M. LE REGENT ET M" DE PAR ABERE
ET LEUR SACCOMMODEMENT.
Il y avait déjà du temps que M. le Régent voyait madame de Parabère très familièrement y lorsqu'il lui dit un soir : « Savezvous^ ma belle ^ que mes amis ne cessent de m'assurer que tu ne m'aimes pas trop? — Ma foi, monseigneur, répliqua-t-elle, je ne sais ce qui leur parait assez ou trop en am.our ; pour moi, j'ai toujours senti qu'onaime toutà-fait , ou point du tout. — Ha , ha ! ma chère, point de milieu? Mais il me semHe pourtant qu'une femme doit tenir à ce qu'elle a donné , et même à ce qu'elle a laissé prendre : il me semble aussi que la société im-
pose des procédés y sinon des devoirs^ que. . . — ^ J'espère , dit-elle en interrompant M. le duc d'Orléans, vous entendre parler bientôt de réputation ; tous vous y connaissez , et pouvez assurément faire les honneurs de la mienne. — Eh ! pourquoi pas y s'il vous plaît , 'madame? n*ai-je pas contribué à vous donner cdle d'avoir infiniment d'esprit ? d'être parfois plus aimable que personne ? Et pouvais-je disconvenir, avec les gens qui vous connaissent, que vous êtes trop souvent aussi capricieuse, hautaine, insupportable.
— Pourquoi, monseigneur, me supportezvous? est-ce ma faute, à moi , d'être ce que je suis? en puis-je mais? Il fallait bien que mon caractère préparât ma réputation ; qu'y faire? Mais qu'aurez-vous à me dire , quand ' vous verrez ma réputation soutenir à son tour mon caractère? Je les laisserai l'un et l'autre aller leur train. Mon caractère est à moi , l'opinion publique n'est k personne.
Aussi-bien , depuis la mort de la feue reine ,
ET LE EÉGENlt 1 1
madame de Maintenon, dont le mérite fit crever d'ennui votre oncle Louis XIV, Votre Altesse Royale a donné un si libre cours à l'opinion, qu'on ne sait plus où la trouver.
« Si elle seaible s'éloigner assez souvent de moi, reprit M. le duc d'Orléans, elle y revient sans que je l'appelle ; elle sent le besoin de reprendre , près de moi , la force qu'elle perd en courant le monde. Vous en devriez douter moins qu'un autre, vous que mes bontés, vous que ma protection... — Où donc est la mouche qui vous pique, monseigneiH'? et pourquoi me parler de vos bontés-^ de vçtre protection ? Qui doute , sous les cloches de Notre-Dame , que vous ne soyez une personne sacrée ? Qui doute , dans le ressort du parlement de Paris , dont vous n'aimez cependant pas les remontrances, que vous ne soyez le centre de l'autorité souveraine? Sans que cela soit fort clair, cela est poinrtant si certain , et si respectable , que moi , très indigne de vos bontés.
1» MADAME DE PÂRADÈRË
de voire protection, je supplie Votre Altesse Royale de permettre à sa très humble servante de s'éloigner de ses grandeurs^ faveurs et hauteurs. — Coquine^ tu me donnes donc mon congé? — Je vous demande le mien , monseigneur. J'ai cru , j'ai voulp vous plaire... Loin de m'en défendre, in=- "«ensée que j'étais! j'en fis ma gloire; mais je pense que nous pourrions convenir, entre quatre yeux , que cette gloire est devenue mon tourment et le vôtre. Quittez - moi , renvoyeznmoi , monseigneur, si vous votdez :
enfin, que sais-je? Mais séparons - nous ?
: — Non pas , madame , avant de m'être vengé de vos trahisons, de votre perfidie. — Eh bon Dieu! monseigneur, vous me traitiez tout à l'heure comme le Grand-Turc, et vous parlez maintenant en céladon amoureux et désespéré. A qui Votre Altesse Royale en at-elle? — A vous, indigne créature. — Comment? des injures, monseigneur! — Des i:eproches trop mérités. — Et pourquoi.
ET LE RÉGENT* i3
et comment mérités? — Tu as donc pensé, malheureuse ! que je ne te parlerais jamais de Beringhen? Il fallait du moins m'empêcher d'apprendre qu'au lieu de venir souper hier avec moi , et de te mettre au lit toute malade , tu te mis à table et au lit
avec Beringhen; et — Depuis notre
liaison, je fus toujours aussi loin de vous en faire un secreit cpft'éine confidence : je m'en cachais trop peu pour que vous puissiez me reprocher aucune feinte. — En effet , vous êtes franche , très franche ! — Du moins , reprit - elle , je ne suis pas fausse. Je l'ai dit et redit cent fois à Votre Altesse Royale, ses faveurs ressemblent trop à d'insult^ns caprices; ses prostituées rendent son commerce insupportable à toute autre femme qu'elles. Vous ne me demandâtes jamais mon cœur; vous ne saviez plus ce que c'est.
Je l'ai donc conservé. . . — Comme un trésor apparemment? — Oui, monseigneur, car si je le retrouve dans mon sein s^u milieu des
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repentirs^ qu'ai-je à regretter? De ne pouvoir pas toujours donner le nom de faiblesse à mes égaremens ; je veux donc me réconcilier avec lui.
« Oui 9 s'écria le Ré^nt^ je le vois bien, tu veux faire la paix avec ton cœur ; à merveille ! Mais y pour te réconcilier avec toimême y prétends-tu te brouiller avec moi ?
— Je vous demanda ^os dédains , monseigneur , et même votre disgrâce , s'il faut acheter à ce prix ma liberté? — Pour te rendre libre, il faudrait peut-être que je fisse tes noces avec Beringhen ? — Mes noces avec Beringhen! je n'y pensais pas, car de semblables idées ne viennent qu'à vous.
Vous avez dans l'esprit des coups de lumière qui nous illuminent dans nos ténèbres. Rien ne serait plus digne de vous. Ces noces feraient un efiet merveilleux dans le monde , elles prouveraient votre incroyable supériorité et votre totale indépendance des préjugés que respectent les sots. En vérité ,
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plus j'y pense y pltis je sens que vous en devriez faire la joyeuse et spirituelle cérémonie; fiançailles ^ festin , coucher : comme cela sera singulier et brillant ! Qu'auraient à dire Tos railleurs ? Pas le mot , car tous rirez le premier. -*— Vrai Satan ! tu me tentes ; tu me prends par mon faible. — Loin de là , monseigneur^ je m'adresse de front à votre caractère , à votre esprit y à votre goût pour les choses rares. . . — - Veux-tu te taire ! — Aie taire? et comment me taire^ lorsque , d'un mot vous remplissez ma mémoire de souvenirs charmans y et me faites comparer mes noces à ce qu'on connaît de plus piquant en ce genre. Nous l'emporterons un jour, je vous en assure y vous sur Charles VU y et âaoi sur la.- bdUe Agnès. Mais pour com* parer quelque chose aux noces que vous projetez, vous auriez beau cherdier dans votre histoire de France y il vous faudra recourir à celle des douze Césars ; et , si vous illustrez ainsi vos débauches , je vous pro-
i6 MADAME DE PARABÈRE
mets de faire consentir Beringhen à tout.
— Tu m'en donnes le désir, reprit le Régent, et ài'en ôtes la force. Je te déteste plus que jamais , et ne t'aimai jamais autant. — - Oh ! pour le coup, monseigneur, je n'y tiens plus : ceci est trop fort. Je tous ai proposé tout ce que vous pouviez attendre de moi.
Il s'agissait de votre repos et du mien , rien n'eût été impossible; j'eusse donc exécuté le projet que vous m'avez paru concevoir, et auquel probablement je n'aurais jamais applaudi si je n'avais eu l'étrange honneur de vivre avec Votre Altesse Royale ! mais toute Royale qu'elle soit, je lui déclare qu'elle peut m'enfermer, mais non pas me contraindre à rester avec elle. C'est ici que je suis esclave, partout ailleurs je me croirai libre. — Tu ne le seras plus du moins, reprit le Régent, d'attendre Beringhen, car je viens de l'exiler à Dijon. » •
' Beringhen, après la mort du duc d'Orléans, eut la charge de priemier écuyer du Roi. Cette charge
A ces mots échappés de la bouche de M. le Régent, madame de Parabère étoufle de rage , se débarrasse du Régent , et disparaît. M. le duc d'Orléans ayant repris ses sens et devenu peu à peu maître de luimême^ en pensant qu'il était celui de madame de Parabère, va trouver ses convives qui l'attendaient pour souper, (c J'arrive tard et fort triste , leur dit-il ; M. de Saint- Simon s'en est donné pendant deux heures :
je n'^i pu m'en défendre. Jamais son éloquence ne m'a tant fatigué : ce qu'il m'a dit me tracassera j;out ce soir, je vous en préviens, ainsi restez à table, mais envoyezmoi coucher avant minuit; vous êtes aujourd'hui trop bonne compagnie pour moi. »
Tout cela pouvait être > et personne par
était dans sa famille depuis la régence d'Anne d'Autriche. Il est probable cependant que Beringhen ne l'eût pas obtenue du vivant du prince; on en devinera facilement la raison.
