‹ Tableaux de genre et d'histoire: peints per différens maitres; ou, MorceauxChapitre 40 sur 46 · EN 1784 ET · texte numérisé non relu

EN 1784 ET

Àï>RÈs la prise de l'île Saint-Christophe , M. de Bouille , comme récrivait alors le chevalier de Lille , s'était embarqué pour voler à de nouvelles expéditions y cest^-dire à de nousf elles conquêtes K La Dominique, soumise aussitôt qu'attaquée, l'île Saint-Eustache rendue par nos armes à la Hollande , et le drapeau français planté sur le rocher de Brimstone^Hill à la vue d'une flotte anglaise , attestaient assez son heureuse audace. Mais il avait conçu de plus vastes projets : des mers de l'Amérique , monté sur une escadre française , il voulait s*élancer vers l'Europe , et venir attaquer à son tour les ports de l'Angleterre. L'Angleterre ne lui en laissa pas le temps : épuisée par de longs efforts , elle fléchit enfin. L'Amérique fut lihre, et la paix fut conclue. Les exploits de M. de Bouille contribuèrent puissamment à la rendre honorable pour la France.

' Lettre du 38 mars 1783 ; p. a85 , dans ce yolume.

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Le gouvernement le rappela dans sa patrie pour y recevoir les éloges et les récompenses dus à sa conduite. Il avait , avant son retour, obtenu le grade de Ueutenant-^énëral. Le Roi le nomma chevalier des Ordres en 1 7 83 .• Instmit t qu'il avait contracté pour sept eent mille francs de dettes en servant l'Etat , Louis XVI vouiaîv les acquitter. M. de Bouille , qui refusa respectueusement cette marque de la générosité do prince y en reçut un présent qui était d'un plus grand prix à ses yeux. Le Roi lui donna deux pièces de canon prises à Saint-Christophe, et qui appartenaient au premier régiment d'Angleterre. Ces trophées militaires furent potir lui l'occasion d'une récompense plus flatteur encore, dans une circonstance que j'aime a rap*^ porter ici.

Après six années d'agitations et de combats, M. de Bouille sentait le besoin d'un peu de repos. Fatigué du bruit de la guerre, qui avait retenti si long-temps à ses oreilles, il cherchait le calme et la solitude. Fuyant le fttste d& la Mnt et le tumulte de Paris , il habitait sur les bords

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de la Seine une propriété qu'il avait acquise à Orly, près de Choisy-le-Roi , dans une situation eharniante. De frais ombrages , de riantes pro- Bfeenades et d'honorables souTenirs y suffisaient à son bonhevir. C'est dans cette habitation meme^ au diâteau d'Orly, qu'il avait fait placer les 4feux pièeesde canon que le Roi lui avait données.

Un jour que Louis XVi ehassait dans les environs de Choisy, les faabitaos s'empressaient de lus témoigner, sncr son passa^ , iein* respeet et leur allégresse. Il entendit tout à coup tirer le canon. « De Tartillerie ! dit-iL Et d'où peut « donc venir un Inruit semblable?-^ — Du chaAeau « d'Orly, «qui est hiibité, Im dit-<m , par M. de M. Bouille. — * Voyons done ce chajleaa » , dit le Roi ; et il mit son chevid au galop ^ «uivi de toute la cour. Airivé |»rès de l'habitation commode , flaait modeste, qu'avait choisie M. de Bouille, 4e iloi la conçidéfa .quelques moaaens. a C'est « donc là sa maison ? dit-il. Elle est bien simple ; « mais il n'a point de faste , lui : îl n'aime que a la gloire ! » Nobles paroles, qui, prononcées au milieu des courtisans , et redites ensuite à M. de

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Bouille , lui semblèrent le plus doux prix de ses services! *

Les loisirs qu'il goûtait dans sa retraite n'étaient sans fruits ni pour lui-même ni pour rÉtat. n se livrait avec ardeur à de nouvelles études sur toutes les parties de l'art militaire, n voulait connaître ce que chaque arme pouvait mettre de ressources à la disposition d'un chef babile * il approfondissait les diffSérens systèmes ; il étudiait des exemples récens ; et , revenant sur ses propres souvenirs, il y puisait les meilleures leçons de toutes , celles que donne l'expérience. Rien ne manquait à sa satisfaction qu'une santé plus robuste. Il a peint lui-même en peu de mots , dans ses Mémoires inédits ', l'heureuse situation de son esprit à cette époque de sa carrière, a Je « jouissais, dit-il , d'un assez beau sort. J'avais a acquis, j'ose le dire, une assez grande consi-^

' La garde nationale de Paris yhaê enleyer ces deux pièces de canon da château d'Orly après le i4 juillet 1789.

