‹ Tableaux de genre et d'histoire: peints per différens maitres; ou, MorceauxChapitre 41 sur 46 · F.N 1784 ET · texte numérisé non relu

F.N 1784 ET

J'arrivai à Posidam et ensuite à Berlm, étonné de trouver au milieu des sables qiii fûrment un désert deux dès plus agréables villes de l'Europe. J'éerivis au Roi le len-^ demMn de mon arrivée 9 ainsi que c'était Fusage^ pour lui demander la permission de lui figitre ma oour et d'assister à ses re«* vues en Silésie. J'eus sur-le-champ la répcmse du Ksoi, conçue dans les ternes les plus honnêtes, et je me rendis, selon ses ordres, à Postdam, où je trouvai le comte de Goërts, son chambellan, qui me mena a Sans-Souci y a un quart de lieue de cette

324 <:ONVERSATIONS

ville 9 pour me présenter au Roi*, Comme ce prince était monté à cheval après la pa- ^de, .où il allait régulièrement^ j'^us le temps de voir, en détail , l'intérieur du petit palais qu'il habitait.

Sans-Souci j qui était la résidence ou plutôt la retraite du Roi pendant une partie de l'année , est situé sur une éminence où l'on n'aperçoit qu'un petit corps de logis simple avec vxa jardin de peu d'étendue.

Quelques dépendances , composées d'un re^ de-chaussée, entourent ce corps de logis.

La cour, qui en est assez resserrée^ et où les voitures n'entrent pas, est entourée diUiiB colonnade en galerie. Le toit est à l'italienne^ l'élévation sur laquelle le bâtiment est placé est un peu. escarpée : les chevaux et les voitures rastent au pied; de sorte que 9 quaud o.a pense que ce petit palais , qui domine la plaine, est la demeure d'un héros , on se représente aisément le .temple de la Gloire.

AVEC FRÉDÉRIC , etc. 3a5

Parvenu dans la cour, j'ehtrai dans un vestibule où je vis , près d'un mur,' un buste de Charles XII en bronze, qui n'était pas placé sur son piédestal. Je passai de là dans un salon roiid , très bien orné ^ mais d'assez m^édiocre proporti)on , et qui donne sur laf terrasse du jardin ; a gauche en entrant est la salle à manger^ qui peut contenir douze personnel. Elle est ornée de quelques ta* bleaux; j'y remarquai le portrait de madame de Ghâteauroux y la première mai-^ tresse de Louis XV. On trouve ensuite un petit salon où il y avait un clavecin. C'était là que le Roi prenait son café après lediner^ et faisait la conversation avec une ou deux per^nnes jusqu'au moment où il rentrait chez lui pom* signer ses lettres ou pour d'autres affîiires» Ce salon conduisait à sa chambre à coucher, grande, très: éclairée , très dorée et ornée de glaces. La balustrade qui la traverse semblait destinée à renfel^mer un lit ; mais ce lit se trouvait , au' con-

3s6 CONVEMATlOOrS

traire ^ placé près de la cheminée , derrière uti paravent. C'était un maÙTais lit de eaHip eouTert d'un yieux taffetas cramoisi y et trè» malpropre^ ainsi que les autres meublés, à cause de la quantité de chiens dont la cham«« bre était remplie, et que le Roi aimait beau*^ coup. Son biu*eau et plusieurs autres tad>tes étaient couvaits de livres en dés(n*dre. Je remarquai dans le nombre plusieurs auteurs latins traduits en français , entre autres Ci* céron , Tacite , Tite-Live ^ et des ouvrages militaires également en français, tels que Vj^rt de la Guerre de Puységur.

Je vi^ dans un fauteuil, au milieu de Isi ehambre, un portrait de l'empereur Joseph IL « C'est un homme , disait Fré<^rio à l'occasion de ce portrait, c'est un homme que je ne dois jamais perdre de vue » : aussi des portraits de l'Empereur étaient-ils placés de même dans les appartemens de Ëerlin et du nouveau Postdam.

A droite du vestibule , il y avait trois pe^

AVEC FRËDÉfllC, etc. Sa^

tites çhaiiiiires très jettes y où logeaÎBlit des géliëratix et des amis que Frëdëfic invitait. Il était enTiron midi quand le Roi desdlnidit de dbeval. Nous l'attendions dans te saloti ^ son chambellan le oomte de Goërts et moi.

Il était seul if étà sân chapeau , me salua ^ et causa arec moi d'utte manièmei très gra-^ deuse sur la guerre de^ îles printgipalément et sui!' l'Angleterre. Il me fit dès quettions sur la manière de faire des desi^entes ^ eri me disant très obligeamment que /WâE;^ ptcn* Jé^sé cUmà ùém partie. Il parla de l'Ahgleierre et des Anglais eti homfûe qui ne les aimait pas : a Us t^essembletil, mé dit-il, à des ibalades qui ont eu la fièvre chaude , et qui ne connaissent Imf état que lorsque l'dccès est ètki. fi II me parla audsi de Chartes Fos: , qu'il regàiHlâit comme un brouillon ^ et du » jet|he Pitt, dont il admirait les tâletis : il pà^ ^iMËit frappé suiixïttt de sâ ptiidencè et de sa modéi*ation ; a Car ^ niotiniéur y me dit^il H avec Tivacité , je tie codais pnà dômméi^t

(c un homme , je ne dis pas de son âge , mais « quel qu'il puisse être , peut s'entendre (c non seulement contréclire y mais rîdicu- « liser et insulter niéme sans jamais sortie* « des bornes du sang -froid, et sans s'é- « chauffer; cela parait afti-dessus de la pa- « tience humaine. » U me congédia ensuite avec beaucoup de bonté, en m'assurant qu'il serait fort aise de me yoir en iSilésie , où il allait incessamment passer ses revues , selon l'usage ordinaire.

Ce prince avait alors soixante-douze ans.

Il était de petite taille , très voûté , et ma]>chait à l'aide d'une canne en béquille.

Il était vêtu d'un justaucorps de panne bleue y assez usé , à boutons d'argent , paremens et revers rouges boutonnés ; d'une veste de drap jaune, d'une culotte de panne noire, de bottes fort larges et fort séHes qui Im remontaient au-dessus du genou; son épée, qui était de cuivre, sortait derrière la basque de son habit. Il avait^ de plus^

AVEC FRÉDÉRIC , etc. Sag

une perruque assez mal frisée , avec une longue queue et un chapeau um y garni d'un plumet devenu grisâtre par vétusté. Son costume ^tait le même toute Tannée , excepté les jours de grande cérémonie à sa cour, où quelquefois il mettait, m'a-t-on dit, avec des bas noirs roulés sur le genou, un habit couleur de rose ou bleu céleste; car il aimait beaucoup ces couleurs , comme, j'eus, plus tard, occasion de le remarquer dans un de ses appartemens. Au bal, les jours de fête , il portait un domino à^ taffetas rose avec ses bottes. Il aimait les bijoux; il avait des tabatières d'une matière précieuse , enrichies de diamans ; il prenait beaucoup de tabac d'Espagne, et, comme chacun sait, sa figure et ses habits en étaient couverts.