i8 MADAME DE PARABÈRE
Gonsë^pient ne se douta de rien; mais tout le monde alkit savoir le lendemain oe qu'on ignorait la veille. Aussi le Rëgent est-il à peine rentré y qu'il envoie prier le chevalier de Brissac' de venir lui parla?. « Je n'y pouvais plus tenir^ lui dit-il en allant audevant de lui 9 j'avais besoin de me jeter dans tes bras. La société de mes bons amis est railleuse et cruelle : nous ne sonmies pas encore venus à bout de te gâter totalement ^ mon pauvre chevalier; ta tournure de paladin me fait croire qu'une bonne fée te sauve de j^os maléfices. Tâche de me sauver de moi-même ^ de me consoler^ de me con^ duire. Je viens d'avoir une scène épouvantable avec madame de Parabère; ee qui lui a passé par la tête , ce qu'elle m'a dit est înooncevaMe.... Dès qu'elle a su que je venais d'exiler Beringhen, elle ui'a quitté écumant de rage ; j'ai envoyé bien vite savoir si elle était rentrée chez elle y on m'a dit que non. On en revient encore; elle n'est pas de re-
ET LE RÉGENT. ig
tour. Oui »era-t-elle allée? que fait^-elle? j'apprendrai ^emain matin sans doute où elle auracouché ; mais tout cela me fait tourner la tête. Si tu savais 9 mon cher Brissae y ce qu'elle m'a proposé 9 ce qu'elle m'a dit ^ conune elle m'a traité. ... Je la déteste y mais je suis tellement accoutumé à ses poisons ^ qu'au lieu de me tuer, ils me font Tirre. — Hé bien ! monseigneur ^ que faut-il faire? — Je l'ignore m^oi-méme, j'en saurai demain davantage.
Viens de bon matin, mon ch«- Brissae; je te dirai ce que j'aurai appris ^ et parmi mes tentations, mes résolutions, tu m'empécherâs d'exécuter la plus mauvaise. » '
(( Je t'attendais, dit M. le Régent au chevalier de Brissae en le voyant arriver le lendemain matin : elle n'a pas couché chez
* Jean-Paul-Timoléon Cossé de Brissae, qui joue dans ce singulier drame un rôle à la fois aimable et noble, avait été d'abord chevalier de Malte, et s'était distingué contre les Turcs en 171 7. Après avoir quitté le service de mer, il revint en France, et mon^
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elle; tu connais ses allures, va voir ce qu'elle est devenue. — Mais, monseigneur, lui dit Brissac , il est de bonne heure pour faire des visites aux dames. — C'est vrai, dît le Régent ; hé bien ! envoie ton grison Lafleur chez la Parabère, voir ses gens, ses femmes : il est l'ami de la maison, il reviendra te dire ce qu'il aura su de son côté, et toi, plus tard, tu passeras chez la Miremont. J'ai pensé dix fois cette nuit envoyer chercher cette intime de ma vilaine, mais tel est l'effet de l'amitié que tu me fais éprouver pour toi, mon cher Brissac, que je n'ai rien voulu entreprendre sans toi. Tu viens à moi, tu m'ofifres tes secours, j'ai voulu les attendre; va", pars vite : tu peux être ici avant cinq quarts d'hem*e, et peutêtre moins. »
tra dès-lors 9 à la cour du Régent, ce ton de politesse, mais aussi ce caractère de franchise et de loyauté chevaleresque, qu'il conserva jusque dans l'Age le plus avancé.
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En effet, le Régent voyant revenir Brissac beaucoup plus tôt : « Tu sais donc déjà tout? lui dit-il; que sais-tu? — Qu'en sortant d'ici, monseigneur, elle est allée chez elle prendre sa cassette, et donner ordre à Félicité, sa femme de chambre favorite, de faire un paquet de hardes; qu'ensuite elles sont allées chez madame de Miremont, et qu'à une heure du matin , elles en sont parties poijg: Dijon, dans une chaise de poste à deux. — Je m'en doutais, dit le Régent; mais la colère ne m'eût-elle pas arraché de la bouche le mot d'exil , elle eût appris , en me quittant, que Beringhen était exilé; il n'aura pas manqué d'informer ses amis qu'il est exilé à Dijon.... Comm.e elle va triompher de ma personne , de mon pouvoir , de ma vengeance ! Quelles délices pour elle ! malheureux que je suis ! je n'en goûtai jamais de semblables.... mais quelle histoire!...
qu'en dira Paris? qu'en dirai-je moi-même à mes intimes ? Combien il est bizarre que
aa ^ MADAME DE PARABÈRE
je me sente dans l'embarras avec ce coquin de Dubois y devant lequel je me mis si souvent à l'aise. Quelle situation! <jaû dire?
que faire? comment m'en tirer?
(c Je vois un moyen , dit Brissac* — Un moyen de me tirer d'embarras? dit le Régent. -— Ma foi oui, monseigneur, de vous en tirer bien , très bien, à marveUle, d'une manière très raisonnable et fort brillante.
Mettez votre miaitresse aux Madelonnettes , et votre premier ministre à Bicêtre. — Ah !
bon homme, reprit le duc d'Orléans, tu as raison, ^cent fois raison; tu me dis ce que j'ai souvent pensé, tu me conseilles ce que j'ai voulu souvent exécuter. Mais, impossible I impossible! — Comment, monseigneur! il vous aura été possible de prendre pour maîtresse une franche et méchante catin ! de faire cardinal le plus scandaleux des prêtres! de choisir votre premier minbtre entre les plus malhonnêtes gens de France , et quand cette canaille vous tour-
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mente, vous rend malheureux^ vous ne pounrez pas l'en punir? Permettez à Brissac de vous le dire, monseignew, Votre fid*»
blesse pour ces gens4à est cent fois moins excusable que tout ce qu'on ne leur par^ donne pas. — - Viens m'embrasser, mon brave et loyal Brissac ; crois > ne doute point que Boulainvilliers et Saint-Simon surtout ^ île m'en aient dit autant; mais impossible, im:* possible, te dis-je. Le dtic de Samt-Simoii t'ex[^querait cela s'il voulait; car ce que "^ je sais encore mieuic que lui , il ne l'ignore pas tput-à-Êiit. Je ne saurais misiintenant te faire cette triste confldahce, mais je te la promets aussitôt que tu m'auras rendu à moi-même ; ne pense en oe mom^tit qu'au parti que je dois prendre.
« Veux-tu aller à Dijon? — Qu'y dire?
qu'y faire? reprit Brissad. — Je crois en effet que tu as raison ^ lui répondit le Régent ; il faut te ménager, te réserver pour me . rendre le service que j'attends de toi
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seul. . . . Je vais exiler à son tour mon infâme. Elle ne sera plus demain au soir à Dijon , mais sur le chemin de sa terre en Normandie. C'est là, mon cher Brissac, que pour me donner ma liberté , tu iras de ma part lui offrir la sienne. — Comment! reprit Brissac, tout cela est déjà vu, voulu, conclu? vous allez vite en affaires, monseigneur ! — Ah ! sans doute , mon cher Brissac, le pouvoir suprême est-il bon à autre chose ? il faut bien que ses abus me dédommagent parfois de ses ennuis continuels. — Ainsi donc, monseigneur, malheur à qui vous déplaît , et -même , à votre compte, à qui vous console. Vous me mettez fort à l'aise vis-à-vis de vous ! — Sans doute , reprit le Régent , car je ne te dissimule rien. Tu veux avoir mon secret; hé bien ! en voilà déjà une partie , et tu l'auras tout entier, dès que j'aurai le temps de te parler sans aucune réserve. Mais laisse-moi jouir un peu de là tranquillité que tu me
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fais entrevoir, laisse-moi déjà sentir le prix de ton amitié et t'en remercier avec transport. ... tu m'as donné un excellent conseil ! — IJn excellent conseil ! reprit Brissac , je vous ai conseillé tout autre chose que ce que vous allez faire. — Oui sans doute, reprit alors le Régent , tes paroles ont exprimé un autre projet; mais tes regards , ton maintien, m'ont bien convaincu que tu voulais me secourir, me servir, n'est-ce pas? hé bien ! ta présence a suffi pour ui'inspirer le seul parti qui me convienne; je vais l'exé-^ cuter. Reviens dîner seul avec moi. Peutêtre t'emmenerai-je ensuite attendre à Versailles le temps nécessaire pour recevoir des nouvelles des voyageurs.... J'ai besoin de la contrainte de Versailles pour m'y sentir moins gêné qu'ailleurs. Ce sera donc la ' première fois qu'au lieu de fuir l'ennui, j'irai le chercher ! — Quel dommage ! repris Brissac ; que de talens perdus ! — Et qu'en Élire , mon pauvre garçon ? reprit le Régent :
a6 MADAME DE PARA^ÈRE
je te conterai tout cela ; il est bien juste que je t'ouvre mon cœur^ puisque vous y valsez le baume salutaire d'une bonne et fi^anche amitié. Mais laissez-moi donner des ordt^s.
et m'habiller ensuite. Revenez à deu^c heures ; passez par mon petit escalier; vous ne rencontrerez personne , nous dînerons tête à tête. »
Brissac étant revenu , « On est déjà ^ lui dit le Régent^ sur la route de Dijon ^ et madame de Farabère sera bientôt sur celle de Normandie. . . . Mais inangeons un morceau 9 et partons pour Versailles.
