‹ Tableaux de genre et d'histoire: peints per différens maitres; ou, MorceauxChapitre 19 sur 46 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

M. DIDEROT A M. FALCONET

C^£ST une plaisaaterie bien cruelle et bien injmte que de. réduire à F insipide et froid colossal tout le mérite du Jupiter de Phi'dicks. CcMQceYezHro'us , mon ami^ l'abus que TOUS faites de votre gaité y et jusqu'où vous pourriez en être la victime ? Ce ne fut point, mon ami ^ pour avoir taillé un lupiter énorme que Phidias fut ac^iré de son temps y et que la postérité l'a préconisé ; ce fiit pour avoir donné au Jupiter une tête qui faisait trembler le méchant; ce fut pour avoir bien r^idu le , Jupiter du catéckifime pajren y le dieu qui éluranlait l'Olympe du mouve*ment seul de ses noirs sourcils. Les beaux pieds de Thétis étaient de foi ; la belle gorge de Vénus était de foi; les belles épaules d'ÂpoUon étaient de foi ; les flancs redou*-

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tables de Mars, la large* poitrine de Neptune , les fesses rebondies de Ganymède, étaient de foi; la 4éte majestueuse et menaçante de Jupiter était de foi ; et si Phidias n'eût pas rendu la menace et la nj^esté de Jupiter, le bloc de marbre hérétique serait demeuré dans son atelier. Quelque jour peut-être je vous lirai des idées qui ne m'échapperont {dus, parce qu'elles sont consignées sur le papier, sur l'influence réciproque de la religion , de la poésie , de la peinture et de la sculpture sur la nature et de la nature sur les beaux-arts: raiais ce n'est pas ici le lieu. Venez mte voir.

Vous tournez à tout vent, vous faites flèche de tout bois ; vous avez toutes sortes d'armes , vous combattez de toute manière :

tantôt vous faites face et tirez votre flèche avec force ; tantôt vous avez l'air d'un honune qui^fîtit, et vous retournez votre arc en arrière. Ici le public est une bête qui ne sait ce qu'il dit, et l'homme qui peut

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avaler son insipide éloge a le palais le moins délicat. Là^ c'est un juge éclairé^ et sa louange, le m«nn„« le plus flatteur. Tachez de vous accorder.

Le peuple^ mon ami^ n'est à la lopgue que l'écho de quelques hommes de goût, et la postérité que l'écho du présent rectifié par l'expérience.

Je ne sais si PKne est un petit radoteur^ mais il est sage à vous de n'avoir confié cette rare découverte qu'à l'oreille de votre ami. Connaissez -vous bien ce Pline dont vous parlez si lestement ? L'avez-yous visité chez lui ? Savez-vous que c'est l'homme du plus profond savoir et du plus grand goût ?

Savez-vous que le méritç de le bien sentir est un m.érite rare? Savez-vous qu'il n'y a que Tacite et Pline sur la même ligne 1 Voici comment le petit radoteur parle des artistes que la mort a surpris au milieu de leur ouvrage : In lenocinio commendationis dolor est : manus^ cum id agerenty

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exîinctce desiderantur \ Etes -tous bien sûr de sentir toute la délicatesse de eette ligne ? Vous doutez-vous que le coulant de certains contours n'est pas jJus difficile à bien saisir que celui de cette expression?

Il y a dans son ouvrage mille endroits de cette finesse* Mon ami , je vous souhaite un Pline ; mais songez ^ Falconet , que s'il a £aJilu vous attendre des sièdes y il se passera des siècles avant que le panégyriste digne de vous et l'égal de Pline soit venu.