* Fojrez plus bas 9 au sujet de ces Mémoires, la p. 3 19, et la note de cette page.

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(( dération. Je voyais s'élever sous mes yeux une « aimable famille : mes concitoyens m*accor- « daient leur estime , le Roi m'avait honoré de n ses bontés. Je vivais dans une agréable re-^ « traite ; je m'y livrais, à des études que j'aimais. « Je n'avais de vœux à former que pour ma « santé : les fatigues de la guerre l'avaient dé- « truite *, les bains d'Aix et les eaux de Spa mè i( la rendirent. )>

Ces voyages , qui lui donnèrent des forces , lui donnèrent aussi le désir d'en entreprendre de nouveaux. Il était en quelque sorte tourmenté du besoin de voir, de comiparer et d'apprendre. Personne n'avait mieux compris que lui ce que les voyages, en ajoutant à nos connaissances, ajoutent d'étendue, de force et de justesse à notre esprit. Il voulut visiter les différentes contrées de l'Europe , et chez chaque nation il recueillit le fruit de ses exploits , et surtout d'une conduite qui , même au milieu des excès qu'entraîne la guerre, avait toujours été bienfaisante , généreuse et désintéressée.

Pendant ses campagnes dans les Antilles,

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quand la tempête , plus terrible eacore que 1^ combats , brisa deux frégates aagbûses sur les cotes de la Martinique^ il. courut kd-méow au secours des naufragés. Us ne durent leufc* salut qu'à sed soins. Je ne *vois pùmt d'ermemis , avaitHil dit ^ Je ne vois plus ^ue des infortunés dans ceux que poursuit la mer en fureur^ Je ne ferai point prisonniers ceux ÇMâê les flùts ni ont livrés sans défense. Lorsque ramiralRod' ney s'était , au ntéprb du droit des gens , emparé de file Saint-Eustache , il y aïo^it confisqué les biens du commerce hollandais : deux millions six cent mille livres qu'il avait raris aux nëgocians de cette nation se trouvaient encore dans rile , au moment oii M* de Bouille en fit la conquête ; il rendit ces fonds à leurs véritaM^s possesseurs. Plus tard , à l'époque où la paix lui permit de voyager, la HoUavide honora son désintéressement, et T Angleterre, qui rendait homnMge à sa valeur, n'oublia pas sont humanité.

Il assistait à Londres , pendant le séjour qu'il fit dans cette ville, aux élections de

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Westminster. Un orateur prit ia parole, et te coinplimenta au nem des éle<^eats. La cour de Saint- Jaines ne le traita pas moins favorablement que la natâon. Jlfaut, monsieur te marquis ^Ini dit la reîxte «d'Angleterre lorsqu'il lui fut présenté , 4f9te frnus ayez bien du ^mérite pour vous faire Umt <mmer dé cewjt: dont vous *vons êtes si long-temps fait crù,indrjè. En HoUàiàde , la Tille d'Ansterdam Touiut qu'une députation allât Miciter èelui qui ^vtàx protégé son commtfrce. Dans la Omnée^rétagne ^ il Tenait d'observer ^n peuple qui avait dii^piuté ^s libertés contre l'autorité royale ; il étudiait presque avec autant d'étonnement en Hollande une nation qui dvftit contfuis soti territoire contre les flots ► Mais 'par go^t , par état , par un sentiment de respect involontaire , il désirait depuis longtemps visiter la Prusse.

Qumque au déclin de sa carrière , le conquérant de la Silésie , le vainqueur de Friedberg , de Lissa , de Custrin , tenait encore tous les regards fixés sulh lui* On admirait en lui , le guewier, le politique babile , l'administrateur

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prévoyant, et le grand homme qui daignait être souvent un homme aimable. Les revues de Postdam , les grandes manœuvres de Silésie , étaient, pour ainsi dire, l'école militaire de FEu^ rope. M. de Bouille , qui avait fait ses premières armes pendant la guerre de Sept ans , en face des troupes de Frédéric , devait être impatient d'assister à ces revues célèbres.

