‹ Tableaux de genre et d'histoire: peints per différens maitres; ou, MorceauxChapitre 23 sur 46 · AU PKINCE DE LIGNE · texte numérisé non relu

AU PKINCE DE LIGNE

nx 1779 A 1783.

Le chevalier d^e Lille, capitaine au régiment de Champagne, était un homme aimable et spirituel , qui faisait avec facilité des chansons agréables et des noêls satiriques. Ces noêls, dont on a de nos jours perdu l'usage et près-» que le souvenir , se composaient de couplets , où , vers la fin de décembre , sur un air populaire , à l'occasion des trois mages et de la crèche , on lançait une foule de traits qui n'étaient ni fort décens ni fort chrétiens. Ces temps , dont on nous vante sans cesse la piété sincère , se permettaient d'étranges licences à l'approche des jours consacrés par la religion. Grimm nous a conservé l'un des noëls du chevalier de Lille. La plaisanterie s'y exerce librement sur des sujets trop respectables pour que je puisse en rapporter lès couplets les plus satUaiifl. Je citerai seulement celui-ci, sur l'un

aaft LETTRES INÉDITES

des trois rois^ il aurait pu de nos jours trouTer plus d'une application :

J*en conviens, l'Églûe le dit »

Gaspard était un pen mnlAtre ;

Hais sa démarche le rendit

Aux yeux de Dien Uanc comme albâtre.

Messieurs 9 la eonleur ne fait rien.

Et tout sied bien , Ponnm qne l'on soit bon chrétien.

Le chevalier de Lille ajoutait :

Il faut sartout l'être à propos.

L'Église est en réjonissance :

En son honneur, versons des flots De punch et de yin de Constance.

Le Terre en main , chantons cent fois

Vivent les rois !

Virent les rois! quand Ut sont trois!,,,.

La royauté, comme on voit, n'était guère plus ménagée dans ces couplets que la religion ; c'était le ton du jour. Ces sarcasmes amusaient des cercles frivoles, où l'on ébranlait, en se jouant , les bases des institutions sociales. JjCS philosophes en riaient en secret; ils applau-^

SUR LA COUR DE FRANGE. «iS

dirent surtout fort viToment un petit apologue dans lequel le chevalier de Lille amenait la Vérité aux portes de la Sorbonne; « Qui étesvous ? lui demandait le syndic. ^— La Vérité , répondait-elle.-*-«Fuyez , ou je monte en chaire , et je crie à l'impiété ! » Alors la Vérité répondait :

Vous vfê chaMez; maU je Tespère J'aurai mon tour, et je l'attends , Car je suis la fille du Temps, £t j'obtiendrai tout de mon père. *

Cet apologue a du bon , je Tavoue , puisque, même après cinquante ans, il conservait encore, il y a six mois, tout le mérite de Tà-pro» pos« Rien de cela, toutefois, n'annonce que le chevalier de Lille fût un poète remarquable;

* Le cheyalier de Lille , dans sa yerve caustique , ne ménageait pas plus les ministres que la Sorbonne. On lui attribue la chanson fameuse , dans laquelle , à l'occasion des réformes proposées par Turgot , la réyolution se trouyait prédite en quelque façon quinze ans d'avance. Il pouvait se tromper sur les causes , et bien juger l'événe* ment. Cette chanson est trop connue pour que je la rapporte ici.

aft4 LETTABS II^IPiTlS

flMiis il avidt do goût ^ utk esprit vif, ^utié con^ ▼ersation piquante. Ces agrémeiis , et Tamitië de MM. de Coifiiy, qai dmaient et qai savaient honorer lefe talei»^ le firent admettre dans la so^ ciété de là duchesse de Polignae.

Son salon, qu'honoraient de leur présente les personnages les plus élevés , réunissait à la fois des femmes remarquables pai; leur beauté , par leurs grâces , par les charmeâ du commerce le plus doux , et des hommes que distinguaient leur naissance , leur caractère , ou l'originalité de leur esprit : le duc de Guiche et MM. de Coigny, le barôû dé Bezenval et M. de Vandeuil ', et parmi les étrangers illustres , te duc de Dûrset , ambassadeur d'Angleterre , et le prince de Ligne , l'un des hommeé les plus brillans de son siècle.

a Le prince de Ligne, a dit de lui madame de « Staël dans un portrait un peu flatté , est le seul « étranger qui , dans le genre français , soit dea venu modèle au lieu d'être imitateur. Il y a <( toujours de l'esprit dans ce qui vient de lui ^ « ajoute-t-elle ; mais son style est souvent du

SUR LA COUR DE FRANCE. 2a5

«style parlé, si l'on peut s'exprimer ainsi., Il « faut se représenter l'expres^on de sa belle « physionomie , la gaitë caractéristique de ses (( contes , la simplicité avec laquelle il s'abana donne à la plaisanterie, pour aimer jusqu'aux « négligences de sa manière. »

Un homme d'un esprit aussi fin , d'un goût aussi délicat , devait se montrer difficile dans le choix de ses correspondans. C'est à lui que sont adressées les lettres du chevalier de Lille. Les anecdotes de la cour, les .secrets surpris à la diplomatie , les nouvelles de^l'armée, sont le sujet de ces lettres ; mais elles renferment surtout, dans un cadre piquant , un tableau fidèle ^t curieux , un intérieur de la plus haute société. Le ton. de cette correspondance est vif, léger, rapide : c'est du style parlé , pourrait-on dire, comme de celui du prince de Ligne , et ce rapprochement , qui , sous d'autres rapports, se trouverait encore exact , ne serait assurément pas le moindre éloge qu'on en put faire.

Les lettres du chevalier plaisaient à des hommes moins faciles à contenter que le prince de

i26 LETlIiES mÉDITE», elc,

ligne, La corrcapondaiicé de Veltàire contient la lettre suivante au dievalier de Lille : « Vous « m'aves écrit j monsieur^ des choses faien pèai*^ a saiites. Je reçois de gros paquets de livres nou- « Veaux , je les jette au feu , et je lis tos lettlres « pour me consoler. Il parait que vous voyez le a monde et que vous le peignez tel qu'il est. Je a suis bien malade*, mais si vous voidez que je « meurs gaiment , fàites-moi la gràce de m'écrire « lorsque vous trouverez le genre humaiff bien « impertinent , et que vous aurez du loisir pour c vous en moquer. »

Voltaire avait un jour chargé le éhetalierde LUle d'une commission qui fut ntôl faite ^ Vol** taire l'en grondé. L'on sait ce que lui répondit de Lille : ce II faut ^ monsieur, que vous soyea <f bien béte pour ne pas voir, etc., etc. » Et Voltaire rit aut éclats d'un reproche qui avait en fSkX pour hii le mérite de la nouveauté.

LETTRESf INEDITES

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