J'ai fait dire à Dubois de travailler à Paris, d'y attendre mon retour, d'y préparer un gros portefeuille. Je n'ai voulu voir ni Brancas •, ni CaniUac; j'ai écrit deux mots au duc de Nevérs, et ïui
' Le dac de Brancas vivait à la cour du Palais* â.oyaI dans la familiarité la plus intiitiè; mais àià AiiliéU iftâme dé sé^ déisoiTdt^s , le Rég<dnt ftVâi€ sa tracer uae ligne de démarcatkm entre ceux qui
ai .nuuidé que j'allais à YersaiUes y et peutêtre pour y |>as$er quelques jours» Je l'ai fait dire aussi au duc de Saiut*Simon ^ en ajoutant qu'il ne tenait qu'à lui de venir me voir, d la cour. Mangeons vite un morceau, et partons. Qui m'eût dit autrefois que j'eusse quitté Paris pour Versailles avec autant d'empressement , je ne ' l'eusse , ma foi^ pas cru. Voilà ce que c'est que de vivre, m<m <iher Bris^acl la vie apprend, qu'il ne faut jurer de rien.— Ma foi, lui répondit Brissac, je ne crois pas que la mienne m'apprenne jamais cela, et dussiez-vous vous moquer de moi, je vous réponds que je jurerais fidélité à ma maîtresse, sans craindre de me parjurer tant qu'elle me serait fidèle. » ,
C'est en causant ainsi qu'ils se trouvèrent à Versailles, où Brissac ayant suivi et laissé
avaiekit part aux affaires et les compagnons de ses plaisirs^ ce qui foîsak dire spirituellement au duc de BrMicas : /*<» beaucoup defaçeugr, et n'ai nul crédit»
a8 MADAME DE PARABÈRE
le Régent chez le Roi y alla faire quelques visites , et vint le soir chez madame de Ventadour^ où il rencontra madame la duchesse de Duras.
« Il est donc vrai , lui dit madame de Yentadour ; M. le Régent couche à Versailles , y reste demain , et vous y amène au lieu du - Cardinal ou d'un ministre? Allez-«vous bientôt entrer au conseil? — On le dit fort , madame la duchesse^ reprit Brissac^ et beaucoup trop ce me semlile pour que M. le Régent en vienne à son honneur. — • Et pourquoi pas? reprit madame de Ventadour; n'est-il pas venu à bout de faire Dubois cardinal? — Oh! reprit madame la duchesse de Duras , je ne trouve pas que ce soit la même chose : car Dubois, cardinal, a fait rire : etBrissac, ministre, ferait peur. — Mais, reprit madame de Ventadour, quand le maréchal de Villeroi enleva au maréchal de Gatinat le commandement de son armée , tout le monde eut peur aussi, et nous avons
vu cela se passer sous Louis XIV. C'est un grand exemple pour son neveu. Ainsi ^ le plus sûr pour nous , madame la duchesse , est dès ce moment de demander à Brissac ses bontés. Pensez-y un peu sérieusement | et vous serez de mon avis. — Oui-dà , reprit madame la duchesse de Duras, nous ferons bien de nous envoyer écrire chez Brissac. — Cela serait fort habile, répondit Brissac; car je ne sais pas trop où je coucherai. M. le Régent m'a pourtant dit qu'il me donnerait une chambre , mais où? Je ti'en sais rien; et me voila sans avoir appris ou pu deviner ce qu'il veut faire ici de moi. — Hé bien ! reprit m^adame de Ventadour, madame la duchesse de Duras et moi, qui sommes, eomme on dit, de vieilles et fines mouches, nous allons vous apprendre le secret du Régent ; écoutez : Son départ de Paris, et son séjour ici , est pour la cour de Versailles l'annopce d'une grande aventure à la cour du Palais-Royal. — Sai^s doute, reprit madame
3o MADAME DE PARABÈAE
de Doras , il est clair que M. le R^ent a eu le malheur de tomber dans la dis^ce de quelque illustre coquine : et que pour en cacher la honte à Paris y il vient montrer sa puissance a Versailles.
« Comm^it^ reprit Brissac^ savez-vous cela? -*• Qui que ce soit ne nous en a dit un mot y continua madame de Duras ; mais nous ne sommes pas moins sàres d^en être parfaitement instruites. — ^Je vois, reprit Brissac , que, sans tirer les cartes , vous alle^ dire la bonne aventure de M. le duc d'Orléans et la mienne* Celle-ci est très bonne pour moi , puisqu'elle me procure , ce me semble , le bonheur de vous ^muser ; mais puisqu'il en est ainsi , apprenez-Bioi donc pourquoi je suis à Versailles ; pourquoi M. le Régent n'y a pas mené toute autre personne que moi , et surtout un ministre , car y restant deux jours , il doit y donner quelques signatures ; et vous me voyez réellement étonné qu'il n'ait point amené ici le Cardinal. — Mais ,
ET LE RÉGENT. 3i
reprit madame de Ventadour^ au lieu de venir travailler ici, s'il y venait danser?
— Oh I dit madame de Duras , le Cardinal est bon à tout; il est bien vrai que s'il nous priait de danser une contredanse, npus pourrions bien ne pas aller en mesure avec lui ; mais ce n'est pas tout cela. M. le Régent n'a pas douté qu'en vous laissant à Paris , vous ne vous occupiez à raccommoder se^ affiiires et ne les gâtiez encore plus : il les a donc confiées à Dubois, saobant bien que si Dubois, en sa qualité de coquin , voudrait les rendre pires, il est obligé, en sa qualité de nûnistre, de les rendre bonnes* — Ainsi indépendamtment de vos premières bontés pour moi, vous ne dédaignez pas, reprit J^issao, de me parâitre infiniment aimables I j'en suis déjà confus; mais vous ne sauriez croire combien.ee que vous me dites me parait extraordinaire et curieux. Vous êtes assurément les dignes héritières des druides vos ancêtres; vous devinez l'avenir.
3s MADAME DE PARABÈRE
(( Nous le voyons, dit madame de Ventadour , et ne le devinons pas. Aussi ce que nous vous disons, est-il vrai, sans exister peut^tre en ce nuMnent ; mais comme tout est présent pour nous , vous ne sauriez vous croire trompé que de quelque^ heures sur le cadran que vous regardez sans cesse, et su:^ lequel nous ne jetons jamais les yeux. Voilà ce que c'est, Brissac, que d'être de la vieille cour. — Permettezmoi l'ime et l'autre, reprit Brissac, de tomber à vos genoux et de les baiser. Je vous voyais tout à l'heure sortir des forêts de la Gaule, vous me transportez maintenant au milieu de la cour, de Louis XIV. Bon Dieu! quel siècle ! -r-Sans doute, reprit madame de Ventadour , c'est à la cour qui forma ce siècle , quoi qu'on en puisse dire, que Molière trouva son Misanthrope et son Tartufe; que Racine vit les jeunes princesses , modèles d'une telle perfection qu'il n'avait pas d'exemple sur le théâtre , et qu'il
y reste saxïs imitation. C'est à la cour de Louis XIV que Bo6suet , Gondé et Tuiienne se rencontrèrent. Les grands hommes font naître les grands événemens, lesquels à leur tQur {«^parent Les grands écnTains. On ne saurait dire que des sottises sous le règne d'un sot y et que des extravagances sou^ le règne d'un extravagant : il n'est permis qu'aux savans d'avoir toujours le sens commun, parce que, heureusement pour les sciences, rien n'est plus étranger a l'histoire du monde que celle de la terre et du ciel. -^ Cela est si vrai, reprit madame la duchesse de Duras , qu'on ne sait ce qu'on dit quand on ne sait plus ce qu'on fait, et cda devient plus difficile à savoir à mesure que l'on connaît daTàntage M. le H^^t. U rend inconcevable ce qu'on voit et ce qui se passe; cap on ne saurait douter qu'il ne soit app<4ë à remplir les plus haioites destinées. Valeur, esprit, talent, bonté, séduction; qu'attendil pour £»re usage de tout cela?
