‹ Tableaux de genre et d'histoire: peints per différens maitres; ou, MorceauxChapitre 20 sur 46 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

M. DIDEROT A M. FALCONET

Eb-bien , si vos productions allaient dans Saiutney vous séries^ donc fort aise d^ùpr.

prendre y par lès gazettes du pays, qu'on y est content de vous; et tous êtes assez bête pour ignorer qu'entre tous ceux qui saetteut le pied dans votre atelier, il n'y eu a pas ub qui n'ait cette gazette dans sa poche !

Bh bien y il y aurait donc de la folie à ne pas, aimer mieua> entendre son éloge dans une bouche qui ne finira jamais que dans une autre ^ à condition quqn aura des oreilles ou qui puissent entendre ce quon

WL tUDEROT. 191

(àlra ou entendre ce qui ne se dit pas &y^ core; et vous êtes assez bête pour ne pas savoir que vous ave5& ces oreilles-là aux deux côtés de votre tète , ou cpi'un beam jour elles y pousseront ! Eh I mon ami 5 si vous vou^ étiez bien observé , vous le# y auriez senti pointer et tinter cinquante fois.

Pour im pan^yriste de l'étofiè de Pline, vous l'aurez sans doute; mais consolez-vous*-, en , ce ne sera pas de votre vivant : c'est un malbeur qui est si loin > si lain L. . En atten-^ dant celui4à^ je me surprends à tout moment devBttit Tautre comme vous devant le Lctocoon. Il me confond*

Qudques uns de vos contemporains y honnêtes gens et éclairés ^ vous ont assuré que vous ne nu^rriez pa^ tout entier. Vous les en avez crus sur levir parole ; vous ave?: été sensible à leur témoignage. Vous avez donc assisté à votre oraison fiipèbre^ et vous ne l'avez pas entendue sans plaisir?

Tous les grands hommes, que dis -^ je.

tons les grands hommes? il n'y a aucuit homme ^ grand ou petit y qui n'ait suivi son conToi* La dernière fois y la vraie , n'est que la centième. Lorsque Turenne lisait de Judas Macfaabée : Fle^erunt eum omnis populufi Israël planctu magnOy et lugebant dies multos, et dixerunt : Quo^ modo cecidit païens ^ qui salifum faciebat populum Israël! s'il n'eût pas été homme aussi modeste que grand capitaine y il eût écrit sur ses tablettes : « Beau texte pour mon oraison funèbre.... » Mais quelle est la différence de l'homme modeste et de l'homme vain? Vous la savez; l'un pense et se tait, l'autre parle. Nous voyons un homme ceint d'une corde et suspendu à une grande hauteur; à l'instant nous nous mettons à sa place, et nous frémissons. Et vous, croyez que notre imagination est moins ingénieuse àts'accrocher lorsque le plaisir, la vérité , la justice , tout l'y convie ?

Si j'étais y dites-vous, •é/w premier mérite^

DE mDEROT. ^93

"yous auriez perdu sur tahle^ et v€»is verriez

un des plus grands sculpteurs se de la

postéjité. Je n'achève pas y vous me .faites tomber la plume des mains; je n'ai ni la force de vous croire, ni celle de vous prêcher davantage. Je suis comme Paul sur le chemin de Damas ; mais c'est moi qui crie :

(( Saul y Saul y pourquoi me persécutes-tu ? » cela n'est pas vrai y cela n'est pas vrai.

Mais dites-moi pourquoi j'ai taqt de peine à vous croire ? pourquoi , sur cent hommes y en trouverez -vous deux à peine qui vous croient, si ce n'est que, honune, vous protestez contre un sentiment naturel à l'hoiume ? Quoi I c'est vous qui ignorez le respect de la*postérité , vous qui avez l'âme pleine de droiture et d'honnêteté! C'est vous qui bravez' le jugement de l'avenir, vous qui vivez solitaire, qui jouissez peu de votre réputation , et dont les ouvrages, par leiir perfection, supposent un travail infini I C'est vous qui.abjm^ez le sentiment

de rîmitiai*talité 9 ce déciment k travers lequd TOUS devriez toujours aperoevd^r it msrhke que vous travaillez ! L'idée la p\\xs douce y lài pi]Liâ confiante V la plus nobte, avecf laquelle vous puissiez coftverser dans Vôtfe retraite > vous l'en chassez ! Éloigné du ôoiiimerce' de ceux qui vous admireïit, pfrîvé de l'entretien de ceux qui vous admireront ;*up Jour, il' ne vo^s reste plus qu'à éloigner ceux qUè vous admireî;^ pour res^ ter 'seul.'' ■'• .'■•-. .•».

Ufi joiir Fôntenellé disait que , «'it y avait dàns^ un côffi-e un mémoire écrit de sa main, qui le peignît à la postérité comme uti dés pluis gràrtîls'scélériaté du monde, et qu'il eÀÉ ûiie démofistratibn géométrique que ce mé» moire userait ignoré de son vivant , il ne sq donnerait pas la peine d'ouvrir le coffre pour le brûler. Ce discours fit peine à tous ceux qui TentendÈi'èht , et pensoiiite toe Ife crut; c'est qu'il Vietit dans l'esprit qu'un homme aussi indiffërent sur la mémoire

DE DIDEROT. igS

qu'il laissa après lui y ne btfhticerait guère à oommettre un erime , si un crime lui était utile , et (ju'il eût la démonstration géométrique qu'il tae sera pas connu de son vivant» On n'aimé pas ces gehs-là^ qui mettent tant d'importance a la date.

