‹ Tableaux de genre et d'histoire, peints par différens maitres: ou, Morceaux inédits sur laChapitre 7 sur 47 · M« LA DUCHESSE DE TÀLLARD · texte numérisé non relu

M« LA DUCHESSE DE TÀLLARD

Un soir qu'on s'était mis à parler de la régence , et du système, chez madame la duchesse de Tallard ' j voici ce qu'elle raconta : on voudra bien se rappeler qu'elle seule prend la parole, dans tout le cours de ce récit. (( Qu'alors U y ait eu , dit-elle , beaucoup de

* Madsotie la duchesse de Tallard était fille de M. le duc de Rohan, ptînce de Soubise. £n 1729 elle fut nommée gouvernante des enfans de, France, en survivance de madame de Ventadour.

Le mari de madame de Tallard était fils du maréchal de ce nom, qui, déjà avancé en âge, perdit la bataille d'Hochstet. Ce fut à ce brave et malheureux guerrier que Louis XIV adressa ces paroles si noblement consolantes «Monsieur le Maréchal'^ on n'eâ|

« plus heureux à notre âge! ».

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fortunes détruites, et d'autres faites tout 4'un coup, ce n'est pas ce quîëtontiait, puisque M. Law était parvenu , on ne sait comment, à mobiliser des choses jusqu'alors « immobifes ; les maisons , les terres. Le système avait changé tout cela en papiers qu'on jouait avec fiireur rue Quincampoix. Qu'ainsi on' àppnt y d'utt moment à l'autre , que nels amis, que nos parens étaient ruiilés, et que des inconnus s'étaient excessivement eiiri* chîs ; il faliaït feîen qu'il en fSt ainsi. Maïs ce qui ne me paraissait pas nécessaire, ce qui me surprit , ce qui me surprend encore , c'est l'espèce de vénératioit :que nom éprouvâmes subitement pour les pso'Tenus- que le flot de leur fortune portait dans le moncfe; c'est l'espèce dé respect involontaire avec lequel nous souffrions leurs maussades impertinences. La rapidité et l'éclat de leur fortune ava΀^ut.s2M;i^,.do^^e q;uQlq;ae chose d'étoi^nant ,^ et par conséquent d'ixc^san t. Mais on s'abandonna si bien aux sentiiniens

DE MADAME DE TALLARD. 8i

que la surprise pouvait exciter jusqu'à un certain point , que le système fit une véritable révolution dans nos moeurs. Je veux vous en citer un exemple, et Samuel Bernard , que nous nommâmes depuis le chevalier Bernard 9 me le fournira.

Il faut savoir ^e , depuis Jacques Cœur, personne en France n'avait été aussi riche que Bernard. Gonmient avait^il fait une aussi grosse fortune ? on ne le comprenait pas ; car on sut , lorsque la sienne fit du bruit dans le monde , qu'il n'avait jamais été un de ces traitans qui devinrent, sous le cardinal de Fleuri, les colonnes de l'édifice des finances. Le duc de Noailles, qui sous la régence avait été concierge de cet édifice , iiftagîna , dans un moment difficile , de proposer à Bernard de le soutenir en devenant banquier de la cour, et en prêtant au Roi je ne sais plus combien ; on parlait de douze , de quinze millions. Bernard ayant dit là-dessus au duc]de Noailles : « Ma foi, monsieur le duc,

Si CONVERSATION

quand on a besoin d'une somme aussi forte , cela vaut bien la peine de la demander soimême aux gens : que le Roi m'en parle , et nous verrons. » Le duc de Noailles lui répondit : (( Hé bien y j'irai demain matin à Versailles, et vous saurez, l'aprèsr-midi , ce dont on sera convenu. » A6ssi Bernard reçut-il un billet du duc de Noailles , qui lui mandait : « Le Roi couchera demain dimanche à Choisy ; vous pouvez vous y rendre lundi pour l'heure du lever. Quand vous serez dans l'antichambre , j'irai vous y prendre , et vous introduirai chez le .Roi. »

Bernard ne manque pas d'appeler cela une présentation, et ne s'occupe que de l'hoiîneur d'^étre présenté au Roi. Le lendemain , Bernard étant arrivé dans l'antichambre du Roi, le duc dé Noailles vint l'y trouver :

« Aussitôt , lui dit-il , que le Roi aura fait se^ prières , on ouvrira , et nous entrerons. »

C'est-à-dire qu'à l'instant où le Roi fiit prêt à partir pour la chasse et que Bernard parut.