En sortant de chez le Roi , je fus prié à dîner chez le prince de Prusse ■ , quoique je

* Depuis Frédério-Guillaume II.

n^ COTVVERSATipNS

ne lui fufts6 présenté ^ ainsi qu'à la princesse de Prusse^ qtt'tmè demi ^ heure «yant le (finer . L'on voit par là que le cët*émonJâl de eette cour était peu rigoureux. Ce prittee était logé dans la maison d^un brasseur, l'une des plus médiocres de Postdam^ d'où il ne pouvait découcher sans une permission du Roi* Il a tait alors cependant quarante et uti ans. Les appartemens de cette maison étaient petits et mesquins y les meubles sales et déchirés. Ce logement était indécent, je ne dis pft pour l'héritier du trône , mais pour uti simple colonel ,• et le prince était lieute^ nant-général. Sa maison se composait d'un chambellan et d'un aide-de-camp : celle de la princesse, d'une dame d'honneur, d'un grand-maltre de la cour et de deux demoiselles de compagnie appelées filles d'honneur. Ce prince était d'une taille colossale. Il me parut sérieux, rései^é. A table, il parla beaucoup de guerre , et de celles de Louis XIV. La princesse était également

AVEC FBÉDl^lC , etc. 33 1

duné complexion très fortç. Ses en^&ti^, c'estr^à^lire les deux |irmces y silors âgés de quatorze et treize ans, dînèrent avec nous , ainsi qu'une espèce de gouverneur, qui était militaine* II n'y kvait qu'un seul étranger aVec moi. Le prince de Prusse me parut avoir beaucoup de mémoire ; du jugement , du sang*4h)id, peu d'activité de corps et d'esprit, et une grande politesse. On lui accordait beaucoup de loyauté et de franchisé; de l'humanité, un grand amour pour la justice : il était aimé de l'armée^ qui lui supposait des vertus militaires. On bMmait la dureté que le Roi lui témoignait ; et l'ennui d'un long règne , ainsi que les espérances ipii se tournent toujours vers le suc-cesseur , redoublaient l'intérêt qu'on lui portait. Cependant on lui reprochait un goût immodéré pour les femmes. Le Rot disant enlever k l'instant dé la haute société celles qui paraissaient occuper le coeur du prince, la dontrainte dans laquelle il vivait,

33i CONVERSATIONS

et son goût pour les plaisirs ^ avaient fini par l'entraîner dans un genire de libertinage assez bas. Placé dans la même situation que ces. jeunes gens auxqudis leurs parens refusent tout 9 il avait contracté pour plus de quarante millions de dettes en Hollande et en Finance , en faisant ce qu'on appelle des ailàires ; mais ce qui déplaisait le plus au Roi, c'était de voir le prince livré à la secte des Illuminés , fort répandue alors en Allemagne , et dont U était un des premiers cro3rans et des principaux appuis.

Peu de jours après , je partis pour Breslau y et de là pour Neiss , où le Roi devait passer tme partie de ses troupes en revue.

Ce prince était arrivé la veille. Les troupes campaient non loin de la place. Je me rendis le lendemain de mon arrivée , à cinq heures du matin, chez le Roi, pour lui faire ma cour au moment où il devait monter à cheval. Il était logé daiis une maison particulière. Tous les officiers-généraux , le prince

AV£C FRÉDÉRIC, etc. 333

royal à leur téte^ Tattendaient da\ps la rue^ devant sa maison. Je me réunis à eaxy ainsi que plusieurs officiers étrangers y la plupart français ou anglais; car ceux^i sont curieux des camps comme d'autres choses. Au bout d'une demi-^heure y le Roi parut, nous salua très gracieusement , et monta à cheval sans dire mot ; il avait eu la bonté de s'informer, la veille, si j'étais arrivé. U faisait, ce jourlà, ce qu'on appelait les revues spéciales, inspections particulières des régimens et des compagnies , qui précédaient les grandes manpeuvres. Nous le suivîmes au camp; fl marcbait ordinairement seul , ne parlant à personne, et c'est alors qu'il avait son regard terrible, et que tous les traits de sa figure prenaient l'empreinte de la sévérité , pour ne pas dâ*e {dus.

Après avoir ^it mettre son armée en Kgne, d'après' les ordres qu'il donnait à son général, il passait en revue tous les régi*mehs les uns après les autres ; il faisait sortir

334 CONVJSRSATIOKS

une camffpnef eanàuaiths r^crao^y puif faisait Ënre l'exerace et le feu. Le Roi yayait enspite les cadets et les bas-officier», ^ntils*kommes de ckacpie régiment y et dés^nait Im^méme oeux. <|ai devaient peoifiplir les places vacaptes. J'olMerverai que WoffioîeiTS étaient tcms gentilshoQuiies ;. le Roi n'en simfBrait aucun qui ne le Ait ^ la uablesse ^tant tpès nombreuse et très pauvre dan» ses jEltats. V

Appès la revue ^je fias priéàdmer parun des ooureuirs du Roi , ainsi que c'.était l'usage^ et je me rendis clueft lui au moment où il devait donner Tordre ; tous les étrangers mj rendaientalors pour lui &ii?e leur eouF. Les généraux^ les oolonek et les adjpdans se rassemblaient ou dans une salle ou dans If cour y chacun des derniersr^ avee son livre d'ordre : le prince de P]|isse était, parmi eux* Le Roi faisait titrer les*généraux, leur indiquai t. lès manoeuvres qui d^vai^t s'ew^ cmter le lendemain y et leur en: expliquait ks

AVEC FHÉI>Ëm€, «te. 355

dicfiiâiitibiia , qu'ils écrivaient sm leurs ta^ blettes; ceux-ci sortaîeul en6uite> et don-»

uaiesit en conséquence Tordre aux ookme^, appelés commandeurs ( tous les régimène étaient commandés par des offiders^éné^ raux)^ ainsi qu'aux adjudans >qui tous réeri-* valent Clament pour le distrâniar h leur régûnent. «Le Roi y un quart d'heure afnrès^ sortait^ et saluait tout le monde ^ en étant tués afiactueusement son chapeau , qu'il' re* mettait aisuite; il prenait alor^ son visage doux 9 pariait aux étrangers a^ee beaucoup de pcditesse ^ et rentrait avec les per^ sonnes invitées à diner avec lui* Je suivis le prinee de Prusse ; et nous nous mîmes, k table , où 9 le Rxn eompris^ on était quiitoree^ tous généraux ou coloiiels' à son senritie^ escèptéle baron de Rieidezel^ ^on mmi&fere à Vieqne^ et moi. Je^fiis placé en face de kâ^ parée qu/il desitinaét de pFéfi^:«noe cette pbee «ùx *étFiaing|srs y ponr^éti^ -plus àpMliée de les< voir^ et de eaùs^ aveo euH/'La taftle