34 MADAME DE PAftABÈRE
« Il semble^ en efiet '^reprit madame de Ventadour, que tout lui soit égal, jusqu'à ce qu'il soit le maître de tout change. Mais qu'il y prenne garde : gare qu'il n'arrive à son système politique la même chose qu,'à son système de finance. J'ai fort bien .com-t pris ce que Melon et Du Tôt m'en ont dit. On n'avait k craindre que la cupidité pipblique. M. Law ne pensa qu'à l'exciter , et M. le Régent ne put résister à ce torrent d'espérances et d'illusions. Les x^ifires ne font pas tout en finances. . . — Et encore moins en politique y reprit madame de Duras ; aussi ne sais-je ce que M. le duc d'Orléans médite. Je craindrais presque pour la France; on dirait qu'il en prépare la ruine. Il a,ré-r pandu aûtoW de lui une dissipation dans les mœurs et dans l'esprit^ à laquelle rien ne résiste y et par conséquent avec laquelle rien ne subsiste long-temps : c'est à peu près mot pour mot ce que notre ami M. de Saint-Si-^ mon me dis^iit encpre il n'y a pas huit jours.
Kf LE RÉGENT. 35
« C'est oe qu'il me disait aussi y ajouta madame de Veçtadour^ et à propos de ses «propos^ il feut que je vous raconte ce qui lui p^sa par la tête à la suite d'une conversation sur tout cela. Il se lève tout à coup, se met à la cheminée devant moi y n'ouvre pas la bouche y me regarde long-temps y et puis me dit : « Madame la duchesse > en votre quaa lité de gouvernante des enfans de France, (^ ne pourrifâs-vous pas battre M. le duc d'Ôr- «. léans? — Hélas! lui dis-je , je ne demande- « rais pas mieux dé traiter le neveu en fils de « famille. Dieu veuille qu'en connaissant les {( charmas et les défauts de sK)n esprit, je ne « pénètre point les secrets de son caractère; « .mais je tremblerais que pour le corriger, « mes effi>rts ne fiissent aussi impuissans que « les vôtres. » Pour vous , mon cher Brissac , continua-t-elle , aimez-le , car il est bien aimable , et servez-le , car il mérite bien d'être servi par un brave jeune homme comme vous. — ^Si vous croyez seulement, rq)rit
Brissgic en pref»Mit comgé d'elles y aTOÎr en^chantë ma raison y je tous asstire que vous axez fait encore |^his d'impression sur mon cœur. Puissé^'e vous apprendre un jour comiHen ce que j'ai rhohtieur de tous dire est Téritable I »
M. lednc d'Orléans sadhant BrissacreTenu dans sa chambre , lui fait dire de descendre dans la sienne. « Pourquoi , hii dit-il , n'es-tu pas entré tout de suite chez moi? — Ma £>i^ dit Brissac^ j'allab faire annoncer à Votre Altesse Royale que j'ai la migraine, et que j'allais boire de l'eau chaude et me coucher.* -^ Tu n'aurais pu dormir, lui répondit le Régent ; il faut donner quelque chose à boire et à manger à la migraine : c'est un axiome de l'abbé de Chaulieu et de La Fare : on les croyait iTMgnes et gourmands, pas du tout ; ils étaient sujets à h migraine , et s'en guérissaient à table. J'ai ici de la tisane de Champagne, Toilà celle qu'il £iut encore aux gens qui se portent bien; car, pauTres hu-
ET LE RÂGEîiT. ^7
makis qaê xio^u «oimxie», nous avcMji»>tou^ jours besoin de reioèdes, J^ai donc partout dé cette Jâsauae ^ et xkoxks en boirpûs en nian-< géant un poulet ; ensuite nous ir<ms nou»
conck^ comme des poule», le movcaau dans lebec. Je yiens de me haignef > je m'eb trouve* bien ; je suis moins agité , et j'espère donuîr un peu* — Etmcd , beaucoup^ r^rit Brissac.
-*— Hé bien ! lui dit le duc d'Orléan», pré-* parons^nous au soxnmeiK Fais-miOi de lamiO* rale^ tu m'ennuieras^ je bâillerai bientôt 3^ tu bàiU^as à4xm tour, et nous ronSLerons^ en nçus. mettant a\i lit. »
Le cbeTalier de Brbsac évita donc ainsi
les questions de M«^,le duc d'Orléans , et«sar-»< tout il évita de lui parler de la ccmversaticm qp'il venait d'avoii?, avamt d'en trouver une occasion fevcnrable.
Le lendemain arrivé ^ M. le duc d'Orléans reçoit, toutQ la cour, monte chez le Roi, le suit à la cliiq>ellej revint à son dîner, par«> tage de la manière Ift plus aimabk les soins
que madame de Venttfdom-etM. de VOIeroî prenaient de sa jeunesse trop languissante;* retourne chez lui , y donne un grand dîner, et fait entrer ensuite successivement les ministres dans son cabinet ; va le soir rendre une visite à madame de Ventadour, rentre chez lui pour y recevoir les belles dames et leur donner a souper, est poli avec les' hommes, galant avec les fenmies, et leur propose enfin un bal pour le lendemain. « Si vous avez la bonté, leur dit-il , de vous rendre chez moi à six heures , vous y trouverez le Roi : il n'aiu^ pas encore l'honneur de danser avec vous , mais vous lui donnerez d^ une fête ; nous souperons ensuite, et k minuit le bal commencera. pour nous. »
Chacun se regardait et le regardait; on en était charmé. Jamais il n'avait joui du plaisir d'étonner et de plaire autant ; enfin , lorsqu'à sept heures du mtatin , le bal étant fini , Brissac et le Régent restèrent seuls l'un devant l'autre : (( Qu'en penses-tu, dit^il.
BT LE RÉGENT. 3g
mon cher Brissac? — -Momeignaur yeutil le savoir franchement ? — Franchement y dît le Régent. — Hé bien ! reprit Brissac y je n'y comprends rien ; mais je suis dans l'enchantement. A qui en avez-vous dcmc? — J§ gagne ainsi > r^rit le Régent en haussant les épaules j le temps du retour de mon coiu^rier. Il a bien fallu occuper la cour de plaisirs pour l'empêcher de s'occupa de mes ennuis I mais ils vont finir^ j'espère ; nous allons tout de suite à Paris. Mon honïme y doit étire de retour au plus tard dans quelques heures^ et en l'attendant nous sommes assez' fatigués pour dormir un peu y sans avoir besoin de bailler comme k notre téte-4i--téte d'hier; n'est-il pas vrai? Tu coucheras dans le lit de ma chambre de bains , et dès que mon courrier me réveillera , je te fwaî appeler, w
Tout cela étant exécuté , et le courrier ^;ant arrivé ^ M. le Régent dit à Brissac en se réveîHant : « Hé bien l madame de j^ara-
4o MADAME DEL PARAftÈHE
bère était à Dijon avec Berii^hen. Elle a fait le diable : mais la voilà exilée dans sa teire en Normandie; die y est arrivée sans s'arrêter un moment^ ma*tr*K>n dit , etdans un état horrible ; que faut-il faire ? — Ma foi y monseigneur^ Je vous le dtknande* '^-r' La secourir d'abord ^ reprit le R^ent^ la bonsoler ensuite y puis la ramener. — Voilà bien des choses ^ Monseigneur^ pour m'en charger .: vous la dites malade , je ne suis pas médecin; vous la dites désolée , votre abbé d'Âlègre la consolerait mieux que moi.
Ce que je fierais mieux que personne ^ c'est de j^as la ratintner d'un trait* Mais voudrat-elle partir^ me suivre^ arriver? Je n'en crois rien. Si vous me voyez amver sans dle^ vous croirez sans doute n'avoir aucun reproche à fisdre à mon dévoûment pour Votre Altesse Royale; nfids bien à mon esprit^ mais bien à mon adresse. — Croyez^ m<m cher chevalier^ reprit le Régent ^ que personne ne réussira , si vous ne réussissez pas. — Ce
que je crois , monseigneur^ c^est que vous vous moquez de moi , et oe n'est pas trop roccasion. — • Je ne prétends pas, répliqua le Régent, que tu fasses des vers comme Chaulieu, et que tu parles comme Brancàs ou Nevers; mais si^ madame de Parabère n'a pàsr plus d'esprit qu'eux tous , aucun d'eux n'en a autant qu'elle y et pai!* conséquent ne s»irait la hattre en employant les mâmes armes* D'ailleurs , elle n'aime aucun d'eux , et les estime encore moins ; mais elle vous fait l'honneur ainsi qu'à Saint^imon de vous détester. £31e m'a souvent dit de toi qu'elle doutait que nous vinssictfis a bout de vous. Il est sé,vère pour moi y ajoutaitp-ellé , mais plein d'honneur. Si quelqu'un peut réus&ir auprès d'elle , c^est donc toi , mon cher Brissac ; elle saura , en te voyant , tout ce que tu peux lui dire. Ainsi parle beaucoup ou peu, c'est égal. Elle neii'attend pas non plus, qu'en te remettant une lettre pour elle, je lui aie préparé le plaisir de la déchi-*
4a MADAME DE PARABÈRE
rer derant toi. Mais , en nne fois comme en
mille y je suis sAr cpi'eUe te parlera ; et je
T€ux savoir ce qu'elle t'aura dit.
