farmée française devait diriger ses deux attaques principales, le 5 mars, étaient Neueneck snr la route de Fribourg, et Fraubrounnen sur celle de Soleure.
Neueneck, passage de la Singine, dominé de chaque côté par des hauteurs, fut le point de mire de Taile droite. Cette position enlevée ouvrait au vainqueur la route la plus directe vers Berne. Les miliciens bernois, campés sur la hauteur de la rive droite, après avoir mis en ordre leurs havresacs et leurs armes, passèrent le commencement de la nuit à chanter des psaumes, pensant recevoir dès l'aube le signal de l'attaque . Une
prière ou allocution aux troupes, composée omciellement, fut récitée avant les combats du lendemain.
Le 5, à une heure et demie du matin, le général Pigeon attaqua subitement, par un feu d'artillerie bien nourri, la troupe bernoise, tandis que son infanterie, traversant les flots de la rivière sur un autre point, la prit en flanc. La milice, d'abord troublée, se rallia bientôt, fondit sur l'ennemi, le repoussa, lui enleva son artillerie. Mais, culbutée par de nouvelles forces, elle s'enfuit sur la route de Berne, laissant environ 800 morts, et dans ce nombre des femmes. Le colonel de CrafTenried arriva vers six heures du matin, avec les débris de s^ division, devant les portes de Berne.
A la nouvelle de la prise de Neueneck, se répandit rapidement de tous côtés le bruit que le gouvernement avait vendu le pays. Des cris de vengeance furent poussés contre les chefs et les officiers; les plus lâches criaient le plus haut. Deux officiers supérieurs furent assassinés par une bande de soldats.
Le gouvernement provisoire s'était assemble à trois heures et demie du matin. Le jour venu, le tocsin retentit sans interruption. Les Français, victorieux à Neueneck, quelque temps arrêtés dans un bois par l'habileté d'une compagnie de carabiniers, appro-
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chaient. Plusieurs bataillons bernois, cantonnés aux alentours de Berne, accoururent et se rangèrent en colonne sur la route de Fribourg. Une multitude d'habitants de la ville prirent les armes.
Après neuf heures du matin, le colonel de Graffenried, à la tête de cette colonne forte de 2,300 hommes, repoussa les Français jusque sur la hauteur que sa troupe occupait la veille. A ce moment, un feu vif d'artillerie et de mousqueterie fit pher les Bernois. Mais bientôt leurs chefs, soutenus par les plus braves, se jetèrent dans les rangs ennemis et les mirent en fuite. L'artillerie balaya les ponts; Tinfanterie se précipita de toutes parts sur les fuyards troublés , frappant de la crosse et de la baïonnette. Bataillons pleins d'enthousiasme, levée en masse, vieillards à cheveux blancs, femmes héroïques, forcèrent les vainqueurs de ritalie à fuir au travers des flots de la Singine. On reprit dix-huit canons abandonnés la veille. Le champ de bataille était jonché de cadavres ennemis. On ramena dans Fribourg 400 Français couverts de blessures.
Du côté des Bernois il y eut, dans les deux rencontres, 135 morts et 50 blessés.
Telle fut, au bord de la tombe de la vieille républi-
que, la dernière victoire remportée par ses fils et ses filles. « Victoire gagnée, patrie perdue! » Ce fut la plainte qu'exhala maint guerrier.
Le même jour, sur la route de Soleure, l'armée de Schauenbourg, forte de sa nombreuse cavalerie et de son artillerie volante, marcha dès l'aube vers Fraubrounnen, à trois lieues de Berne. Deux bataillons, avant-postes dignes d'une cause patriotique, firent quelque temps bonne résistance dans trois positions successives. Mais à la fin l'ennemi, si supérieur en nombre, les culbuta l'un après l'autre. Un troisième bataillon qui s'avançait fut mis en déroute par les éclats des obus, phénomène nouveau pour ces milices. La plupart des vaincus qui purent fuir accoururent par la grande route à l'entrée de la forêt du Grauholz. La route de Soleure à Berne forme là un défilé entre des hauteurs boisées d'un côté et de l'autre un bois et un marais. Les Bernois s'étaient embusqués derrière des abattis, d'oii ils firent un feu des plus vifs.
Le général en chef d'Erlach, que nous avons laissé dans cette forêt le 4 au soir, avait, avec son ami l'avoyer Steiguer, passé la froide nuit à la belle étoile auprès des troupes. Lorsque le soleil se leva dans toute sa magnificence: c( Je ne le verrai pas se coucher, » dit
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d'Erlach avec un pressentiment qui n'affaiblit point son courage. La veille de ce jour, Steiguer s'était efforcé d'inspirer aux troupes une ardeur digne de l'héroïsme des vieux Suisses; sa voix s'était perdue au mUieu des vociférations des soldats contre l'ennemi, contre le gouvernement et le général, même contre leurs compagnons d'armes. Ils résistèrent pourtant avec acharnement pendant deux heures et demie. Le journal officiel du gouvernement français parle avec admiration de a ce combat meurtrier, dans lequel les miUces levées en masse, sans expérience et guidées par des chefs sans talents, donnèrent les preuves les plus fortes de courage et de désespoir. Ces braves gens, continue-t-il, dispersés et sans autres armes que des faux et des bâtons, venaient se placer à la bouche des canons et se faisaient écraser par la mitraille. Lors même que, par humanité, les soldats français voulaient les épargner et leur criaient de se rendre, ils se jetaient sur les canons pour empêcher qu'on avançât sur leur patrie. Des femmes même s'attachèrent aux roues pour les arrêter, ou se placèrent devant ces bouches à feu pour en amortir l'effet destructeur. Des flots de sang rougirent le sol de la sombre forêt. Mais la valeur du patriotisme dut céder au nombre et à la tac tique.»
A vingt minutes en arrière de cette station, les Suisses soutinrent une cinquième attaque. Malgré leurs pertes, leur fatigue et le manque de moyens de soutenir leurs forces, ils ne se retirèrent qu'en se battant toujours. Hommes, femmes, enfants, bestiaux paissant dans les prairies, tombaient pêle-mêle sous les baïonnettes, les sabres et la mitraille de l'ennemi. « Je dois à la vérité de dire, écrivit Schauenbourg au Directoire français, qu'il est étonnant que des troupes, qui depuis deux cents ans n'avaient pas fait la guerre, aient soutenu avec valeur cinq combats successifs, et qu'à peine chassées d'une position, elles aient su en prendre une nouvelle. »
Pendant la fuite qui suivit ce combat du Grauholz, le vieux avoyer se plaça sur un vieux chêne couché au bord de la route, pour être vu de ses compatriotes et pour animer leur courage. Steiguer, à l'aspect de l'ennemi qui avançait, demeura longtemps exposé au feu de la mitraille et de la mousqueterie ; il vit tomber à ses côtés un grand nombre des siens. A la fin, il fut entraîné par le flot impétueux de la fuite générale, alors qu'une charge de cavalerie mit fin à la résistance. « Nous avons vu, racontèrent dans la suite quelques hussards français, un vieillard suisse assis au bord de
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