était bien servie, et la cfaère très recheichée, telle qu'on la faisait à Paris il y a vingt ans. On ne buvait que du vin de Champagne; mais le Roi avait son vin particulier^ qui était un petii vin blanc de Bergerac ^ en Périgord. Dès la soupe y le Roi commença à parler, en adressant la parole à M. de Rieidezel et à moi ; il fut question des guerres de Louis XIV et des grands capitaines de ce siècle y les Condé , les Turenne y les Luxem-* bourg y que le Roi appelait les grands maîtres dans l'art militaire. Il fit un grand éloge du maréchal de Saxe. Il parla .tour à tour d'administration , de politique et de finances; puis y revenant à la guerre y il parla de l'ar*tillerie ijue les armées traînaient à leiir suite, (c Dans la campagne de 1778, j'avais (c plus de douze cents pièces de canon et de « quarante obusiers, dit-il ; il faudra que les a Français en aient aussi beaucoup s'ils veu- (( lent Élire la guerre avec égalité : à présent c( livrer bataille , c'est battre en brèche l'ar-

AVEC FRÉDÉRIC, etc. 33^

w mée qu'on ^ deyant soi. » Il désapprouva la maison du roi de France , « corps , disait- « il j aussi dispendieux qu'inutile. » La conversation changeant alors , il'parla du Pape, et le plaignit, a On le verra réduit un jour, « dit-il , à n'être plus que le premier aumô- « nier de l'Empereur. » Il me répéta souvent , pendant le diner : (( Ici ,♦ monsieur, (c liberté tout entière , comme si nous étions a au cabaret. »

Le lendemain , il y eut ce qu'on appelle une grande manœuvre ; l'armée était composée de onze bataillons de ligne et de quatre de garnison , de quinze escadrons de cavalerie et de vingt escadrons de hussards. L'artillerie était à la tête des troupes , et donnait le signal des difierentes évolutions. L'in&ntprie- se meut lentement, soit pour se former^ soit pour marcher en bataille, le pas étant réglé à soixante-quinze par minute.

Rien n'était plus imposant que cette ligne de bataille , où régnait d'abord le silence le

plus profond , riTnmobilité la plus complète. Tout à coup, à un signal donné, la Tuatche de

'' cette a^mée , qui ne formait plus qu'un seul corps, qui n'avait qu'un mquyenient, et d'où sortaient souvent des torrens de feu, présentait un des plus beaux et des plus grands spectacles qu'on pût voir. Le Roi ne commandaftt pas lui-même; mais il suivait } l'exécution des manoeuvres d'un regard

\ prompt , attentif et sûr, réprimandant les généraux et les commandeurs quand ils faisaient des fautes, et les redressant lui-même avec autant de chaleur et de promptitude que s'il eût été devant l'ennemi.

Il y eut encore une grande manoeuvre , c'esfc-à-Klire un simulacre de bataille et des mouvemens préparatoires ; et , le lendemain, le Roi partit, dès qu'il fut jour, pour Breslali, où on avait rassemblé un autre camp.

CeluiMîi avait duré cinq jours , depuis le 30 jtisqu'au 25. Je me rendis à Breslau, où j*«irrivai le même jour. Le Roi y était déjà

AVEC FRÉDÉRIC , etc. 33^

depuis plusieurs heures ; il voyageait extrémement vite dans une berline attelée de <îhevaux de paysans , sans autre suite qu'une voiture et un fourgon , qui transportaient quelques effets^ quelques valets, ses cuisiniers et ses chiens ; car ce prince ne traînait avec lui ni ministre, ni secrétaire, ni grandsofficiers. Il avait ordinairemeiit un de ses généraux dans sa yoiture, deux hussards , qui étaient ses valets de chambre, derrière , un. cocher sur, le siège; deux pages le suivaient sur des chevaiix de paysans , et deux cuisiniers dans l'autre voiture : ses chevaux de selle le^ précédaient.

Le camp devait être assemblé à peu de distance de Breslau , sur le célèbre^ champ de bataille de Lissa; il ne fut établi que le 28 d'août, et le Roi employa ces trois jours à faire les revues spéciales des troupes en garnison dans cette ville , et à régler tout ce qui était relatif à l'administration de cette province-

3/io CON VERS AXIONS

Je dînai le ^5 et le 26 avec le Roi dans son palais. Le second jour, ayant de se mettre à table y le Roi me dit : « Vous ne c( devineriez pas ce que j'ai fait ce matin?

({ j'ai réglé les finances de mes Jésuites : avec (c tout leur esprit , ils n'y entendent rien. Je (( les tiens sous ma main^ ajouta le Roi , et i< ils me sont très utiles , parce que je les ai a chargés particulièrement d'élever et de « former des jeunes gens pour mon clergé (c catholique ; puisque je suis obligé de l'en- « tretenir, je veux qu'il soit éclairé. J'ai (( arrangé cette aflaire avec le Pape, dont ((je suis très content, et qui est de mes (( amis. » Il me fit voir, de la fenêtre , un couvent de capucins , en me disant ; « Ceux- (( ci m'importunent un peu avec leurs clo- (( cites ; ils m'ont fait offrir de les faire cesser « la nuit , je n'ai pas voulu. Il faut laisser « à chacun faire son métier; le leur est de (f prier, et je leur aurais fait beaucoup de (( peine de les priver de leur carillon. » Nous

AVEC FRÉDÉRIC, etc. 34 1

nous mimes à table; eUe était plus nombreuse à Breslau. L'évéque y dînait , ainsi que l'abbé Basthiani; le oomte de Heine ^ ^limstre; plusieurs, seigneurs du pays ; quelques étrangers y la plupart princes polonais y et le même nombre de généraux et. de colonds. •