i< C'est donc là tout y monseigneur? reprit Brissac. — Oui, tout, lui répondit le Ré-
gent; tout, absolument tout. Ainsi tu peux partir demain matin. Combien faut-il pour arriver la? huit ou neuf heures au plu»; vous souperez ensemble. Si tu reviens le lendemain , je compterai sur une grande colère de la dame ; si tu restes un jour, je serai tenté de croire que tu l'as rendue douce comme un mouton : ainsi reviens le lendemain si tu n'as rien gagné , et reste si elle t'y engage. — C'est donc absolument tout, monseigneur? — Oui, d'honneur, mon cher chevalier, lui dit le Régent en l'embrassant. J'espère ne te revoir que le troisième join* ; s'il en est ainsi, vous aurez encore diné avec elle : je nt? t'attendrai donc que de onze heures à minuit , et tu me trouveras seul dans mon cabinet, »
Et LE RÉGENT.
Le troisième jour arrivé , et minuit pas encore sonné , Brissac était chez le Régent.
u Hè bien ! mon cher chevalier,* comment est-elle? Que t^a-t-elle dit? J'avais peur de te revoir hier. Que vas-tu m'iapprendre ? -- Plusieurs choses , reprît Brissac ; mais Vôtre Altesse Royale veut-elle tout savoir, ou seulement ce qu'il feut qu'elle sache ? — Je veux , lui dît le Régent , tout apprendre. — Hé bien ! monseigneur, à peine annoncé dans la maison , Félicité vint à ma rencontre :
« Ah î c'est vous , monsieur le chevalier, me « dit-elle; madame, en entendant une chaise « de poste arriver dans la cour, craignait que « ce ne fôt tout autre, Va voir , Félicité , w m'a-t-elle dit , si c'est Canillac, Bràncas ou « La Fare. Je vais dire à madame que c'est « vous r vous la trouverez très soufirante (c dans son lit. — La fièvre? dis^jè. — Non , « pas tout--à-faït , reprit-elle, mais de l'agi- « tation. Cependant depuis son retour elle w ne parle presque plus. Elle m'appelle sou-
(4 vent^ quoique je ne bouge de sa chambre; « j'arrive à son lit; j'étais là ^ lui dis^je^ ma^ a dame. -^ Met&^toî plus près* de moi^ Félitf cite; prexids une chaise, appuie^Ia contre a mon lit y reste-s-y« Et puis elle se retourne « de Taotre côté , et ne dît plus le mot.,-— i( Prend-elle c{uekpe nourriture? lui dtr M mandfli-je. — Elle mange du fruit et un « peu de pain », me répondit Félicité. Et c'est en parlant ainsi que nous traTersâmes les antichambres et le salon. Félictlé me ditalcH*» : u Restez ici un maïuent y monsieur le cke** (c valier, je vais vous annoncer : voire préci sence Tétonnera encore asse^, quoiqu'elle (c ne puisse plus^^ «i être trop saisie* » Quel** ques mstans après PéUcité m'ouvre la porte, et j'entre, u J'ai mieux aimé vous recevoir t< dans mon lit, me dit madame de Para-n K bère , que de vous faire attendre 5 et (( dé retarder moi-même le plaisir de vous M voir. Mais permettez à Félicité de vous i< mener dans votre chambre ; car dussiezr-
ET LE RÉCÎENT. 45
« VOUS m'être toujcmrs sévère , je vous re* « tiens au moins demain tout entier; et pen- « dan^que vous fcret votre toilette , je ferai la « mienne. » — w Eh bien ! qu'as«ta répondu à cela , mon cher Brissac? lui dit le Régent. — Ma foi , monseigneur, je crois n'avoir pas ouvert la bouche y et m'en être tiré avec des révérences, des regards, et peut-être quelques mots qu'elle ne me donnait pas le temps de proférer, et que je ne cherchais pas à rattraper. — La coquine ! reprit M. le Ré^tit, comme elle est maîtresse d'elle-même! — Vous commencez donc , reprit Brissac , a ne la plus plaindre autant. — Sans doute, mon cher chevalier, j'aurais voulu que vous la trouvassiez un peu malade ; oar je connais son esprit en santé , et je n'aurais pas été
ftché que vous la trouvassiez un peu abattue : mais voyons , poursuis. — Hé bien !
monseigneur, elle m'a fait demander sur le soir si*ma toilette était faite , et si je vou* lais descendre. f< ficAs souperons de bonne
46 BfADAME D£ PARABERE
« keure^ me dit -elle en mç yey^git; car «j'imagine que le voyage et le grand air « vous donnent de l'appétit : nous soupe-^ « rons aussi tête à téte^ car la compagnie a que M. le Régent m'a donnée pour ar- (t river ici avçç moi, a eu la' discrétion « d'y entrer à peine ; et jusqu'à présent , i< loin d'être tentée d'ouvrir ma porte à « qui que ce soit, je me suis enferméç « entre quatre rideaux. » - — « Hé bien ! chevalier, qu'as-tu dit à cela? -r- Et que répondre, monseigneur, à une chose aussi vraie et dite aussi simplement? — Ah! reprit. . M. le Régent , comme elle me touimente encore ! Comment ! point^de reproches , de justifications, d'amertume ou d'aigreur?
—^ Rien du tout , reprit. Brissac ; un prodigieux pouvoir sur elle-même , une grande liberté dans l'esprit, et une politesse exquise. — La voilà tout entière ! reprit M. le Régent, rien n'en peut venir à bout. Mais ' pardon , cher Brissac , ^ursuis. — Hé bien I
mom^gneur^ dès que oôus fômes à table ^ et qu'elle eut fait retirer les domestiques : « Vous croyez bi^i y monsieur le cheralier^ a me dit-elle 9 que je ne me méprends point (( sur ce qui ine procure l'honneur de voua « recevoir. Je ne dois pas vous laisser la « moindre incertitude à cet égard. Mais en « me permettant de ne tous parler que « demain de ce qm nous occupe l'un et « lautre^ trouvez bon que je vous assure « que je suis x^harmée que l'esprit de M. le « Régent ne l'ait pas égaré dans le choix « qu'il avait à faire parmi ses intimes ^ (( pour obtenir de l'amitié de l'un d'eux de « venir de^sa part ici. » Cela dit^ elle cessa d'être sérieuse y sans afiecter d'être gaie ; devint extrêmement aimable , sans aucune coquetterie dans l'esprit ; et le souper fini y dans lequel elle ne prit qu'un potage et une aile de poulet^ elle me proposa six rois de piquet , afin y ajouta-t-«lle , d'avois l'air de faire quelque chose en ne faisant pourtant
4S MADAME DE PARABÈKE
rien ; et tout le temps du jeu y elle parla si agréablement de choses indifférentes y quHl me fut impossible de prévoir ce qu'elle me dirait le lendemain. — La voilà encore ! re^ prit M. le Régent , la voilà toujpnrs! Enfin , chevalier^ venons au lendemain. — Son oon- ^ergey reprit Brissac, en me oondiiisant la veille dan& ma chambre y m'avait offert^ de la part de sa maîtresse^ de chasser le matin dans le parc avant de venir déjeuner à onze heures' avec elle y et n'ayant rien de mieux à faire y j'allai me promener avec un fosil. A peine allions4ious déjeuner^ qu'elle mè dit y en versant du choQolat. <c Trouvez bon , monsieur « le chevalier^ que nous ne causions qu'après « le déjeuner, et si vous le voulez bien , en « nous promenant dans le jardin. -—Hé bien!