Si vQus êtes honteux pour les artistes de la Grèce de la manière dont ils ont été appréciés par l'historien latin ^ vous êtes le plus malheureux mortel qui soit sous le dd. Vou^ ne serez jamais mieux célébré ni

' « La douleur aussi prête à leurs ouvrages un nouveau charme. On regrette que la mort ait arrêté la main qui les conduisait à la perfection. » Cette traduction est celle de Gueroult, et cependant elle est bien loin de rendre le sentiment touchant et 4'exppession mélancolique de l'auteur lada>

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par aucun de vos contempilraiiis , ni par aucun d^Tos* neveux, ftfoi, qui tae mêle quelquefois de parler des productions des arts > je ne sais si je tous contenterais; mais je serais asses content de moi y si j'atais su dire d'un de vos morceaux comme il a dit èa Laoooan : Qpus omnibus et picturœ et siatuariœ artis prœponmdum * . Le beau tableau! )

Si vous n'avez lu que Du Pinet et Caylus , vous connaissez Du Pinet et Caylus , mais vous ne connaissez pas Plifie. Relisez bien le passage que je vous en ai cité; et 3oyez sûr qu'il y a là une musi(pie si fine y que peu d'oreilles l'ont sentie. Mi^ laissez de côté pour up^ moment la musique de Pline ^ et kàtez-vous de lire ce qui suit. '

Hé bien ^ Pline napas connu les beautés des arts y je le veux ; il a loué ploiement dés ombrages sublimes y j'y consens; ce n'est

' « Ouvrage préférable à tout ce qu*ont jamais produit la peiiiture et la statuaire. » ' * '

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pas ainsi que i' homme du métier en aurait parlé , je le (»*ois. Mais Pline*, qut était un grand homme ^ qui respectait son siècle^ qui respectait la yérité , aurait-il parlé honorablement de ces artistes , s'ils n'avaient eu avec son ^uffiage celui des âges anté-^ rieurs et du sien ?. C'est un histori^i qui écrit mal y mais qui dit vrai ; c'est Voltaire qui ne se connaît ni en architecture > «lieQ sculpture, ni en peinture, mais qsi transmet k la postérité le sentiment de son sièdie surPer«uIt,leS«euretPuget.

Si je crois que le pressentiment de l'a^fenir et la jouissance anticipée des éloges de la postérité sont jmiurels au grand homme !

Aussi naturek que son talent, et j'aurais bien tort de me reAiser à la preuve que vous en donnez lorsque vous dites que le présent est une conséquence nécessaire du.

passé , et l'avenir une conséquence néoes*^ saire du présent ; ce présent est un point indivisible et fluant sur lequel l'homme ne

^'^Km^ s-w - Mgr a . ^^^^ ^ ^»»^-^— ^«^^^■^^^^^^^■^y^^p

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peut non phis se tenir que sur > la pbmte d'une aiguille. Sa nature e$t d'osciller sans cesse sur cejulcrum de. son existeilce; il se haiânce sui? ce petit point d'appui, sera^ menant en arrière ou se portant en avant y à des distances propcH*tionnëe& à l'énergie de^sQn âm^. Les limites de ses oscillations ne se renferment ni dans la courte durée de sa vie 9 ni dans le petit arc de sa sphère. Epicure sur sa balançoire , porté jusque par-delà les barrières du monde , heûrtç du pied le trône de Jupiter; Horace , dans la sienne 9 fait un écart de deux mille ans , et s'accélère Yers nous , son ouvrage à la main , en nous disant : « Tenez», lisez et admirez. » Je vous marque les deux termes les plus éloignés de l'homme-pendule. C'est dans cet immense intervalle que la foule exerce ses excursions. Quand le poète lyrique dit à ses amis :

Fitœ summa breçis spem nos vetat inchoare longaWy * ' Horace, Livre i, ode xvi.

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il â le verre à lu main, il hoit, il rit, il chante; il n'est plus- seul , ta nuit , devant sa lampe obscure; il ne sent plus ses htna m couvrir de longues plumes et sa forme pren-^ dre celle d'un cygne ; il ne s'élance plus vew les régions hyperlxnrées , il parle au pré-^ sent. Mais attendes y il ne tardera pas à changer de ton y à s'écrier :

Exegi monumentum œre peremdus, '

et à s'adresser à l'avenir, également ivre , également heureux , soit cju'il boive à pleine coupe l'immortalité , soit qu'il dédaigne l'ambroisie de l'avenir, et qu'il dise :

Nos uhi decidimus Quo plus Mneas, quo TuUiis dives et Ancus, Pulcis et umbra sumus.