le Roi allant à lui , lui dit : « Vous vojez , M. Bernard, que je vais à la chasse. La promenade convient mieux à votre âge ; aussi vous laissé -je dans les mains du due de Noailles, Il vous mènera voir ici tout ce que vous voudrez, vous pix)menera dans les jardins , vous donnera à dîner ensuite , et vous parlera de l'argent dont j'ai besoin , et que je vous demande. » Voilà Bernard confondu en révérences, et le Roi parti avant que Bei> nard ait eu le temps de se redresser. Mais le duc de Nouilles s'en empare. « Vous avez entendu , lui ditril , les ordres du Roi , il faut les accomplir. Je vous dirai donc et d'abord, qu'il ne couche jamais dans la chaqibre où nous sommes, quoique vous y voyiez un lit, mais il s'y habille. Passons maintenant cette porte , elle s'ouvre dans un cabinet qui précède la chambre du conseil où nous allons entrer; car vous saurez que, tout jeune

qu'il soit , le Roi s'occupe partout , et particuliCTcment dés finances. Plus loiii , lui

disait le duc de Noailles en marcliant toujours , est un salon assez beau comme vous voyez. On s'y rassemble le soir avant d'entrer dans la salle à manger, où nous voici.

Le service s'en fait par les dégagemens que vous apercevez. L'hiver, on passe dans cette galerie , parce qu'elle est au midi ; et l'été dans cet autre salon, parce qu'il est au nord : il est sur le jardin , et l'on y respire quand on étouiFe ailleurs. D faut aller maintenant flans l'intérieur, que le Roi habite réellement , et dans lequel pénètrent seulement le service intime et les entrées familièpes. Passons par cette porte, et suivez-moi. Voilà les bains , les cabinets de toilette , les garderobes. Ici, c'est la chambre où couche Sa Majesté. Là , se trouve un arrière-cabinet ; mais nous ne saurions y entrer. Le Roi y met ses papiers, et en a toujours la clef dans sa poche. Enfin, puisqu'on ne saurait rien vous cacher, vous voyez ce corridor derrière le lit du- Roi , et cette porte à gauche

au bout du corridor, hé bien ! les méchantes langues disent qu'elle s'ouvre quelquefois , et communique aux appartemens que le Roi ne donne pas aux hommes. Voilà tous les secrets de ce séjoiu*. Vous en savez maintenant autant que nous.

« Il ne nous reste plus à présent qu'à parcourir les jardins. Nous y entrerons par cette porte dérobée, et nous trouverons bientôt de l'ombre. Mais en attendant, mettons nos chapeaux. Voici un parterre que le Roi a fait; mais il trouve fort bon qu'on n'en soit pas content. Ceci vous plaira davantage. C'est un quinconce que le Roi a planté. Vous apercevrez à travers un bâtiment. Le Roi, malgré toutes ses grandeurs , a des goûts simples : il aime la crème et les oeufs; il a des poules et des vaches dans cette fabrique. Mais, au lieu d'y aller tout de suite , prenons ce chemin : il nous conduira à la feisanderie. Vous y verrez beaucoup de faisans de la Chine. Rien n'est

encore plus rare ; mais si tous mouriez d'envie d'en avoir, le Roi .vous en donnerait sûrement avec plaisir, et je me chargerais bien volontiers de hii en demander pour vous.

« A présent , continua le duc de Noailles , je crois que nous avons gagné assez d'appétit pour aller diner. » Ils vont donc se mettre à table ; et le duc de Noailles ne manque pas , après le dessert , de parler à Bernard d'argent , de la sûreté des recouvremens , ainsi que des profits , et de lui demander la réponse qu'il peut porter ^u Roi , de sa part.

« Ma foi , lui dit Bernard , vous pouvez l'assurer qu'avec ces façons-là , on gagne le cœur des gens ^ et que Sa Majesté peut disposer de ma fortune. » Le duc de Noailles l'embrasse. « Votre carrosse et le mien, dit-il a Bernard, nous attendent pour aller à Paris ; mais je veux vous y ramener. Nous descendrons chez vous, et nous y prendrons les àrrangemens dont je pourrai instruire le Roi dès demain. »

L'afiaire fttt donc promptement terminée, dit madai^ae de Tallard en poursuivant son récit, et tout le monde en étant bientôt informé, c^était à qui dirait que M. de Sully ^t M. de Colbert n'en eussent pas feiit autant; que jamais personne n'avait rendu un si grand service au Roi; que M. Bernard était un véritable citoyen , un homme ^'Êtat. C'était doncauçsi à qui le fêterait; on ne parlait, on ne s'occupait que de lui.

Un matin , en revenant de la chapelle , je rencontrai leduca'Ayen*(( Où allez-vous donc si vite , monsieur le duc , que vous ne regai> dez pas le m^onde ? — Oh I me dit-il en riant , j'ai bien d'autres af&ires dans le monde.