reprit M. le duc d'Orléans, quand il fidlut qu'elle parlât, qu'a-t>-elle dit? — « Si vous i( avez douté , me dit-elle alors , monsieur H le chevalier , que je fiissc charmée de vous u voir^etnonpasunautreamideMJeRégent,
(( VOUS s«rez lûentdt persuadé que rien n'est ce moins com{dimentetir ^ mais que rien n'est « plus sincère. Je sais que tous ne pouvez (f me soufirir : permettez-moi de ne pas m'en « plaindre ; mais aussi je sais que vous ne er cessez de conseiller à M . k Régent de re- K noncer à moi , de m'abandonner, et per- (f mettez-moi Se vous en remercier. Vous « poiïvez maintenant, continua-t-elle , m'en- « trelenir de ce dont M. le Régent vous a « chargé pour moi. — Il m'a déterminé, lui (rcSs-je, à venir chez vous, madame, en me (c parlant avec une donleiu* extrême de votre « rupture; il m'a paru , continuai-je, extrê- « mCTient jaloux de Beringhen. — Oh I oui , « dit-elle, il lui fait cet honneur; et, en (( vérité , je ne sais comment il est devenu « suspect , car il devait rester ridicule : cela a n'a pas le sens commun. — Cela sera aiissi « peu raisonnable cpie vous voudrez , re- (( pi;is-je; mais disconviendrez-vous que cela « ne soit naturel? » — Hé bien , interrompit
So MADAME DE PARABÈRE '
h Régetlt y q|çtVt-6ll6 répliqué à ta réponse? .^^ Un mam^eftit ^ mameîgneur ^ yéici la sietitie : H Naturel^ ditefr^Yous? vous poiivez « \e croire^ inaidje Tottsaasore qu'il n'en est « rien. » -^ Comment I reprit le Régent ^ elle a entrepris de te prouTél* que cela n'était pas naturel? ^— Oui, motis^igneur. *«^ Oui^ monseigneur I r^rit le Régent; tu oroii»
peut^tre qu'elle en eit Tenue à. bout? •— Pas mal , dit Brissàc* —, Parbleu 1 reprit M. le Régent 5 il île manquait plus tpe cela. J'ayais cru. envoyer mon cher cheyalier danois à cette Âmûde ^ et le Toilà îenckant^ lui^^méttie. — » Je ne le suis f . monseigneur^ que de votre esprit ; mais pourquoi ne pas convaûr dû faits inoontestables?.'-^ Hé bien! sachons donc^ reprit le Régent^ les fait» dont je ne saurais disconvenir» — Hé biëni réprit Briasac^ voici oe qu'elle m'« dit : je ne vous le répéterai point sans doute ilvec cet art qu'elle met a tout dire; mais vous devinerez ce qu'elle seule peut eiqnrir'
ET LE RÉGKKT. 5t
mer. SKe prétend que votre j^tlousie contre Beringhen^ loin d'être naturelle, c'est^-àdire chamelle 9 est tellement spirituelle^ ^'elle €i9t absolument idéale : «t je vous jiure que je n'ai pu rësâster aux preuves qu'elle est venue à bout de m'en donner ^ et oda sans qu'elle eût à en rougir , ni que je pusse , moi j en être embarrassé. C'est à la suite de cette oonversaliQn qu'elle m'a dit vous avoir [»t)pofié de £iire ses noces avec Beringhen. -^ Gomment^ elle t'en a parlé , mon cher Brissac? -^ Assurément y monseigneur; .mais GFoyixnt (pie mon esprit est moins amoureux que le vôtre d'étranges voluptés^ elle n'est entrée avec moi dans qiielqi»es détails sur ce projet xpae pour me faire seatir qu'elle, vous avait proposé la chose la plus singulière y aiSji de vous faire prendre la résolution la plus sage«
« Et dis-moi, Brissac, l'a-t-dle encore ce projet? «^ Elle en a changé, monsei-^ gneur , et je puis vous Pannoncer. — Est-il
5a MADAME DE PARABÈRE
vrai, Brissac? — Très vrai, monseigneur; je ne pi'étends pas qtie celui auquel elle s'arrête vous soit infiniùient agréable. Ge-^ pendant , quelle que soit la paix qu'elle vous propose^ je pense que vous en signerez le traité. Mm puisque vous voilà sûr de votre fait, que vous êtes son maître, ne le serez-vous jamais de vous-m.ême? J'espère que vous l'êtes du nloins assez pour souf£rir qu'en ce moment je réclame l'exécution de la parole que j'ai reçue de vous avant de partir, monseigneur : j'ai des raisons si fortes pour TOUS en presser, que sans cela je ne retourne point chercher madame de Parabère, qui pourrait bien ne revenir qu'avec moi , et n'aurait plus l'honneur d'approcher de Votre Altesse Royale. Ainsi, monseigneur, chassez madame de Parabère et Dubois , et tout sera dit alors , sans avoir parlé; ou bien, faitesr-moi comprendre, ainsi que vous me l'avez promis , pourquoi vous ne sauriez vous détacher ni de l'un ni de
l'autre. — Camment y tu penses encore à tout cela, mon cher Brissac? — Oui, mon-* seigneur, et plus qu'en tout autre moment, — Eh bien ! lui dit alors^ M. le Régent , il faut céder à ton impatience et .surtout à l'estime que tu m'inspires. Mais comment te feraî-je lire dans le grand livre du monde, à peine ouvert pour toi, beaucoup de choses qu'on ne voit point ailleurs? — C'est, reprit Brissac, ce que madanue de Ventadour et la duchesse de Duras disaient dernièrement à Versailles, en m'appi^enant votre bonne aventure et la mienne : en me disant pourquoi vous étiez a Versailles, pourquoi vous m'y aviez mené avec vous, pourquoi vous aviez laissé Dubois à Paris, pourquoi.... — Je te jure, reprit M. le Régent, n'en n'avoir pas dit le traître mot à qui que ce soit. — Aussi , n'ont-elles eu garde, nionseigneur , d'accuser personne d'avoir trahi votre secret , car elles prétenjdent au contraire n'avoir eu besoin d'au-
cune oonfidenoe pour le saroîr • — Eh bien !
reprit le Régent, pourquoi ai-je quitté Paris? — A cause, mWt-elles dit, d'une rupture entre Votre Altesse Rojale et Tiine de ses coquines. — Pas trop mal , reprit le Régent ; mais potu*quoi ai-je été à Versailles? pourquoi y ai-je donné un bal? — Afin , reprit Brissac , de couvrir par le bruit de cette fête les murmures de Paris sur cette histoire. — C^est assez bien tu , continua le Régent , et pourquoi t'ai-je mené avec moi? — De peiu* qu'en voulant raccommoder vos affaires à Paris, je ne les gâtasse. — Et pourquoi ai-je laissé Dubois à Paris ? — Parce que vous savez , monseigneur , qu'en sa qualité de premier ministre il est forcé de vous plaire, lors même qu'en sa qualité dé coquin il aime^ rait mieux vous nuire. ■-— Ma foi , reprit le Régent, je reconnais vos sorcières et mes vieilles amies : tout cela est presque vrai, j'en conviens. — Vous voyez donc à pré-
%T 3LE igËPEïiT.
seut ^ mon^ign^ur^ lui 4it Brîs^ac , q^e la
pl\l$ jsidijOlQile y $i longue; G?i^,ien vérité, il M iiie r^e plu?: <pi% qçpipre^drç /50i»r-
d«ft vert^j a?*}çr 1^*1 (J'ftsprit^ dp f aie??», %Qm, 9'âtQ« que le plus ^ipiable d^s hoîUrr 1»^ , »fc| ^pn pç^* )^ vpl^;!^ puji^iit , le plus mi^cwbk* -T Afcî itfclrjsprjlt Iç I\4g^t, tu 1^ ir^èMs jiU;^^TOion d^ P^J-êfidj^ qu^ Jl/ç ^c de S^injt^ipu)9 ^ fait pow ^ cbmpjçllç <|u'il a f^ in'ouvrir, et d^s kquf Pe .fi^surémçïjli . .il ^ vp^lu i|\e faire entrer. Mais ppfjr itnifeçHer ooiurf , 4^ iBPW^ autant ^qu'il ert po^$iWe, éç0lrte^W9i- J^ suis wieypu de lipuis SiVj la Çpur des JPiairs a fait droit k mpn ^nppn]test^le prétention à h régence.
L,e rx)y?wi*c , |te;l qu'U éteit Jiorsque j'en ai pri$ l^ ropes p él^it donc un véritable déppt en mes mains , et celui que je devais rendre à l'héritier du trône, à Louis XV. Vous savez tout ce cju'on a répandu sur mon
56 MADAME DE PARÂBÈRE
projet d'en feire descaaidre l'enÊint royal qui m'était confié^ pour y monter moimême. JLe maréchal de Villars osa me dire un jour en plein conseil : Nous sommes très persuadés que vous désirez la me du Roi y comme nous la désirons tous tant que nous sommes; mais il n'y a personne qui puisse s'étonner que vous portiez vos vues plus loin\ Vous devez savoir enfin que, dernièrement encore, le Roi étant malade , la duchesse de La Ferté *, assise au chevet de son lit, osa dire, après avoir examiné son visage : H est empoisonné.
« Quiconque m'eût connu, aurait su que je suis incsTpable d'une infamie. Mais comment être connu de ces gens -là? aussi a-t-il fallu conserver le trône et le monarque, et rester à leurs pieds. Toute autre chose m'était possible, cependant; ainsi il
* Mémoires du maréchal de Villars, t. ii, p. 891.