\fi Roi parla de religion y et i^Gt des plaisanteries assez fortes y sur cette matière^ àTévéque de !^eslau^ qui y répondit ea homme d^esprit, appuyé par l'abbé Ba^ thiani^ qui n'avait, pas plus de religion que le Roi y mais qui lui ripostait par des reparties très spirituelles et en m.éme temps tr.ès libres^ et que le Roi aimait beaucoup. On sait celle que lui fit un évéque de Warmie , en Pologne, dont une partie des revenus^ était sur le territoire que la Prusse ayait acquis lors du partage de ce royaume , et qae le Roi avait ajoutée aux siens par droit de conquête. Il lui dit un jour : « Monsieur H l'évêque, lorsque je me présenterai devant

a saint Pierre pour entrer en paraxiis y il me « refusera la porte comme hérétique ; mais^ «je me cacherai sous Totre . manteau ^ et « j'entrerai avec vous. — Sire , lui r^K>ndit « l'évéque , Vo€re Majesté Ta si fort rogné y. « qu'il n'en restera plus assez pour la couce vrir. » Le Roi fiit très cpntent de cette repartie^ et en rit beaucoup. A un des dipjprs où j'assistai y à Breslau y nous étions depuis plus de quatre heures à table y lorsqu'il survint à l'abbé Basthiani un besoin si pressant^ qu'il se leva. Le Roi lui dit : « Où allez-vous (( donc, l'abbé? » Celui-ci lui répondit:

« Je n'en puis plus. — Mais, dit le Roi , que « ne faites-vous comme moi? — • Oh ! Sire ^ « c'est que , chez Votre Majesté , tout est « grand 9 jusqu'à la vessie. » Tout le monde éclata de rire. •

Je pris congé de S. M. peu de jours après^ parce que je désirais voir le camp que l'Empereur assemblait à Prague; j'en prévins le Roi 9 en lui demandant la permission de

AVEC FRÊDÉBIC , etc. 343

revenir. Il m'en pressa lui-même avec beaucoup de bonté. « Je ne suis pas trop content^ (( me dit-il , des manœuTres que je vous ai « fait voir; j'aurais voulu vous montrer date yantage, mais je ne saurais vouîs donner le. « spectacle d'une descente : je n'ai ni vais- <( seaux 9 ni marins, ni port de mer. » Puis, comme l'uniforme de lieutenant-général que je portais était bleu , il ajouta : « Prenez « garde à vous, car dans le. pays où vous (( allez on n'aime pas les habits bleus (c'^st « la couleur de l'uniforme prussien ) ; efe i< votre Reine a conservé les répugnances de « sa famille , car elle ne les aime pas no»

« plus. »)

Les montagnes qui séparent la Silésie de la Bohême forment deux chaînes parallèles, séparées par un vallon , dont la plus élevée appartient au roi de Prusse, ce qui lui donne une grande facilité pour entrer en Bohême.

Les chemins sont étroits et difficiles; mais les gorges sont si midtipliéeB du côté de la

344 COWVERSATiONS

Bohême y qu'il est très aisé d'y pénétrer. On trouve, en y entrant , une ville que l'Empereur a fait construire depuis la guerre de Sept ans, ville que l'art, autant que sa situation , rend très forte ; son emplacernent a été choisi avec d'autant phis de discernement, ainsi que celui de Thérésieiistadt , également au débouché des montagnes, qu'elles appuient d'excellentes positions , devant lesquelles le roi de Prusse a consmné toute une campagne, en 1778, sans pouvoir rien entreprendre contre les armées- de l'Empereur, qui les occupaient.

J'arrivai à Prague , le 5 septembre , après avoir traversé un très beau pays. La Bohême forme, comme l'on voit, une plaine entourée circulairement par une chaîne de montagnes qui peut avoir trente -cinq lieues de diamètre , et traversée du sud au nord par ia Moldau , 'qui est un bras de l'Elbe; c'est sur cette rivière qu'est situé

AV£C FRÉDÉRIC, etc. 345

Prague ^ une des plus belles yilles de TEurope.

L'Empereur n'y était pas encore arrÎTé; mais le camp, composé de trente mille hommes^ dont vingt -huit bataillons et trente-sept escadrons y était déjà rassetnblé. U était placé sur la rive gauche de la Moldau y dans la position qu'occupait une partie de l'armée autrichienne lors de la fameuse bataille qui se donna en ij5jy où elle ftit complètement battue par Frédéric. Le camp

était commandé par le général comte de Wallis. L'Empereur arriva , le 6 , avec le^ felds- maréchaux Lascy et Laudon, qui n'étaient que simples spectateurs . Le premier, favori de l'Empereur, lui servait de conseil pour tout ce qui regardait l'organisation militaire : lo second était L'idole de l'armée ; mais l'Empereur l'aimait peu , quoiqu'il ne pût s'empêcher d'admirer ses talens. Le duc d'York était arrivé , la veille , avec quelques officiers anglais , et entre autres un généî*al

Grehville^ homme très estimable^ et qui lui servait de mentor. L'Empereur n'amena point de suite ; il avait la manie de copier le roi de Prusse dans les petites choses : il eût été à désirer ^ur lui qu'il l'eût imité dans les grandes ^ et surtout dans l'administration de ses États.

Je lui fiis présenté^ le lendeniain de son arrivée 9 à la manœuvre de son infanterie^ n'ayant pu l'être plus tôt , parce qu'il n'y

avait aucune étiquette; il fut seulement in-

formé que j'étais à sa suite ^ et me fît appeler par son aide-de-camp, M. de Browne. Il m'adressa quelques questions avec beaucoup de bonté^ et me fit dire par M. de Browne de venir dîner avec lui , autant que cela me conviendrait , et d'inviter chaque jour deux officiers français, dont une vingtaine se trouvaient à ce camp.

La manoeuvre de l'infanterie fut très mal exécutée; je vis des troupes superbes,, par- £stitemient entretenues , mais qui ne savaient

AVEC FRÉDÉRIC , etc. ' 347

pas marcher, et qui étaient instruites sur de mauyais principes par des officiers ignorans. Je remarquai une très grande différence entre les troupes prussiennes, dont elles n'avaient que l'immobilité et la lenteur communes a tous les Allemands. Comome il n'y a aucune communication entre ces deux armées , et que l'enti*ée des États respectifs des deux souvèraips est interdite réciproquement à leurs sujets, ils sont bien éloignés d'adopter aucun des principes ni des méthodes employées chez leurs rivaux et leurs ennemis. Il faut convenir que le mépris est le sentiment des Prussiens envers les Autrichiens, tandis que la haine la plus forte anime ceux-ci contre les Prussiens , depuis le soldat jusqu'au général. Si c'est une politique , elle est bien observée ; au reste , les Autrichiens haïssent également les Français.

Us montrent vis-à-vis d'eux une hauteur extrême , dont j'ai eu plusieurs fois occasion de m'apercevoir; et autant j'avais éprouvé de

politesse des officiers prussiens , autant j'éprouvai peu d'égards des généraux autrichiens , qui affectaient de traiter d'une manière distinguée les Anglais. L'Empereur était bien loin de leur donner cet exemple ;

> car je n'ai pas connu de souverain plus ai^ mable , plus poli et plus afiable, principalement envers les, étrangers.