Vous savez que mon père est l'ami de Bernard , et que je suis son serviteur. Je vais le prendre chez M. le contrôleur-général pour le mener dîner chez Livry.Vous comprenez que Bernard est enchanté de diner a la table du premier maître d'hôtel du Roi. Mon père et moi avons arrangé tout cela^ — Et le

as CONVERSATION

soir, lui di^je, que faites-vous de Bernard?

— Ma foi , me répondit-il , la journée aura été déjà bien longue pour moi, et je compte le remmener tout de suite à Paris. — Point du tout, lui dis-je, vous ferez autre chose, et beaucoup mieux. Dites à Bernard que vous m'avez rencontrée, et que m'ayant informée qu'il aurait l'honneur de dîner à la table du premier maître d'hôtel du Roi , j'avais cru de la dignité de ma charge qu'il se fît présenter à moi , et que m'ayant assurée que vous n'auriez pas manqué au devoir de me le présenter, je vous avais prié, le plus obligeamment du monde, à souper ce soir l'un et l'autre chez moi. — A merveille, me dit le duc d'Ayen. Préparez-vous a recevoir la présentation de Bernard. Vous pouvez compter siu' mon homme. »

Retournant chez moi, de la chapelle, et traversant les grands appartemens , j'engage à souper tout ce que je rencontre de con-^ naissance. Pe retour, j'invite quelques fem-

mes, commande un bon souper, et me mets en grande toilette.

Le soir arrivé , et une partie de la com-^ pagnie venue, on annonce le duc d'Ayen, et le Yoilà faisant des façons pour faire passer devant lui une figure incroyable. Je ne doute pas que ce ne soit celle de Beniard ; mais tout le monde crut voir M. Turcaret , ou même le Bourgeois gentilhomme. Au-dessus d'une assez belle figure , il avait une perruque immen^, et, siu* sa grande taille, un habit, ou plutôt une espèce de pourpoint de velours noir , veste et doublure de satin cramoisi , brodés en or, et une grande frange à crépines d'or au bas de sa veste : que sais-je ? une cravate de dentelle, des bas blancs brodés en or et roulés sur les genoux ; enfin des souliers carrés , avec la pièce rouge. Je me lève bien vite , prends mon air sérieux et complimenteur, et allant au-devant de lui , dès que le duc d' Ayen me l'a nommé , lui parle du service insigne qu'il a rendu au

Roi 9 çt y après quelques lieux communs y lui propose un brelan. « C'est , lui dis-je , un jeu fort agréable ; on y joue ce qu'il plait, on le quitte quand on veut, — Pour moi , re^ prit Bernard, je ne le quitte jamais ; il mV muse beaucoup , et j'y joue presque tous les soirs , pour m'empêcher de dormir de trop bonne heure. — Hé bien , lui dis-je , pour vous tenir éveillé , monsieur , je ferai votre partie , et je vais proposer à ces dames d'en être. » Aussitôt je prends les -cartes, et les présente à madame de Brissac et a la jeune Flamarens ; elles s'en défendent, u Nous n'avons , me disent-elles , que deux ou trois louis dans la poche ; vous allez jouer un jeu énorme , et nous perdrions trop vite notre argent. — Point du tout , rèpris-je , M. Bernard se piquera sûrement d'être beau joueur . La partie sera bonne pour vous. J'aurai l'œil à tout, prenez bien vite. » Elles prennent clone leurs cartes* On tire les places , et le ;sort met Bernard entre moi et madame de

Flamarens : justement elle n'avait pas eu le temps de se déshabiller en descendant de là-haut *. EUe^tait donc en habit de cour, et par conséquent obligée de montrer à M. Bernard un cou fait et blanc comme celui d'un (^gne y. les plus belles épaules du monde, et une gorge parfaite. Bernard s'assied , s'approche d'elle , s'en éloigne , recule , avance sa chaise , et ne sait où se placer. Mais on commence la partie , et chacun met son jeton. Le premiier passe , le second aussi , le troisième fait le jeu; Bernard le tient ^ et propose quatre fiches. Personne n'ose les tenir; il gagne le jeu. Cela lui étant arrivé plusieurs fois de suite : (c Parbleu! mesdames, nous dit-il , cela n'est pas ma feute. » Et nous montrant ses cartes : « Vous vous laissez voler par un dix de carreau , un huit de trèfle et un valet de cœur. « C'était trop en-

' La scène se passait «à Versailles j et par ces tnots là-'kaut, madame dé Tallard désignait les grands appartemens.

courageant pour n'en pas profiter, et nous gagnâmes bientôt sa boîte. « Ma foi , dit-il en riant , il faut recourir iqaintenant à la bourse; et mettant la sienne sur la table :

