LETTRE XIV
Versailles, ^/inovewhre 1789.
Je veux d'abord vous dire, mon cher prince, que M. le comte d'Artois, beau comme Apollon ,* et fier comme Mars, est arrivé , plus aimable encore qu'il n'était parti. Le Roi, qui avait été l'attendre à Bemy, l'a tenu serré dans ses bras pendant plusieurs miinutes, et l'a ramené ici, où nous l'attendions au bas de l'escalier. La Reine s'est trouvée à la portière du carrosse pour présenter au prince M. le duc d'Angoulêm.e, qui s'est jeté au cou de son père ; son père s'est jeté ensuite au <îou de tout ce qui était là , au mien , au vôtre , si vous vous y Aissiez trouvé. Je n'ai va, de ma vie, un accueil fait et reçu d'une manière plus cordiale et plus touchante. U y a longtemps que je le dis : ce prince-là tient beaucoup de Henri IV. Le Roi l'a fait sur-le-
champ chevalier de Saint -Louis ^ et nul officier n'a jamais été plus joyeux ni phis fier que lui de cette décoration. M. de Vaudreuil et le chevalier de Grussol sont revenus gras comme des moines ; M. d'Hénin , vieux comme Hérode. Suivant ce qu'ils racontent tpus , Louis XIV, en disant : Plus de Pyrénées y a dit un mot bien moins rempli de vérité que de grâce. On aurait pu lui répondre :
Ce beau discours fleuri ne fait rien à l'affaire, Sire, c*est de Tesprit que vous venez de faire.
- Ce que nous allons faire, nous, et qui vaudra mieux que l'esprit , c'est la paix : du moins je m'en flatte. M. Rayneval, premier commis des afiaires étrangères , est reparti pour Londres avec des propositions finales auxquelles on ne doute pas que l'Angle^ terre n'acquiesce. En attendant , M. de La Fayette part demain, plus, à ce que je croiri, pour faire goûter aux Américains l'acoord qui va se conclure , que pour se trouver à
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l'expédition projetée , qui , selon toute apparence y n'aura plus lieu. Ainsi y le roi de Prusse sera content , lui qui disait , l'autre jour, qu'il Toudrait , par l'amitié qu'il nous porte, ne nous voir jamais faire d'autre guerre qu'une guerre littéraire.
Je m'en vais actuellement répondre à vos questions. Madame de Polignac recevrat-elle toute la France? Oui : trois jours de la semaine : mardi , mercredi , jeudi , depuis le matin jusqu'au soir. Pendant ces soixantedouze heures, ballet général : entre qui veut, dîne qui veut, soupe qui veut. Il faut voir comme la racaille des courtisans y foisonne. On habite, durant ces trois jours, outre le salon, toujours comble, la serre chaude , dont on a fait une galerie, au bout de laquelle est un billard. Les quatre jours de la semaine qui ne sont point ci-dessus dénommés la porte n'est ouverte qu'à nous autres favoris. Vous y êtes attendu. Madame de Polignac couchera-t-elle avec M. le
Daupkîn? Non. Il a été spécialement énoncé qu'elle couchera avec qui elle voudra. Seulement une porte de glace y pratiquée entre sa chambre et. celle de M. le Dauphin y laisse voir de l'une tout ce qui se passe dans Tau*tre. Il a été dit , de plus ^ dans le serment, que ma bergère et ma bichette mé resteraient pour mon usufruit, à telles enseignes qu'il n'y a pas une demi-heure que ma bergère m'a dit ; « Berger, allez me chercher mon manteau , et puis vous viendrez me le mettre. » Au surplus, tel que vous me voyez, . j'ai passé toute la semaine dernière chez notre malheureuse princesse, au château de Vigny, dont l'architecture et la distribution intérieure, ordonnées par le cardinal d'Amboise, n'ont pas été retouchées depuis. C'est l'habitation la plus triste, la plus incommode, où je me sois jamais trouvé. Ce fiit de là que sortit madame de Ventadour ',
* Madame de Ventadour appartenait comme ma-
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pour venir être gouvernante ; c'est là qu'entre madame de Guémenée pour ne l'être plus : ainsi tourne la roue. Je vous laisse ^ mon cher prince , sxu" cette moralité. Ditesmoi donc des nouvelles du prince Charles^ et présentez mon tendre hommage au jeune ménage. Toute la ville Jules vou^ salue, vous aime et vous attend.
dame de Guémenée à la maison de Rohan', ce qui rend encore le rapprochement plus frappant.