Je fiis , après la parade , ' chez ce prince , qui était logé dans une maison petite et peu commode 9 derrière le camp dé ses troupes.

Nous attendîmes quelque t^mps dans une salle où étaient. réunis beaucoup de généraux , colonels et autres officiei's de l'armée , et quelques étrangers y la plupart anglais y parmi lesquels était le fils du roi d'Angleterre ,^le duc d'York. L'Empereur parut un

' moment avant le dîner, et on se mit sur-lechamp à table. Le prince d'Angleterre était à sa droite , et l'Empereur me fit l'honneur de me faire placer à sa gauche. Nous étions environ quarante personnes ; le dîner était

AVEC PRÉDÉRfC , etc. 349

servi simplement , comme^ il aurait pu Têtre dans une bonne auberge. Cette réunion d'hommes de .difFérens pays et d'officiers de tous grades, car les subalternes de l'armée mangeaient avec l'Empereur, donnait à ce repas l'apparence d'une table d'hôte; les domestiques étrangers servaient leurs maîtres , et rien n'annonçait que l'on fut à la table du chef de l'Empire , chacun parlant hau^ tem.ent et librement , sans*contrainte et sans gêne : contraste frappant avec le silence respectueux qui régnait à la table de Frédéric .• L'Empereur causa beaucoup avec mer:

la conversation roula particulièrement sur la France, dont4line parla avec éloge, en se permettant toutefois quelques plaisanteries sur notre gouverneipent. Il me parla aussi de la guerre de l'Amérique , et un peu des Prussiens avec éloge et avec envie, disant le Roi quand il parlait de Frédéric , et s'exprimant avec estime «t avec vénération sur ce prince , qui n'en témoignait pas autant

35o CONVERSATIONS

pour lui. L'Ejnpereur était fort question- / neur, et faisait en même temps la demande

et la réponse ; il ayait le ton assez brusque et décidé , ce qui paraissait une suite de son caractère. Je ne fus pas y au reste y dans cette première couT^irsation , à portée de juger de son esprit et de ses lumières. Nous restâmes une heUre à table ; et> dès qu'on en fiit sorti , il rentra sur-le-champ dans son cabinet pour travailler. C'était le souyerain de l'Europe qui travaillait le plus; mais Jiîgnore si c'était avec tiette méthode sans laquelle le travail devient plus nuisible qu'utile aux affîiires.

Je dînai le lo, pour la seconde fois, chez l'Empereur. En apercevant le miaréchal de Laudon placé vis-4i-vis de moi, je pris la liberté de dire à l'Empereur que j'ayais «ne ^ande satisfaction de connaître un homme aussi célèbre* « Il est aussi remarquable par <c sa modestie que par ses talens militaires » y me dit ce prince ; puis me montrant le feldr

AVEC FRÉDÉRIC, etc. 35 j

maréchal de Lascy : « Voilà , me dit-**il , un « ll»mme d un grand méritCé — Son mérite, repris-je, mé paraît être d'un genre différent. On regarde M. de Lascy comme" îm des hommes les plus capables d'organiser une année , et M. de Laudon comme un des généraux les plus dignes de la cpmman-der. L'un est un administrateur , l'autre un capitaine , et ce sont ceux-là qui gagnent des batailles, et font la destinée ,des empires. X) Là-dessus l'Empereur me dit de venir le lendemain dîner avec lui , qu'il me donnerait occasion de connaître plus particulièrement M. de Laudon.

L'Empereur causa beaucoup ensuite sur la Russie , et il me dit que la Russie montrait plus de puissance qu'elle n'en avait réellement ; que le cadre était beau et brillant, et que ce qu'il renfermait n'y ressemblait pas. U fit beaucoup de plaisanteries sur notre cour , sur madame de Polignac, et me demanda qui serait gou-

35a CONVERSATIONS

verneur du Dauphin. Je lui dis que je l'ignorais. Il roe repartit avec ^ivaciCC :

« J'espèi'e , au moins , que ce ne sera pas « M. de Polignae; mais, qui que ce soit, w qu'on apprenne bien au Dauphin qu'il « n'est pas d'une autre espèce que le reste « des hpmmes, et que la seule diflëi^euce H de lui à eux , c'est qu'il a de plus gi^nds (c devoirs à rem.plir. »

Je dinai donc le lendemain avec l'Empereur, qui fit effectivement mettre M. de Laudon auprès de lui, et qui me dit : « M. dé (( Bouille , mettez-vous auprès du feld'-ma- (c réchal. » Je lui obéis avec empressement.

Je causai avec ce célèbre général, qui ne démentit pas, par sa conversation , l'opinion que j'en avais conçue. Il me dit quelques maximes de guerre parfaitement d'accord avec son caractère militaire , qui était l'activité, l'audace et le sang -froid dans les plus grands dangers. Il fit l'éloge de la tactique , de la discipline et de l'instruction

AV£C FRÉOÉRIC, etc. 353

diss troupes pnisôennes y et it m'assura qu'il faudrait un demi-siècle pour que l'armée autrichienne pût devenir aussi inandËu- Trière. lime parla de quelques unes de ses actions, et malgré sa modestie, son amourpjxypre n'y perdait rien.

Excité les maréchaux de Làscy et Laudon , je ne yis pas de généraux qui annonçassent des talens, encore 'moins qui en eupent montiré. On me cita, cependant, parftii les uns et les autres , le général Wnrmser ', qui avait commandé , avec succès, un corps détaché dans la guerre de Bavière, et on m'indiqua les généraux-majjOrs Clairfait, le comte dèBrowne, l'anglais Fabrice, comme des généraux en espérance.

* Le même qui a si mal commandé Tarmée autrichienne en Alsace, en 1793, où il a été complètement battu par Pichegru; qui n'a pas eu plus de succès , en 1796 , contre Bonaparte en Italie , et qui a fini par se jeter dans Mantoue, où il a fait une belle défense. {Note de M. Louis dt BouiUé,)

3S4 CCmVERSATIOCIS

Deux d'entre etii[! ont €oniBi«ndé éepiiîit : jh postérité les jngara.