(c Je cave, ajouta-t-il, au plus fort, n II allait jouer contre son aident , et nous fcii en donnâmes la permission. La partie devenue fort intéressante , l'une fait dix louis , l'autre quinze 9 le troisième vingt; Bernard tient tout : et comme il perdait toujours , contre l'une de nous , ce qu'il avait gagné aux autres , voilà la bourse vide en quelques tours de brelan, (c C'en est déjà trop, lui dis-je alors ; vous êtes en malheiu* , il faut céder votre place à quelqu'un. — La céder ! dit-il , nenni-dà y s'il vous plaît. Vous n'avez eu que l'argent du gousset; j'en ai davantage, à votre service, dans ma veste. » Aussi à peine avait-il prononcé ce mot , qu'il en retire sa main gauche pleine de rouleaux , les pose sur la table , et plonge son autre main dans la gorge de maaaitie de Flamarens , en lui di-

saut : « Ma belle, qu'en penseas^vons ? va tout ! » Après le premier cri de surprise , q ayant garde de nous y méprendre , nous voilà toutes parties de rires immodérés ; et ce fou rire gagne tout le monde : le duc d' Ayen en pense mourir. Chacun qiutte sa place; on entoure M. Bernard, on veut le voir, et profiter de l'occasion de rire à son nez de lui-même. C'e^t à qui de nous tera. va-tout.

Bernard, enivré de son succès, n'entend plus rien , ne sait plus ce qu'il fait ; et dans cinq minutes nous ne lui laissâmes pas un écu : il faut en convenir.

Voilà , continua la duchesse de Tallard , ce que j'ai vu ; voilà œ qui est arrivé chez moi en présence de trente personnes. Hé bien , ajouta-t-elle ^ tout extraordinaire que cela vous paraisse , et que cela soit réellement , vous en seriez moins étonnés , messieurs et mesdames , si vous aviez été élevés comme moi par des vieillards qui virent , dans leur jeune temps, le cardinal Mazarin

donner, au dessert de ses festins, des pkts remplis de louis d'or , et ses nobles conTÎYes les empocher comme des olives. Et sans remonter si loin , -vous seriez moins étonnés de ce qui parait vous surprendre, si vous saviez la réponse de la Reine ' au maréchal de Lamothe.

U n'y a pas long-tem^ps que la Reine , se retirant dans son intérieur avec la duchesse de Villars, le président Hénault et le maréchal de Lamothe^ elle lui^t : « f^oyons, monsieur le maréctal , comment vous parviendrez à me conter, sans me scandaliser trop fort, une aventure que la duchesse de Villars voulait bien que je sus|e , et pourtant n'a pas voulu m'apprendre j car vous savez qu'elle est bonne personne , et ne se permet pas de médire du prochain. Mais elle a excité* ma

' La vertueuse Marie Leckzînska. Dans la bouche d'une femme dont la réputation n'aurait pas été comme la sienne à l'abri «de tout reproche , )e mot qu'on va lire serait peut-être moins croyable.

curiosité. Voyons y tâchez de la satisfaire , ^ns la punir, par tos gaitës. Qu'est-ce donc? on dit que M. le prince de Soubise s donné cent mille écus à madamede Lhospital.

Comment une femme se donne-t--elle pour cent mille écus ? — Mais , reprit le mare* chai , M. le prince de Soubise lui en a cbnné beaucoup davantage. D'abord, une maison superbe et toute meublée. Votre Majesté conviendra que cela devient différent. — Différent , sans doute y reprit la Reine ; mais je ne sais, fût-ce un million. ... — Hé bien, reprit le maréchal , mettez-en deux , mettez-en trois , si vous voulez .... — Oh I dit la Reine , vous en direz tant!... »

Le mot est indubitable, ajouta madame de Tallard; je le tiens du maréchal et du pré- .sident Hénault. Vous pouvez le trouver peu majestueux dans la bouche de Sa Majesté; et peut-être a-t-il le droit de vous surprendre dans celle de la Reine : car, si jamais femme ne fiit meilleure et plus ai-

96 CONVERSATION , etc.

mable y jamais Reine ne fut plus vertueuse.

Mais ce mot tous paraîtra moins singulier de «a part^ en vous rappelant la bizarrerie de son destin ; en vous ressouvenant que dans son enfance, «et lors de la ftdte du Roi son père 9 on la trouva cachée dans l'auge d'une écurie. Personne plus qu'elle n'avait donc eu d'occasion d'apercevoir le long intervalle entre le besoin et les richesses, et de compter tous les degrés quî séparent le malheiu* d'une haute fortune. »

Oh! ohl dirent toutes les dames. Ah!

ah ! reprit en riant madame la duchesse de Tallard.

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