C'était dans les momens de loisir que lui laissaient ces simulacres de guerre , qu'à table , entouré des vieux compagnons de ses exploits , et des étrangers empressés, de le voir et de l'entendre , Frédéric se livrait à des conversations où brillait la vivacité de son esprit. Il y passait rapidement en revue l'histoire et la législation , la guerre et les finances , et descendait avec facilité des plus graves questions aux plus piquantes anecdotes, déguisant la causticité de son esprit sous la politesse des manières , et laissant échapper du son de voix le plus doux ses plus mordantes épigrammes.^

On va lire précisément des conversations de ce genre. Pendant ses voyages en Allemagne ,

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M. de Bouille dina plusieurs fois avec Frédéric à Postdam, à Neiss, à Berlin. A Prague, il s'assit à la table de Joseph II, auprès du célébré Laudon , et s'entretint long-temps , soit avec lui , soit avec l'Empereur. Lorsqu'il revint en France , Louis XVI habitait Saint-Cloud : il y soupa plusieurs fois avec ce prince ; et ces entretiens avec trois Rois contemporains , et tous trois de goûts , de mœurs et de caractères si divers*, ces entretiens , recueillis par un homme d'un esprit observateur, ont un intérêt qu'accroît encore le ton agréable et facile qu'il sait donner à son récit.

Cet homme , d'un caractère si grave , plaisante quelquefois avec beaucoup de grâce et de légèreté. Une aventure qu'il raconte lui-même dans ses manuscrits m'en fournira la preuve.

Elle eut lieu précisément au retour de son voyage en Prusse ^ et puisque la main bienveillante qui m'a confié le portefeuille où se trouvent les conversations , me permet encore d'en extraire cette anecdote , je m'empresse de la transcrire-, elle fera juger du charme et de la

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Tariëtë que M. de Bouille a su répandre dans ses MéiHAoires inédits.

Le gouvernement français avait , à cette époque , le dessmn de former un établissement dai^ l'Archipel. Le ministère consulta M. de Bouille, et lui proposa même de commander Texpéditioti ; mais ce projet ,< conçu légèrement , fut abandonné de même. « Cette circonstance , dit M, de Bouille dans ses manuscrits, me rappelle une proposition que me fit , à peu près dans ce temps, le célèbre banquier La Borde, le. plus riche particulier de France , et peut-être de l'Europe. Un jour , que je dînais chez lui , après avoir pris le café, il me pria de passer dans son cabinet , et médit : « Monsîetir, plu- « sieurs personnes très riches et moi nous avons « conçu le projet d'une société dont je désire <c voos faire connaître le but et les moyens. Avec Xi l'autorisation du gouTernement , nous faisons u un armement très considérable, en troupes , « vaisseaux , artillerie , munitions de guerre , « et nous irons entreprendTe la conquête de fat « Cochinchine , en nous servant du fik du roi

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<( de eé pays , auquel on a ravi la couronne.

a Ce prince est à Paris (il y ëtait ^fectiVement)