* Elle était sœur de madame la duchesse de Ventadour.
est bien dair que je n'ai pas voulu faire ce que je n'ai pas -fait. -Mais, tandis que le duc du Maine était assez loécbant en sa fausse modération , et sa fenrnie assez folié en ses noirs projets^ pour feindre de combattre les bruits qu'ils avaient fomentés et fait ré* pandre par leurs complices^ d'autres gens profitèrent de l'inquiétude que ces bruits causaient dans Paris ^ potu* essayer mon ambition. Us l'attaquèrent en xné parlant de gloire^ de bien public^ et de l'honneur de ranimer la vigueur de la France, vieillie avec Louis XIV, en la rajeunissant sous les • former antiques , vigoureuses et sévères des états-généraux. Je me trouvai donc bientôt pressé entre le comte de Boulainvilliers et le duc de Saint-Simon , sans pouvoir et surtout sans vouloir les repousser.
« Boulainvilliers jouit avec justice d'une grande réputation de savoir et de pro- * bité *; et le duc de Saint-Simon d'une
* Boulainvilliers regardait sérieusement l'existence
58 MADAME DE PARABÈRË
haute considération à Versailles et à Paris.
Le brave et sarant Bôulaiovilliers ne dou-* tait pas, en me prourant que les idées dont il m'entretenait étaient anciennes , étoient monàrchiqQes y de rassurer mon esnprit contre le danger des nouveautés, et de m'attacker à ses idées , à mesure qu'il me garaniirait des inquiétudes qui entourent les projets , et surtout les entreprises. Aussi me répétait-il souvent : Que eraignezr^ous ^
du système féodal comme le plus haut degré de félicité dont peut jouir une nation. Parmi ses nombreux ouvrages , on compte six Mémoires présentés au duc d'Orléans f régent de France. Le premier Ae ces Mémoires renferme xxa prpjet pour la coayocatian <ljes éta^généraux ; le quatrième est relatif au débat às& princes du sang avec les princes légitiviés. Montesquieu, dans Y Esprit des Lois, a dit du comte de Boulainvilliers « qu*il avait plus d'esprit que de lu- A mièreSy et phis de lumières que de savoir; mais « que ce savoir n'était pas méprisable , parce que , de « notre histoire et de nos lois , il savait très bien les « graudes choses» »
monseigneur? V expérience est faite. C'était là son argument, mx plutôt son erreur, puisqu'il comptait pour rien l'intervalle de huit siècles. L'expérience qu'il me proposait oomme faite depuis l(»)g*-temps était si nouvelle^ que le duc de Rc^an, qu'on n'appelle pas sans raison le grand duc de Rohan, et ton aïeul, le duc de Brissac, alors gouverneur de Paris, lurent obligés de renoiic» à leurs tentatives de i^volution, quoiqu'il y eût réellement moins d'intervalle' de leur tçmps à celui de Sainte Louis, qu^ntre'lê siècle de Louis Xlli et ' le i^trê. Ttt saiâ etifin que la duchesse du Maine et ^cs beaux esprits , Malézieux et le cardina^i de Polignac , avaient fait proposa par le prince de Cellamare au roi d'Espagne, dont il était ambassadeur ici, de demander la convocation des étâts-«générati3ï; , et d'accepter la régence de la France, quMls lui ofiriraient dès qu'ils seraient convoquées .
Tu sais encore que cette méchante fé«ime.
6o MADAME DE PARABÈRE
. trop bien aidëe par Albéroni, n'ayant pu soulever tout à coup la France contre moi, tâcha d'y parvenir en fomentant des troubles dans la Bretagne : tu peux compter -en outre parmi les élémens de la discorde civile que la duchesse du Maine espérait irriter contre moi , les ëvénemens qui préparèrent le système et leurs suites inévitables.
« Les ennemis de l'État ne devaient pas me pardonner de l'avoir soulagé entièi^ement des dettes qui l'écrasaient, et to peux te ressouvenir aussi de la pitié cruelledu chancelier d'Aguesseau pour les gens que la chambre de Justice devait poursuivre^ et qu'il parvint à rendre plus dangereux , en conservant lem's coupables fortunes. Mais que te dirai-je sur les événemens que tu ne puisses connaître déjà?
C'est pourtant au milieu des mécontentemens qu'ils excitèrent que le comte de BoulainviUiers et le duc de Saint--Simon
me pressaient de convoquer les états-généraux. Je ne les soupçonnais assurémeint pas d'entrer dans les projets qui les fit désirer à la duchesse du Maine : cela m'était im^ possible; les uns et les autres étaient ennemis déclarés et réels. Enfin l'érudition de Boujainvillîers me parut expliquer sa conduite à mon égard, et devoir m'en répondre; et je m'y fiai toujours. Quant au duc de Saint-Simon , c'est autre chose :
je n'ai jamais trop compris comment il aimait tant la pairie et si peu la noblesse ' ;
* Saint -Simoti s'est peint lui-même^ dans ses Mémoires , avec son éloquence véhémente et rapide, son caractère passionné, ce zèle du bien public, cet amour de la vérité, qui semblent l'animer sans cesse , et cet intérêt personnel qui le domine à son insu , « et le maîtrise à tel point , dit Marmontel , qu'il ne voit dans la nation que la noblesse, dans la noblesse que les ducs et pairs, et dans les ducs et pairs que Itd-méme ou leurs rapports avec lui.»
62 MADAME 0£ PARABÈRË
sa manie tient a^urém^nt à de grands trs^ vers dans Fesprité Le sien est trop bizarre pom* être parfaitement juste. Saint-Simon est hargneux ^ quinteux et ambitieux : auss»
ne douté^je pas que. s'il fut né. du temps du cardinal de Retz ^^^loio de céd^à sa supériorité y il lui eût dis[H|l:é mademoiselle de Chevreuse et surtout l'açcheyêché de Paris^ H n'en va pas nK)ins faire des retraites à la Trappe^ et en revient avec l'absolution; à. la bonne heure. Je n'ai pas de, peine non pluB à le croire beaucoup plus hon^ nête homme que les coquins qui intriguent à la cour, à la ville, dans l'Église et au parlement ; d'ailleurs il paraît m'avoir été fort attaché, et prétend m'aimer à la folie.
J'ai donc voulu croire, et suis réellement parvenu à croire que ses passions l'aveuglaient sm" ma position , toute remarquable qu'elle soit , . puisqu'elle est unique , et qu'elles l'empêchaient de sentir que c'esst précisément ce qu'elle a d'unique qui m'é-
£T LE RÉGEVT. ^ 63
loigiiaît de» idées que j'«irais pu avoir dan& une âutue situation;, puisque je n^ poutais leë oondaimier qu'en iHoi seul : aussi ai-^je eu soin de contenir Saint*^iinon dons le»
généralités politiques ^ et de Tempéciier de me confia le secret de ses projets, car alors j'eusse été forcé de l'en punir. Mon secret à moi a dépendu du parti que j'avais pris d'attendre le moment de remettre au Roi son. royaume tel que je. l'avais reÇu^ p(Hir lui proposer de suivre mes conseil»^ ou polir lui annonoér, en cas de refils, qu'il aurait besoin d'employer sa puissance contre ma résolution de renfermer la sienne dans ses «tnoiennes limites. L'ej^emple du grand Condé m'a donné une terrible leçon » Sa gloire fiit unique y mais sa honte doit l'être aussi. Enfin , puisque mon devoir m'empêchera de m'élever au^lessiis de tout, il sera de mon honneur de ne pas ramper audessous.
« Tu comprends maintenant qu'en at-^
tendant un autre ordre de choses y tout me soit é^l dans celui-ci^ excepté la sottise qui m'impatiente y et l'ennui qui m'accable.
J'ai mis un chapeau rouge sur la tête de Dubois, comme on met un haillon^ une guenille au bout d'un bâton, pour effrayer Les corbeaux. Dubois fait peur aux jésuites dans la personne du comte de Noailles ; aux jansénistes dans celle du cardinal de Bissy; et aux parlementaires , dès qu'il les menace de l'éloquence de d'Aguesseau. Tu ne seras donc plus étonné q[ue les représentations ^ les exhortations et surtout les déclamations de Saint-Simon, pour me faire observer les dangers cpie j'allais courir en nomxnant Dubois premier ministre, aient échoué contre l'impudence véridique du faquin.