Je qcdttaî Prague le lendemai» dd départ de FEmpel'ell^^et je retonmri à Betiin p<nir Toir les revueé ^anitomne y qui sont ' de véritables écoles de guerre. Le laideiiiàin de mon arrivée y je Als de bonne heure à Pôstdam pour assister aux ManœuTt*^. L'armée y composée de diat-^huit batafllons et de yingt^huk eseâidrous y ftft dtrisée eft dMji borps d'é|^lerCbrcei LeRoipritle^Kimi&âiiH dément de l'une ^ et te; génénd MciHftndorf dé l'autare; et ik eHiécixtàreiit ksrmanœuTres les ph» saT«nteA. €e joua^-lfli, MoHendoi^" attlrqaalt k<Roi^ et fM repassé a^iàtMr déplojé toiafc Fart dé la taeft^tue* daim sei mouvemêns, qui n'étaient pas concertés d'a- . vance comme en Sîlésie. JWôue que rien n'offrait une plus vive image de la guerre.

Le Roi, avec qui j'eus l'honneur de dîner ce jour^là^ me reçut ayee infinvcoyent de bonté ^ et me combh de politesse.

AVEC fTBÉDBRiC, ttc. 355

ii^ je n'oubliierû ce dinei^ ni las c<KQr vives y ni surtout le lieu du festiur ^ table y qui était d'ei^viron quarante couy^rt»^ ^SBÂt sairie dan» l'ancienne orange-* rie. Frédéric y vrait lait dispo^r de^K ]9tikts trèa bellba et txèë vastes ^ dont l'une «itn^t de salon ^ l'autre da salle à manger.

Jbes meubkSy en étoffe^ . de sqie > étaient •dand la prewièn de coulear Meue celeale^ et dans la ieoonde, oOuleur.de ro^'^ aVee des frange&^/des- oré^ès et des b^r* guettes d'argânt. ^. toutes les corniobes étaient placés (des petits amours dorés en relief^ ainsi que sur les portes et sur les trur •nteaux d«s ^aoeg , qin ornaient en g«ind «lotnlïre ces apparjteméM. Qu'on se figure ensuite qosnrantè^Kfieux jguerriers en cheveux blâ»^s:^ bottés^ éperoiMiés^ portant de lofifgues épées ou de . grands sabres . à leur côté , et le vieux Frédéric, assis au milieu d'eux , servi et. entouré par w^ cjpuzaine de pages ^ beaux conrnie des amouro^ vêtus les uns de

velours couleur de rose^ les a^itres de ydkmrs bleu céleste , avec des broderies en argent ; autant de coureurs avec des petits jupons couleur de rose^ et des petits bonnets chargés de plumes ; enfin des hussards superbement yétus, qui lui servaient de valets de chaiabre, et des valets de pied à sa livrée y avec de itffe» gnifiques galons : cet ameublement, ces pages y cette recherche voluptueuse et galante, digne des goûts d'un sibarite, ^for^ maient avec les traits sévères, le modeste costume, le ton brusque et l'air guerrier des convives, un contraste qui m'étonna et me frappa beaucoup.

Dès que le Roifiit à table, il me parla du maréchal de Richdieci, dont je lui avais présenté le petit-fils ' avant diner. A ce sujet, il conta beaucoup d'anecdotes galantes

' Le duc de Richelieu , qu'on appelait alors le comte de Chinon , qui a été depui^^ premier ministre en France en i8i5 et eh i8ao, et qui est mort prèsque disgracié le 17 mai 182s..

AVEC PRÉMRIC ^ etc. 357

et d'intrigi:ies de cour. U > s'étendit ensuite sur le siècle de LouisiXIV^ qu'il appelait le beauâiècUàe notre nation. U fit l'apologie de ce monanjue^ de son gouTememeut et de son règne avec une grande sagacité 9 beaucoup d'esprit et luie connaissance parfaite des moindres particularités. U exci^ ses défiiuts et ses iSsdblesses; il releva ses qualités et ses vertus^ mais il blâma la révocation de l'édit de Nantes ^ quoique la Prusse en eût beaucoup profité, à cause des inanu£3ictures que les réfugiés y transportèrent. ((. Ces malheureux avaient con-* (c serve , dit-il , un attachement si vif poife: (( leur patrie y un respect si prc^nd pour le « roi de France ,, qu'ils ne pouvaient s'em-* « pécher de témoigner leur cha^in des (( éohécs qu'éprouvait leur nation. Le croi- « riez-'vous? sous t^ouis XIV, ils se rassem- « blaient encore avec leurs familles et leurs i< amis y le jour dé Saint-Louis , pour célé- (c brer la fête du Roi qui les persécutait, u

358 CONTERSAIIONS

Qooîqttè Frédéric pariât aTeo peu d'éloges de Louis XV^ il excusait cependant sa bonté pour ses favoris y et la fâdlité qu'il montrait à leur accorder des grâces y et* à prodiguer des trésors pour satisfaire leur cupidité :

(c QtBiTy monsieur 9 me disait^il, un prince i< *qui est bon et bienfaisant comme celui-là (f l'était 9 est bien aise que les personnes qui i< l'entourent y et qu'il roitlsans cesse > soient i< heureuses et contentes; l'approchent d'un « air riant ^ et avec un visage satisfait. S'il a leur refiise ce qu'ils désirent et ce qu'ils f< demandent y ils seront tristes et sérieux ; (( ^eur tristesse se répandra sur le prince y a leur humeur sur la sienne; il sera mal- « heureux lui-même de leur mécontente* or ment ; et pour sa satisfaction et son bon* « heur personnel , il leur accordera ce«qui « lui coûte si peu, une signature , un ordre « à donner. Tels sont la plupart des princes, (c qui sont bien a plaindre , et qu'on juge à (( la rigueuï'. »

Avec FIlfDÏMC , etc. SS9

Je diiiai $tyûo le Roi le^ troî» jours ^e diurèr^nt 1^ manoeuTres. Lias éti^ngers rcpianjuables étaient Je duc d'York , le ^nd-duc de (iouriaude , et un prince de $abl0oo^ski 9 polonais , que le Roi persiik l)edviconp. Il prétendait que les seigneurs «n Fologue avaient tous des Juifs , qui ai&rnflient buzB terres , touchaient leurs revenu3^ faisaient toutes leurs aflaires^ et jouijssaientde toute leur confiance, u Je crois, « «n vérité y disait^il , que les seigneurs po« a. louais se défieraient plutôt de leurs femmes 4( et de leurs enfans que de leurs juifs. Il est i< vrai y continuait>41 , que les dames polo«« {< naises dépensent beaucoup. Les Russes , « leurs voisines y n'ont pas moins de hixe. U u estbien{Mrodigue,ilestbienétrangecelu§e, « si ces dames y comme on l'assure , ne se c< ccmtentent pas de porter des diamans aux tf doigts^ sur la tête , au cou et sur les bras. »

Le Roi parlait souvent de la France ^ et avec un intérêt extrême. U me demanda ce