« arec un évéque français qui a long-temps ha-

<( bité la Cochinchine ; ' et ce prélat , homme

« d'esprit , nous a donné les connaissances les

a plus détaillées sur le succès de Teiittreprise , et

« sur les avantages immenses qu'elle pourrait

« procurer* » Je restai , je Tavoue , stupéfait^e

cette proposition. Je crus de La Borde à moitié

fou 'j mais il me montra une belle carte de

TAsie y me traça un plan de campagne , m'a»*

âura qu'on me donnerait , en tous génies, les

moyens dont je croirais avoir besoin ^ et finit

par s'écrier 9 en levant lès bras au ciel, avee

extase : « Il y a de l'aident/ de l'or, des cïia-*

<t mans : le pays en est tottt couvert ! Que de

(( richesses^ monsieur; quelle fortune vous pou-

« vez acquérir ! »*Je lui répondis avec sang^

, froid :. « Monisieur dé La Borde , les richesses

- a que vous me présentez me tentent beaucoup ,

«i certainement ; inais je trouve bien d'autres

^ ■avantages pour vous et pour moi dans ce pro-

« jet ; car je descendrai en Cocbihchine , je dé-

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« trônerai le roi, je monterai sur le trône , je <( soumettrai les Cochinchinois , je les discipli-* (( nerai , et j'en composerai une bonne armée « dressée à Teuropéenne. J'attaquerai mon voi- (( sin l'empereur de la Chine , je le battrai *, je (( soumettrai la Chine comme j'aurai soumis la « Cochinchine : j e monterai sur le trône impérial , n et je vous ferai , par le premier acte de mon ((règne, mandarin des finances. » La Borde, quoiqu'il fut un excellent homme , ne goûta pas ma plaisanterie : ((Ce que je vous propose là, (c monsieur, me dit-il, n'est pas si extravagant; (( réfléchissez^y : j 'aj outerai seulement que si vingt « millions sont nécessaires^ et même plus , ou les (( donnera. » Alors je lui parlai sérieusement à mon tour ; je lui représentai que dans la situation où je me trouvais , jouissant de tous les avantages et de tous les agrémens que je pouvais désirer, il y aurait folie et témérité à moi d'aller chercher aussi loin , avec tant de sacrifices et de peines , la fortune que j'avais si près de moi. Les revers qu'elle m'a fait éprouver depuis m'ont rappelé plus d'une fois le projet et la

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proposition de La Borde. Je ne pus nl'empecher d*y songer à l'époque ou tant de mal*^ heurs me forcèrent à quitter la France, et j'ai regretté plus d'une fois mon royaum^e de la Gochinchine. » *

' Je dois à M, le marquis de Bouille , fils de Tauteur, et lieutenant-général aujourd'hui, la communication de ce passage et des conversations qui suivent. Ces morceaux remarquables font partie des Mémoires manuscrits qu'a laissés son père. Jusqu'à ce moment on n'a publié, pour ainsi dire , de se9 Mémoires , que le récit des éyénemens auxquels il a pris- part pendant la révolution. Les manuscrits originaux embrassent, soit avant , soit après cette époque , un espace de temps bien plus étendu. Les difTérentes cours de l'Europe dans leur pompe ou dans leur simplicité , I,a guerre de Sept ans et ses revers , la guerre de l'indépenâante et sa gloire , l'émigration , ses malheurs ou ses fautes, s'y trouvent vivement retracés. Peut-être x:es Mémoires , remplis d'instruction , seront-ils un jour publiés : on doit en conserver l'espérance, puisqu'ils existent dans une famille qui aime les lettres , et qui les cultive avec succès. Tous ceux qu'intéresse l'histoire doivent désirer vivement cette publication, et je m'estimerais heureux d'y pouvoir cléterminer un jour le possesseur de ces manuscrits.

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Le& sujets de regrets ne manquèrent' point à M. de Bouille. Il avait commeneé ses Mémoires quand tout souriait à ses désirs, quand un sort brillant s'ouvriit devant lui , quand tl pouvait prétendre aux plus hauts emplois, dans cette France que ses pères avaient défendue par leurs faits d'arme» , et qu'il illustrait à son tour par ses exploits. Ces Mémoires , écrits d^abord dans la terre natale et sous de si favorables auspices , furent continués sous le ciel brumeux de l'Angleterre , pendant les jours d'exil qu'il y passa* Je ne raconterai point ici par quels évënaneot M. de Bouille fut poussé hors de France. Toute l'Europe a connu son dévoûment : Thistoire, en lui rendant justice , dira par quelles circonstances imprévues la fortune se plut à renverser les plans qu'avait conçus sa prudence attentive.

Il paya le prix de sa fidélité héroïque : il mourut sur la terre étrangère ^ mais peut-être avant d'expirer avait-il entrevu dans l'avenir des jours plus prospères ^ peut-être se plaisait-il à l'idée d'un retour inespéré, d'un retour favorable au petit nombre de ceux qui auraient comme lui si

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courageusement risqué leurs jours pour une noble cause; peut-être rêvait-il pour ses fils l'éclat des armes et la splendeur des dignités , dont l'État récompense les pères dans leurs enfans. La moitié seule de ce beau rêve s'est accomplie. Ses enfans brillèrent, à leur tour, dans la carrière militaire ' j mais la Restauration n'a point acquitté la dette dont la reconnaissance de Louis XVI aimait à proclamer l'aveu.

' Rappelé de bonne heure parmi nous , au bruit de nos succès, le fils atné de M. de Bouille les partagea. Pendant nos guerres les plus mémorables, en Pologne, en Espagne, sous les murs de Gaëte, il dut son ayancement à sa yaleur. Digne prix de ses exploits, des décorations couyrent sa poitrine.; mais le manteau de pair ne repouyre point les blessures qu*il a reçues en combattant pour la France.

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