C'est *à la postérité qu'on destine tout ce que l'on écrit d'éloquenf^ contre elle. Le travail effiroyable des injures qu'on lui adresse est une grande marque du respect

• Horace, livre III, ode xxiv.

■jj I tJ.. ^t^— pij -j i j ■ ■^■■^pMirgpieiBi^^i^B^B^saat -- ■■■ i i ■ ■ ii-wi ■■ ■ un i m «ar j- t »~ — ^ . - , —- . — - - — c^i «m»^.

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qu'on lui porte ; on l'adoire même en Finsultant. Une statue contre die, qui ne mé^ rite pas de lui être transmise y ne valait pas la peihe d'être faite.

, Sa le fantôme séduisant ne vous a point encore apparu , c'est que ^ous ne l'avez pas attendu à l'heure des revenans. Ce n'e^ pas lorsque le génie lutte contre la^difficolté de l'ouvrage y lorsque la muse en tra*vail s'agite y lorsque l'artiste y la bouche entr'ouverte y la poitrine haletatite y a l'œil fixé sur la nature y ce n'est pas lorsque la pjthie écume, se tourmente siuvle trépied,

^ . . . , Si pectore possit

Eœcussisse Deum, '

que les ombres de nos neveux se suscitent , se forment et se montrent; c'est lorsque l'oracle est rendu, que ces feuilles volantes se sont échappées du sanctuaire, et que les peuples les ont lues. Ces ombres aiment les

- * ViR&iLE, Enéide, livre VI.

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instans plus tranquilles : c'est quand le présent a parlé , c'est dans le silence qui succède au bruit de ses éloges qu'on entend leur murmure. Les douleurs de l'enËintement sont passées lorsqu^on présente à la mère le nouveau •* né; le souris tendre ne se fond sur son visage avec les vestiges de la peine 9 sa curiosité ne s'éveille^ elle ne le dépose , cet en£9int y sur un oi^eiller devant elle, elle ne forme un pronostic sur ce qu'il deviendra , qu'après que la famille s'est éloignée.

C'est, s'il vous arrivait qudique jour, libre de tout soin , d'être conduit par hasard dans une galerie solitaire, et d'y trouver ces deux ou trois morceaux , que vous vous estimez d'avoir faits, placés entre quelques uns des chefs-d'œuvre des anciens sans en être déparés , que l'homme-pendule commencerait a osciller; il irait de lui à Âgasias, et il serait ramené d'Âgasias à lui; l'un et l'autre , bientôt attachés k l'extrémité de la

même verge , descendus ensemble de deux k trois mille ans y remonteriez ensemble à la mémie distance dans l'avenir. C'est alors que vous vous surprendriez raisonnant ainsi avec le compagnon de votre voyage idéal : (( Ttt n'es plus y 6 Âgasias ^ mais je suis et je t'admire. Je suis condamné a passer comme toi ; mais le tribut que je te paie ^ un autre me l'accordera : c'est toi-même qui me le garantis. Et qui pourrait m'en frustrer?.... »

Vous ajouteriez : « Qui est-ce qui parlerait de la Grèce sans tes semblables et toi? que serait la France sans mes semblables et moi?

Tu fas un des honunes de ta nation , et tu m'attestes que je suis aussi un des hommes

de la mienne » Je pressens aussi la petite

pointe d'amertume dont cette douce rêverie pourrait être mêlée. Sans doute il serait fort doux pom* le Falconet d'Athènes d'ientendre de réchèf le Falconet de Paris j sans doute il serait fort doux pour celui-ci d'entendre derechef r Agasias à venir; mais cela ne se

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peat : Medio de fonte leporum , surgit aman aUqmd^^wod in ipsis floribus angit.

L'komme se jette sur ce qui est sous as main^ et son imagination sur ce qui est au«> ddtà de la portée de sou bras.

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