Ecoute : « Je sais, m'a dit un jour Dubois, « tout ce qu'on vous corne aux oreilles « contre moi, pour vous empêcher de me « nommer premier ministre ; mais qu'avez- (( vous voulu, monseigneur, en me faisant
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<f aecnpétaire d'État? ¥OU9 dëlmrrasser non «e pa» <fea affidre» , mais de» imtportaiikés (« qui enAourén^ le pouvoir. Que désiré-je « maîiAcaaant ai vousi demandai»! le titre ^ die premier mîtiisti^? jqu'on cesse de jouer (Cdux bamrês enrlre; Vous et moi; que tous K iljksvU^ \3m!d h&rjrïère dont ron^ aurez seul a la clef y et qui empédwerat d'arri\ner à tous c< ceux; anai(|uels T€MiSf ne FouTrirez pas. Ma K (brlttn^ dit-^on^ seyait trop extraordinaire? H Ge qui l'est daraBatta^^ e'est que je sois u te seul homme en . France à qui Yotlre « Altesse Royale la puisse faire iiBpuné^ (( ment. A qui potirriez-rvous donner cette (( place y i&iMiâei^eur, qùà ne crût y aToir flr des droits ?Ricfcelîeu, Maasarin, n'osèrent- « ils pas dire qu'elle leur était due? Mais « moi , fils d'un mauvais apothicaire de « Brives-la-GaiDarde, j'eusse porté la livrée (( si mon maître Saint-Laurent en avait eu « une. Je n'ai point de parens à la cour^ ni « dans la robe ^ seul de ma race ^ je suis k
(c VOS pieds. Quant à mon mérite ^ personne w s'avise-t-il de m'en trouver aucun? on sait (( que je ne prétends qu'au botiheur de vous (f convenir ; et quant à ma réputation , (c n'est>elle pas détestable ? Quel parti y quelle « faction y quels intérêts pourraient se rai- (( lier à moi? je suis absolument votre créa- « ture. Ainsi, monseigneur.... » — A merveille, lui dis-je, je n'ai pas un plus indigne homme à prendre , ni un meilleur choix à faire : tu seras nommé demain ; mais que la tête ne te tourne pas , ou tu seras à Bicêtre aprèsnlemain. » '
^ Duclos ne raconte pas la chose précisément de la même manière. Le jésuite Lafiteau venait d'arriver de Rjome; Dubois le chargea , prétend l'historien, de vanter au Régent les talens et la conduite admirable du Cardinal , et d'insinuer qu'on s'attendait à le voir premier ministre.
« A peine Lafiteau eut-il. effleuré la matière , que le Régent , voyant où l'évêque en voulait venir, Tinterrompit : « Que diable veut donc ton cardinal? je lui
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Voilà notre traité : voyons maintenant celui que madame de Parabère me propose; car si Dubois me débarrasse des sottises publiques y je dois encore me garantir des ennuis de Tintérieur , et madame de Parabère m'amuse souvent^ nie plait quelquefois ,
« laisse toute raùtorité d'un premier ministre ; il n'est «t pas content s'il n'en a pas le titre! Ekî qu'en fera- «t-il? combien de temps en jouira-t-il? il est tout
« pourri de v Chirac, qui Ta visité, m'a assuré
« qu'il ne vivra pas six mois. — Cela est-il bien vrai, « monseigneur ? — Très vrai ; je te le ferai dire. — « Cela étant, reprit l'évêque, je vous conseille de le « déclarer premier ministre , et plus tôt que plus tard. « •— Comment? -—Attendez, monseigneur. Nous ap^ « proehons de la majorité ; vous conserverez sans ti doute la confiance du Roi : il la devra à vos ser- « vices , à vos talens supérieurs ; mais , enfin , vous <« n'aurez plus d'autorité propre. Un grand prince « comme vous a toujours des ennemis ou des jaloux; «ils chercheront à vous aliéner le Roi. Ceux qui « l'approchent de plus près ne vous sont pas le plus « attachés ; vous ne pouvez pas , à la fin de votre
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m'étonne âan» cease et m'occupe tocçours.
— Ëh bien! r^lprîl ^îssac ^ tlj&ut la reToir^ iBonseigoeur ; et U n^ tient <|u'à tous. EUe veu t s€!uIeEiia»t se rétrouyer telle! qa'elleétaft. Mais comme yom airez exilé Bermghen pour elle 9 et l'avez dtte-raéme exHée pour loi , elle ne reviendra pas sans que je lui annonce
a régence,. VOUS faire noinmer pvemiêr minislare.: cela « est sans exempLç. Faites cet eiieniple âàùb un dutie. « Le Cardinal le sera, comin^ l'ont été les cardinaux « de Richelieu et de Mazarin ; h sa mort , vouâ succé* <c derez à un titre <|ui n'auri^ p^s été étabU pour toi», <t auquel le publie .sei^a accoutumé , ^ue tous aurte& « Tair de pra^dte p|ur modeslie et p«r attadiémént « pour le Iljoi , et voua auiiefl en même tevgos toute <t la réalité de la pu)$s4ncei »
« Le raisonneineiit de Tf vé(|ue fvâppa le Régefot , encore plus sc^ipité par Tennui des affaires ; H ne voyait pli^^ <iue le cardinal Dubois &¥r qui il pàt s'en reposer. Sims appuis personnels , il n'eauBtevaiit que par celui qui l'avait créé;.c0 pa^rti pria^ le Régent n'était arrêté que par la hotiAe dis le déclarer. »
DuCLOs, lifénmr^ êecvets smr'la Régence.
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de votre part ijue vous aviez prié Beiibigheii d'aller la chercher dams sa teime ^ et Aé vi^ v^nir xivec eUe à Padb. — ?- CoBUBUspt i id&e «e ipemt dame pès se passer de Benngben ?
«— J^ n'en sais rîcsi^ monseigDair; mais feeUe est sa i^ésolution. Que sait-on? c'est peulrétF6 une épreuve qu'elle v<eut £Mre sur vous? -r^Fii bieui n^rît M. le Rë^nt, j'en tenterai unie autre mir elle, ie imis éciire à Bet rîngheu ^pie madane de Paonabène ^ vous l'attendez ob^ eljie pour dpeirienir ^^nsèotble k Paris. \om pouvez dès demain aller aniMw* cer cette nouvelle à nwadame de Farabère ; mais de grâce p mon cher Brissac ^ <|ue tout soit telleiaent disposé pour le x^etom^ y ipâ'à l'instant mêm^ de l'arrii^ de Berîngbien çbez madame de Pariabèr^ , elle desceiiide pour le faire monter en voitute. U te sei» facik de ne pas leur ^Qivcier le teoEips de se dif^e ^n n^t auparavant. Ils n'auront riet^ de 9Ûeua^ à laire -qu^ de revenir ici .sans peiv dre un seul instant. Vious direz en route À
Beringhen, que vous avez proposé de ma part à madame de Parabère , de descendre plutôt qu'ailleurs dans sa maison^ et que j'aurai eu soin de feire préparer un souper pour quatre personnes. Du reste, arrive ce que pourra : je pense que vous aurez' tout l'air de voyager dans une voiture publique , où personne ne se connaît et n'ose parler ; cela sera charmant. Tu n'as plus rien à me refiiser, mon cher Brissac , puisque ton amitié a vaincu le silence que>je gardais sur les motifs de ma conduite. Ainsi pars des demain matin. Tu pourras m'écrire un mot avant l'arrivée de Beringhen; car je ne vous attends que samedi au soir. Ce sera quatre jours et demi poul* ces courses , et il n'en faut pas davantage; mais il n'en faut pas moins. »
Le moment attendu étant arrivé, et les voyageurs à peine descendus chez madame de Parabère , M. le Régent lui donna la main pour monter chez elle.
En y entrant 9 on n'y reconnaissait plus rien. Pas un meuble qui ne fïit nouveau^ frab ou magnifique : lustres , porcelaines , • tableaux 9 tout était changé. M. le Régent^ qui la menait partout sans prétendre lui faire rien remarquer , l'arrêta pourtant dans son cabinet de toilette. « Vous voyez , dit-il à madame de Parabère , que votre toilette a besoin d'être arrangée par Félicité. » En eflet , on y voyait des corbeilles pleines de dentelles^ d'autres rem.plies de bijoux; des étofiès pêle-mêle, et des diamans partout. M. le Régent, beaucoup trop délicat pour chercher l'étonnement dans les yeux de madame " de Parabère , et la confusion sur la figure de Beringhen , ne regardait que Brissac. Enfin , il fallut descendre dans la salle à manger. La vaisselle était neuve , superbe. La table était de quatre couverts. Mais Brissac n'ayant plus à dire à Beringhen, et à chaque porte : Passez donc, monsieur, je vous prie, ] aurai Vhonneur de vous.suwre, Beringhen
72 MADAME B£ PARABÈAË, etc.
omt que c'iétait k nioinent ée s'échapper, et4i^)anit.
« Il me â^aoble , dit un momeoit apnès madame de Paràbère à Brissac , que Beringhen a eu Fesprit de de^n^ que notre partie carrée devait devenir un téte-à-tête; n'csl>-ce pas y mon très aimable chevalier ? Mais permettez y ajauta*t>«lle en lui donnant la main^ qu'ei^ ce moment, qui change tant de choses et nous prépare des jours heureux^ je vous demande votre amitië, et vous assure à jamais de la mienne. »
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