36o CONVERSATIOmS*

qu'étaient devenues les familles les plus connues dans notre histoire ^ en citant tous les traits qui les caractérisaient : peu de Français çn étaient mieux instruits. U disait qu'il ne connaissait pas un meilleur peuple que les Français y [dus brave y plus industrieux^ plus attaché à ses Rois et à son pays; mais que la cour gâtait tout. « Que « Youlez-Yous , disait-il y qu'on Êisse de vos « talons rouges à la guerre? Tous ces jolis (c messieurs , qui ont les nerfs si délicats^ sont i< de très mauvais guerriers y doublement à a chargedanslesarmées^parlemauvaise^em- (c pie qu'ils donnent aux soldats)^ et les intri- (c gués qu'ils trament contre le général en « chef. Voyez le mauréchal de Saxe y qui est a VLon maître dans l'art de la guerre^ il m'a « souvent assuré que dans ses campagnes de n Flandre^ les gens de la cour lui avaient (c donné plus d'embarras que le duc de Gum- « berland. » Il me demanda si je commandais dans quelque province y et si j'étais en acti*

AVEC FRÉDÉRIC, etc. i 36 1

vite. Je lui répondis qlke non. (c Et jlour- « quoi? me dit-il. — C'est,, lui difr-je , que je viens de faire la guerre, et que toutes les places sont occupées. — '« Oh ! je vois, me « dit-il;^ chez vous il y a des officiers pour i< la guerre , et d'autres pour la paix. Ce luxe « peut convenir à la magnificence d'mx roi (t de France; mais moi je né suis pas assez (( riche pour en faire autant* n

U avait établi., en Prusse, une école où l'on élevait des jeunes gens de qualité aux fiais du gouvernement. On payait pour chacun mille écus d' Allemagne. On n'en pouvait admettre que quinze : ils recevaient l'éducation la plus recherchée. L'objet de cette institution était de former des hommes destinés un jour à remplir de grands emplois dans l'armée , dans l'administratioflf , dans la diplomatie. Ce qu'il y avait de particulier, c'est qu'on n'y enseignait qu'en fiançais, les mathématiques, les fortifications , la tactique , la morale, et jusqu'aux

36a €ONVEil8ATION6

règle» du slyle^ pouf lesqaaU» il existait un maitre particulier. L'iustraction que Fré^ dérîc avait faite pour négler ce coxsrs d'ëdu-« catiou y <|U6 j'ai hie , était très curieuse; les métàodes ëtaiadt exoellentes. J'aTaîs eu la curiosité d'allar visiter œtte académie , ^ont un général était gouverneur. Gomme je sa**vais qu'on y admettait quelquefdis des étran*gers distingués, avec la permission du Roi, en payant toutefois la pension ^ je demandai à ce prince d'y vouloir bien admettre mon fik aine , qui arrait alors quinae aiis« Je. ne pouvais lui &ire mieux ma cour : aussi accueillit -T il ma demande avec beaucoup de bienveillance ) lorsque je la lui fis en dînant avec hii.

Après dinçr, je pris congé de lui, fort ahe d'avoir une occasion de 1er revoir , me proposant de conduire moHuéme mon fils a Berlin , le printemps suivant; car ce que j'avais vu de plus curieux, et de plus inté^ ressant dans mon voyage »i Prusse, c'était

AVEC FRÉDÉRIC , etc. 363

Frédéiic. Ce motif était Rdsez |mi»8aiifc pour me faire recommencer un Toyage aus^ long et aussi fatigant : ce prince voulut Imn m'y engager. Quand je le quittai y le a4 octobre y tl me dit , avec beaucoup trop de bonté :

« J'espère que je vous reverrai maréchal de w France : je le désire pour vous et pour « votre pays. »

Mon départ de Berlin Ait suivi d'un prompt retour dans cette ville; j'y passai deux jours pour veUler à l'établissement de mon fils. Le prince Henri avait eu la bonté de m'en feciliter tous les moyens^ en con** fiant le nouvel élève aux soins particuliers de l'un des professeurs. Je retournai , le 17, à Postdam pour y voir la revue des troupes de la garnison.

Je dinai avec le Roi^ à qui j'appris la mort du duc de Ghoiseul : il me répondit, en secouant la tète y « qu'il n'y avait pas c< grand mal. » Il ne l'aimait pas y à cause de ses rapports avec la maison d'Autriche.

Il parla sur-le-champ du vieux maréchal de Biron : (r Voilà ^ dit-il vivement, un « homme que j'aime et que j'estime , et qui i< a conservé le ton y lea manières et. le ca- « ractère des anciens seigneurs français. »

11 Alt question de M. de Maurepas , dont il fit un portrait très vrai y et tel que les Fran* çais qui le connaissent auraient pu le Êiire y ajoutant : « Ce n'était pas la l'honune qu'il « vous fallait. » Il fit quelques épigrammes sur la reine de France , et il finit par me dire : ce Tâchez donc de donner une maice tresse àvotne Roi, cela vaudrait mieux. »

Je jugeai que le prince Henri , son frère y lui avait rendu compte du peu d'égards et d'attention que cette prinpesse lui avait montrés. U parla avec éloge du duc de Nivemois ; et il avait raison , pei^nne n'ajant plus de mérite, et personne n'étant plus attaché , en France, au système prussien.

Frédéric parla de la Russie , et des Russes qu'il avait eus à ses ordres dans la dernière

AVEC FRÉDÉRIC , etc. 365

armée delà guerre de Sept ans ; il fit l'éloge de ces troupes, de leur patience, de leur sobriété et de leur fermeté. Il parla peu de rimpératrice , et avec discrétion ; il dit que quand il ayait eu les corps de cosaques à ses ordres il en passa la revue , et que ces genslà y qui avaient de grandes bariies , y portaient la main à mesure qu'ils passaient devant lui. ce Je crus d'ahord qu'il s'agissait, u continua-t-^il , d'une espèce de salut qu'ils (f me faisai^it ainsi à leur manière, et je c< leur rendais le salut ; mais point du tout. (r L'^npereur Pierre III avait ordonné qu'on « les fit raser ; et leurs démonstrations n'ai( vaient pour objet que de m'intéreSser à (Y leurs barbes , pour qu'ils la conservassent. ce Je JBLy prêtai volonjbiers : je réussis ; ils me (( comblèrent de bénédictions.

c< PierreJe-Grand, continua-t-il , n'in- « troduisit pas sans peine une semblable a réforme parmi ses boyards ; il lui fallut « déployer une rigueur qui n'était, au reste.

