‹ Tableaux de genre et d'histoire, peints par différens maitres: ou, Morceaux inédits sur laChapitre 4 sur 47 · M. LE RÉGENT ET M" DE PARABÊRE · texte numérisé non relu

M. LE RÉGENT ET M" DE PARABÊRE

ET LEUR RACCOMMODEMEWT.

JLa comtesse de Parabère , jeune , spirituelle et jolie , n'avait point encore excité les traits de la malignité , quand elle attira les regards du Régent. Son hommage suivit de près ses regards, et la comtesse l'écouta sans colère ; mais , peu faite encore aux manières de la haute compagnie, elle garda dans son maintien, dans ses discours , une réserve qui le charma probablement parce qu'elle le surprit. En consentant à lui donner un rendez- vous , madame de Parabère exigea qu'un profond secret couvrît l'inconséquence de sa démarche , et le Régent promit tout ce qu'on voulut.

Il reçut , en effet , la jeune comtesse dans une maison solitaire , qu'un goût délicat avait pris soin d'embellir. Les meubles les plus élégans ornaient chaque pièce -, de tous côtés, des pein^ tures voluptueuses frappaient les yeux \ les fleurs les plus (raiches embaumaient l'air de leur par-

4 MADAME UE PARABÈRË

fum, et l'heureux possesseur de ce délicieux séjour seinl)lait n'y avoir à ses ordres qu'un pouvoir invisible. Sans trop se rendre compte du trouble qu'elle éprouvait , madame de Ps^rabère avoua que l'amour du prince n'avait pu choisir d'asile plus charmant et plus mystérieux. Il était aimable, il devint pressant; il fut heureux. Placé aux pieds de sa nouvelle conquête , peut^ être lui jurait-il encore constance et discrétion , quand il frappa des mains ; les portes s'ouvrirent ; dix ou douze personnes entrèrent à la fois , et le Régent , se levant alors , leur adressa ces vers en chantant :

Voici la Reine !

Mortels , c'est vous en dire assez.

Joyeux enfans de mon domaine , Plaisirs et Jeax , obéissez :

Voici la Reine !

Et madame de Parabère , peut - être moins fâchée que surprise , fut bien forcée d'avouer une défaite qui constatait l'instant de son règne.

Cette historiette est-elle bien exacte ? Je n'en saurais répondre. La tradition s'en est conservée,

du moins dans le souvenir de quelques personnes qui ont vu la cour de Louis XY . Le caractère et Tesprit du Régent la rendent assez vraisemblable : l'éclat et la singularité lui plaisaient avant tout. Il cultivait les arts ^ il aimait les lettres , et faisait même assez agréablement des vers : en voilà plus qu'il ne faut pour accréditer Faventure. Si madame de Parabère fut plus touchée de son goût pour la poésie que de sa discrétion , c'est ce qu'on ne saurait décider : mais , dès ce moment , elle ne fut plus la même. Elle brûlait en secret d'une ardeur extrême pour les plaisirs; elle était vive, légère, capricieuse, hautaine, emportée: le séjour de la cour et la société du Régent eurent bientôt développé cet heureux naturel. L'originalité de son esprit éclata sans retenue : ses traits malins atteignaient tout le monde , sans même excepter le Régent 5 et dès-lors elle devint l'âme de tous ses plaisirs , quand ses plaisirs n'étaient point des débauches. H faut ajouter qu'aucun vil intérêt, qu'aucune idée d'ambition, n'entrait dans la conduite de la comtesse. Elle aimait le Régent pour lui ; elle recherchait en lui

le convive charmant , l'homme aimable , et se plaisait à méconnaître , à braver même le pouvoir et les transports jaloux du prince.

Ce mélange de malice et de grâce, de tendresse et d'emportement, ne la rendait que plus séduisante à ses yeux. N'abusa-t- elle jamais du pouvoir que lui laissait usurper un prince trop facile et trop esclave de ses penchans ? Je voudrais pouvoir l'affirmer; mais la vérité m'oblige à rapporter une anecdote que nous a conservée Duclos. J'adoucirai seulement la franchise un peu Cynique de ses expressions.

On préparait le sacre de l'abbé Dubois : ce scandale ecclésiastique présenta , comme on sait , le plus beau spectacle. Le duc de Saint-Simon , qui se vantai^ d'être le seul homme titré que l'abbé Dubois eût assez respecté pour l'excepter de l'invitation , offrit au prince de s'y trouver, si le prince voulait assez se respecter lui-même pour n'y point aller. Le Régent y avait consenti ; mais la comtesse de Parabère exigea qu'il allât au sacre. Il lui en représenta l'indécence; elle en convint , mais elle ajouta : « Dubois saura que

« nous avons passé cette nuit ensemble. H s'en « prendra certainement à moi de tous avoir dé- « tourné , et , avee Tascendant qu'il a pris sur « vous , il finira par nous brouiller, d Le Régent essaya de la rassurer sur ses craintes , et la traita de folle. « Folle tapt qu'il vous plaira, lui « dit-elle; mais vous irez, ou je romps avec « vous, ne fût-ce que pour ôter à l'abbé le plaisir ft de nous désunir lui-même. » Le Régent, di| ' Duclos , alla dpnc , du lit de madame de Parabère au sacre de l'abbé Dubois , afin que toute sa journée se ressemblât. '.

Mais comment, par quelles raisons, dans quelles vues , le prince , qui réunissait en lui les dons les plus heureux , et le germe des plus grandes qualités , pouvait-il se laisser gouverner

' C'est cette même comtesse de Ptorabère dont le Régent ▼onlut aToîr le portrait, et ^*il fit peindre... en Minerve. Il faut convenir que ce prince ne pouvait mieux déguiser son amour. Ce tableau se voit encore dans la galerie de Sf . le duc d'Orléans : madame de Parabère est charmante , mais dans ses traits et dans son maintien l'on ne saurait retrouver la déesse de la Sagesse.

8 MADAME DE PARABÈRE, etc. .

fMtr une maîtresse qui le trompait , par un ministre dont FélfTation scandaleuse avilissait à la fois et la pourpre et le trône ? C'est ce que le morceau qu'on va lire fera connaître. Les secrets de l'homme d'État vont se trahir dans les in-^ trigués d'un boudoir : et quelles intrigues ! Que de ressorts mis en jeu ! que d'art ! que d'activité ! que d'adresse ! Il en fallut bien moins au Régent pour annuler le testament du grand Roi que pour punir ou ramener une infidèle. Cependant, au milieu des faiblesses de l'amant et des dérégie-* mens du prince , on reconnaît encore celui que son affabilité , sa gaité vive , sa pénétij^ation, une éloquence naturelle , des grâces séduisantes , un don particulier de plaire et de charmer, rendaient agréable et cher, même à ceux qui l'ont jugé le plus sévèrement.

Entrons donc avec lui dans les appartemens de madame de Parabère. La scène est yive , et l'intrigue est galante : mais il y a plaisir à voir de quels soins importans sont parfois occupés ceux qui gouvernent des empires.

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