ET LEUR RACCOMMODEMENT
La. comtesse de Parabère , jetine , spirituelle et jolie , n'aVait point encore excité les traits de la malignité , quand elle attira les regards du Régent. Son bfottimage suiyit de près ses regards, et la comtesse TécoUta sans colère ; mais , peu faite encore aul manières de la haute compagnie , elle garda dans son maintien, dans ses discours , urie réserve qui le charma probablement parce qu'elle le surprit. En consentant à lui donner un rendez-vous ^ madame de Parabère exigea qu'un profond secret couvrit l'inconséquence de sa démarche , et le Régent promît tout ce qu'on voulut.
Il reçut , en effet , la jeune comtesse dans une maison solitaire , qu'un goût délitât aVait pris soin d'embellir. Les meubles les plus élégans ornaient chaque pièce; de tous côtés, des pein-« tures voluptueuses frappaient les yeux \ les fleurs led plus fraîches embaumaient l'air de leur par-
fum, et l'heureux possesseur de ce délicieux séjour semblait n'y avoir à ses ordres qu'un poij^oir invisible. Sans trop se rendre compte du trouble qu'elle éprouvait , madame de Parabère avoua que l'amour du prince n'avait pu choisir d'asile plus charmant et plus mystérieux. Il était aimable, il devint pressant ; il futheureux. Placé aux pieds de sa nouvelle conquête , peutêtre lui jùrait-il encore constance et discrétion , quand il frappa des mains -, les portes s'ouvrirent ; dix ou douze personnes entrèrent à la fois , et le Régent , se levant alors , leur adressa ces vers en chantant :
Voici la Reine !
Mortels , c'est vous en dire assez.
Joyeux ènfans de mon domaine »
Plaisirs et Jeux , obéissez :
Voici la Reine !
Et madame de Parabère , peut - être moins fâchée que-surprise , fut bien forcée d'avouer une défaite qui constatait l'instant de son règne.
Cêttp historiette est-elle bien exacte.^ Je n'en saurais répondre. La tradition s'en est conservée,
du moins daus le souvenir dé quelques personnes qui ont vu la cour de Louis XY . Le caractère et l'esprit du Régent la rendeii t assez vraisemblable : Téclat et la singularité lui plaisaient avant tout, n cultivait les arts ^ il aimait les lettres , et faisait même assez agréablement des vers. : en voilà plus qu'il ne faut pour accréditer Tavénture. Si madame de Parabère fut plus touchée de son goût pour la pdésie que de sa discrétion , c'est ce qu'on ne saurait décider : mai», dès ce moment, elle ne fut plus la même. Elle brûlait en secret d'une ardeur extrême pour les plaisirs^ elle était vive, légère, capricieuse, hautaine, emportée: le séjour de la cour et la société du Régent eurent bientôt développé cet heureux naturel. L'originalité de son esprit éclata sans retenue : ses traits malins atteignaient tout le monde , sans même excepter le Régent ^ et dès-lôrs elle devint l'âme de tous ses plaisirs , quand ses plaisirs n'étaient point des débauches. Il faut ajouter qu'aucun vil intérêt, qu'aucune idée d'ambition,
n'entrait dans la conduite de la comtesse. Elle
aimait le Régent pour lui ; elle recherchait en lut
6 SiADAMË D£ PARiLBÈRË
le ^x>nvive oharmant , Thomme aimable , et se plaisait à méconnaître , à braver même le pou- Yoir et les transports jaloux du prince.
Ce mélange de malice et de grâce, de tendresse et d'emportement, ne la rendait que plus séduisante à ses yeux. N'abusa- 1- elle jamais du pouvoir que lui laissait usurper un prince trop facile et trop esclave de ses penchans ? Je voudrais pouvoir l'affirmer ; mafi la vérité m'o-* blige à rapporter une anecdote que nous a conservée Duclos. J'adoucirai seulement la franchise un peu cynique de ses expressions.
On préparait le sacre de l'abbé Dubois : ce scandale ecclésiastique présenta , comme on sait , le plus beau spectacle. Le duc de Saint-Simon , qui se vantait d'être le seul homme titré que l'abbé Dubois eût assez respecté pour l'excepter de l'invitation , offrit au prince de s^y trouver, si le prince voulait assez se respecter lui-même pour n'y point aller. Le Régent y avait consenti ] mais la comtesse de Parabère exigea qu'il allât au saere. Il lui en représenta l'indécence *, elle en convint, mais elle ajouta : « Dubois saura que
« nous avons passé cette nuit ensemble. Il s'ea <c prendra certainement à moi de tous avoir dé- « tourné , et , avec l'ascendant qu'il a pris sur (( vous, il finira par nous brouiller. » Le Régent essaya de la rassurer sur ses craintes , et la traita de folle, a Folle tant qu'il vous plaira , lui a dit-elle ; mais vous irez , ou je romps avec (( vous, ne î&V-ce que pour oteir à l'abbé le plaisir ' a de nous désunir lui-même, » Le Régent, dit Duclos , alla donc , du lit de madame de Para-» bère au sacre de l'abbé Dubois , afin que toute sa journée se ressemblât. *
Mais comment, par quelles raisons, dans quelles vues , le prince , qui réunissait en lui les dons les plus beureux , et le germe des plus grandes qualités, pouvait-il se laisser gouverner
' Ceit oetle même comtetie dt PEurabère dcmt le Régent Youlut avoir le portrait ^ et qu'il fit peindre. ^. nm MinervA. Il faut conveiMT que ce prince ne pouyaît mieux déguiser son amour. Ce tableau se voit encore dans la galerie de
M. le duc d'Orléans : madame de Parabère est charmante , mais dans ses traits et dans son maintien l'on ne saurait retrouver la déesse de la Sagesse.
8 MADAME DE PAUABÈRE, etc.
par une maîtresse qui le trompait, par un ministre dont rélévation scandaleuse avilissait à la fois et la pourpre et le trône ? C'est ce que le morceau qu'on va lire fera connaître; Les secrets dd l'homme d'État vont se trahir dans les intrigues d'un boudoir : et quelles intrigues ! Que de ressorts mis en jeu ! que d'art ! que d'activité ! que d'adresse ! H en fallut bien moins au Régent pour annuler le testament dvi grand Roi que pour punir ou ramener une infidèle. Cependant , au milieu des faiblesses de l'amant et des déréglemens du prince , on reconnaît encore celui que son affabilité , sa gaîté vive , sa pénétration, une éloquence naturelle , des grâces séduisantes , un don particulier de plaira et de charmer, rendaient agréable et cher, même à ceux qui l'ont jugé le plus sévèrement.
Entrons donc avec lui dans les appartemens de madame de Parabère. La scène est vive , et riutrigue est galante : mais il y a plaisir à voir de quels soins importans sont parfois occupés ceux qui gouvernent des empires.