366 CONVÉItSATlCWS

H que trop coiafoiiiié a son caraèt^e : se$ « grandes qoaEtés^ ses vertus ménKs, fiirent H souTerit ternies par ses cruautés. Quand U u vint k Berlin ^ il sortait souvent à |»cd de « la maison qu'on lui avait pti^rét , et vetr nait ainsi rendre visite auRm. Le! peuple , « avide de le voir, se pressait en foule 3ur (ï son passage. — - Frère ^ dit*^ un jour au (f IVoi, DOS sujets ni incommodent; ils me « manquent de respect : faxtes-^en pendre « plusieurs pour éloigner les autres. » On ne suivit pas son conseil; mais on mît des barrières dans les rues pour écarter les eùrieux. « A Charlottembourg » * , continua Frédéric, que nom écoutioais attentivement, (( le Gzar se imt, ap^è» ledinm^ ^ à un balce con qui donnait ^nr le janilin ; beanoàup « de monde s'y trouvait rassemblé : tout à u coup il grinça des dents , et côomBÔiçait à ce donner des ^gnes dfe foreur. L'iknpéifatpioe

* Maison de campagne des rois dé' tousse, auprès de Berlin.

AVEC FRÉDÉRIC^ etc. 867

f« Gatherine y qui était avec lui > s'en Aperçût : i< Qu'on éloigne y dit-elle à l'instdtit , cet «r homme que je vois là y dans la foule, en (r perruque blonde, autrement je crain* « drais un malheur. )» On fit retirer l'homme (< à la» perruque , et Pierre reprit son sang* « froid. Gathmne disait qu'il était très sujet « à ces espèces d'attaques de fi^^iésie ; et, lor»- « qu'elle l'y voyait disposé , elle lui grattait « la tête, ce qui le tempérait. » Après avoir raconté ces traits extraordinaires du Gzàr, le Roi m'adressa ht pavole^ et me dit : J^oilày monsieur^ les grands hommes !

A aaosi retour en France y, le Roi venait (i'acbeler Sainb-Cloud à M. le duc d'Oilëa^eis^ cette acqûtsî|:icMi était faite au nom de la fteine^ qui en avait témoigjné un grand désir. Le Roi^ avait ygxàii lui« donner cette marquie de tendresse ; mais on trouvjiit que le mjQSnent n'était pas favorable , à cause de l'e mh a a rras des finances.

Le Rm vint , pendant l'été , passer queI-\

36e CONVBR&ITIONS

que^ semaiaes à Saint-Cloud ayec la Reme et une partie de leur maisou ; il y ayait tous les jours du monde. Le Roi dînait avec la Reine y ses frères , sœurs et belles-moeurs , et il soupàit avec les gens de la cour qui se faisaient écrire , et auxquels il le faisait dire. J'y soupai peu de jours après inon arrivée* Le Roi m'ayait reçu avec beaucoup de bonté « et il me fit mettre à côté de lui à table ; il me parla beaucoup du roi de Prusse. Je lui ea fis le portrait j sans dissimuler tout ce qu'il y avait de méfiant dans son caractère. « Frédéric, reprit Louis XYI, « a la plus mauYaise opinion des homnes. — L^ Rois y dis-je àT mon tour^ sont en cela bien* excusables : deux qui se pressent dans leurs palais ^mblent se charger trop sou* vent du soin de juflrt;^r leur défiance ; mais quanc^ ils cherchait; ailleurs que dans leurs cours , ils peuvent encore , avec du discernement , trouver des hommes vertueux et /sincères. — - << Je le pense comme vous , dit

AVEC FRÉDÉRI€ , etc. 369

i( Louis XVI; mais Frédéric semMe prendre à « tâche de donner lui-même à ses courtisans « des leçons de duplicité. » Et sur-le-champ il en cita un trait dont il était révolté.

Lorsqu'il fut question ^de négocier la cession de la Grimée à la Russie y après bien dés difficultés, Frédéric y consentit ; mais , après avoir donné son adhésion par écrit , il chargea son ministre à Gonstantinople d'engager le capitan-pacha , qu'il savait très porté pour la guerre > à faire ses effi^rts pour faire rompre ce traité, l'assurant qu'il assisterait les Turcs contre les Russes. Cet ambassadeur était un malheureux auquel Frédéric donnait mille écus pour le représenter auprès de la Porte. L'ambassadeur obéit aux ordres qu'il reçut; mais le Turc, plus rusé que l'Allemand, lui demanda la lettre de son souverain. L'agent de Frédéric eut l'imprudence de confier cette lettre; elle fiit à l'instant remise au divan, et la mauvaise foi du Roi fut bientôt connue des ministres

de& autres pui^nces. AIcmhs, se voyant dé^ éoUTètt y il roppek son tarop simple minislre, ^ le fit enfermer à Spandau , où: il était alors^-ét où il est resté jusqu'à la mort du Roi. €e trait n'est p^s tout-À-fiiit d'un roi philosophe; et raalheor^isement , (kns la TÎe de Frédéric y on en cite plus d'un -aeuH Mable.

Le Roi y dans sa conTersation y me parut asse^ porté pour la Prusse; mais il suivait aveuglément la ix^te que son ministre hii traçait y et celui-d était retenu par des considérations personnelles. Il fut question ensuite de l'Empereur, et jusqu'alors je n'avais pas osé en parler : c'était une corde délicate à toucher. Le Roi me mit biaitot tort à l'aise : je jugeai qu'il ne pouvait pas le souffiîr.

c( Pour celui-^là y me dit*il y il voudrait oqpier a le roi de Prusse; mais il lui est bien in£éu rieur, non seulement en fait de guerre y « mai^ en toutes choses. » il désapprouvait

tous les changemens qu'il faisait avec plus

AYEC FRÉSÉftlC^ etc. %f\

d^ëtolrderie tt dé préci{fiMi<m ^^ èe fo^ 9nre> de jAnétoyadeeNBl de fâgesde;' il tn« paria de Mfii carsctère jalotut , inqtdet êil; ambitieux. J'appuyai son- avis de mes réflexions, et je vis avec plaisir qu'il n'aimait pas ce prince, et qu'il le connaissait parfai*tement. <c II manque de dignité », disait-il. J'entrai dand^PJ^ idée, et je saisis cette occasion de remarquer combien la familiarité française avait besoin d'être contenue par le respect; j'ajoutai qu'à Prague certains Français s'étaient montrés , auprès de l'Empereur, familiers jusqu'au ridicule.

J'aurais pu citer au Roi des exemples semblables au milieu de sa cour même; mais ce malheureux prince ne s'en apercevait pas* Cette disposition à franchir les distances qui doivent , en France surtout , séparer les sujets du souverain, ne fut pas, à mon s^ns , une des moindres causes de la révolution ; elle était sur le point d'éclater, et j'allais avoir à donner à la mon4l:*chie de

379 CONVERSATIONS , etc.

nouveUes préavis de dévoûment y au Roi de

nouveaux témoignages du vif attachement

que je devais à ses bontés , et que m'inspiraient ses vertus«

DE

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