Le génie j ce pur don de la nature^ est la cause unique des grandes choses. La cause unique I cela est«-il bien vrai? Ui^e semble, quel si je vous avais demandé , il y si deux mois , qui esl>ce qui avait conduit les littérateurs et les artistes de la Grèce et de. Rome au point de perfection qu'ils oiït atteinè , vous m'eussiez répondu : w C'est le sentiment de la liberté qui porte l'esprit aux grandes idées j c'est le patriotisme , c'est ramour de la vertu , ce sont les honneurs nationaux 9 ce sont les récompenses pu-* bliques; c'est la vue> l'étude, le choix > rimitation constante de la nature; c'est le respect de la postérité, c'est l'ivresse de l'immortalité, c'est le travail assidu., c'est

l'heureuse infljQence des mœurs , jdes usages et.du climat; c'est le génie, sans lequel toutes ces causes ne sont rien , sans lesquelle$ il est peu de chose. Une seule injustice suffijt pour assoupir le génie qui veille au centre de la capitale; le bruit seul d'une récompense suffit pour éveiller le génie qui dort à Chaillôt. »

Qes hommes es:traordinaires y qui se suffisent pleinement à eux-mêmes, je n'y crois pas : nous tenons tous plus ou moins de la jcoquette qui met des mouches au fond de hf forêt , ou de la dévote qui fait une. toilette de propreté, parce qu'on peut trouer un insolent. Pour vos fanatiques qui brûlent le cid et qui éteignent l'enfer, je n'y réponds pas ; je ne prendrai pas l'essor extravagant et momentané d'un enthousiaste pour l'état naturel de l'âmé. Vos athées ont mieux aimé mourir que de vivre déshonorés , c'est ce que les m^ilitaii*es font tous les joints; et puis , qui estrce qui vous a dit que quelque:

idée de postérité ne s'y mêlait pas? Il fiiut ' un salaire à l'homme^ un motif idéal ou réel. Faites mieux , réunissez- les | acrcordez -lui le bonheur tandis qu'il est, et montrez -lui la statue quand il ne sera plus : c'est le moyen de déployer toute son énergie.

Mais à quoi sert d'élever des monumens à ceux qui ne sont plus, de décorer le marbré qui couvre lehrs cendres froides de sublimes inscriptions, de présenter aux citoyens les bustes des défenseurs de leur liberté, de déposer dans des volumes^ éternels le récit de leurs actions ? Est-ce p^ur les morts que cela se fait? non, c'est aux vivans qu'on s'adresse.' On leur dit .: « Si tu fais ainsi , voilà les honneurs qui t'attendent; tu serviras d'exemple à ceux qui te sucoéderont , comme ils en ont $ervi à ceux qui leur ont succédé. Nous ne serons pas plus ingrats envers toi qu'envers eux : méprise la vie , aime la mort.. ». - • .

i93 . LETTRES INÉDITES

La belle lUte de hiéros Xfxe Tabbayç de Westminster a qi*éés I Combien ces statues qui pei^plaieut' toute la Grèce put fait égor* ger de cîtoyeus! Alexandre* pleura sur le tombeau d'Achille. Je ne vois de toute part que des hommes qui s'immoleut aux pieds de mes deux fantômes.

CcMmnent se âit-il, s'il tous phdt,.que l'histoire, où l'on voit a^ chaque lign^ le crime heureux à côté de la yertu opprimiée , la miédiocrité récompensée à côt^ du talent piersécuté, l'ignorance sous la-pourpre> le génie sous des haillons, le mensonge houoi^, la vérité dans le^ lers, be soit pas la pli(s fiioeste des lectures? Si le jugeng^t de jia postérité n'était rien, tout homme sensé dirait à l'historié:! : « Vous parler, à i!ûer^ veille ; mais à cpioi me serviront vos éloges / • quand j'aurai beaucoup souiFert et que je ne serai plus? Je vois qu'on en use fort hohnétem:ent avec les morts ; mais je vis et je veux vivre heiM:eux , si je puis ; et je suis

D£ DUOEROT. «99

fMpesqvie sûr démon fett, en mériMmt' ^^

^ £îî l'ojti ]»« ideniiuQdiiit lequ^li4^s ^wx jis priélëi}ec«i& ^ ou d'obtenir oti^de/méritèr \xm HrtUQ,4'açrè».rexçéri«fcce<ies siièçfe^pnfl^é^i il sçrait . peUMtr^ : sage > de ;répQndyp0)î ; «< Ni Tùn. nâ If autre. ~ Mais il £9^% . opl^rv. rrr J'aime mieux la mériter. — Et si tu la mérites, te flatterait-il de l'obtenir après ta mort ? — Sans doute ; qui eàt-ce qui peut être indifiërent à la pen^e d'avoir son buste à côté de celui de Phocion?»

Encore un mot y et je finis.

S'il était vrai , comme je le pense , qu'il serait difficile de faire un beau bas^relief avec les natui^s commiunes de Greuze , j'aurais peut-être bien de la peine à le prouver. Presque toutes les questions de goût et toutes celles de la morale délicate en sont là ; il est facile d'en plaisanter , impossible de n'y pas èroire. Le cœur et la tête sont des organes si difïërens! et pourquoi n'y aurait-jil pas

aoo LETTRES INÉDlTEvS DE DIDEROT.

quelques circonstances où il n'y aurait pas moyen de les concilier ? Mon ami , prouvezmoi bien y sur le si^jet qui nous a vivement occupés vous et moi, prouvez -moi bien l'inutilité 9 la folie de mes regrets, et vous n'obtiendrez de moi , pour prix de toute votre éloquence, que le silence et un soupir.

BNTKB

\El

M. DE CHOlSÈUl ET M"" DE GUÉMENÉE,

Page 1