Hist. des Gaulois, passim
2. Hi inter adverses sæpe acies, dum strictis ensibus et protentis hastis inter se exercitus propinquant, in medium progressi, ac si bes-
prodiges, les auteurs grecs et romains paraissent faire assez peu de cas de la littérature gauloise. Habitués, les Grecs surtout, à la précision philosophique de la pensée , à la sagesse élégante des formes , ils sont effrayés de cet abus du langage figuré, de ce cliquetis de métaphores obscures ou incohérentes, de tout cet hyperbolisme, en un mot, qui constitue en grande partie la littérature des peuples sauvages ; ils proclament celle des Gaulois « boursouflée, fanfaronne, et par trop tragique 1 ; » mais en revanche ils reconnaissent sous la rudesse de l’enveloppe d’éminentes qualités : la rapité, la chaleur, la facilité, l’art de peindre ; c’est-à-dire les dons naturels de l’éloquence et de la poésie.
L’étude des règles grecques et latines et la communication des mœurs romaines firent tomber peu à peu cette exubérance de mauvais goût, mais les tendances innées restèrent. Le génie gaulois enrichit la littérature latine de qualités nouvelles que les Romains euxmêmes surent apprécier. Lorsque, plus tard, les critiques voulurent caractériser le style gallo-latin, par
tias incantnmentis cicurarent, prælia dirimunt. Diod. Sic., Bibl. hist., 1. v, p. 308.
1. In colloquiis verborum parci et obscuri, per involucra synccdochice pleraque enunciant : multa liyperbolice ad suæ laudis amplilicationem, aliorumque contemplum jactant. Minaces præterea sunt et elati tragicique exaggcratores; ingenio acuti, nec ad disciplinas inepti. Diod. Sic., ibid.
Opposition à la vieille manière italienne, ils attribuèrent à celle-ci la gravité, à l’autre l’abondance et l’éclat. Saint Jérôme, sorti des écoles de Trêves, et luimême si grand écrivain, conseillait de marier autant que possible les deux genres : leur union, suivant lui, constituant la perfection de l’art d’écrire 4 .
Ce fut dans la seconde moitié du troisième siècle que s’ouvrit la période littéraire gallo-romaine, au moment où la Gaqle, ainsi que nous l’avons déjà dit, produisait à l’empire de grands hommes de guerre et des empereurs. On voit même figurer deux césars dans ce mouvement littéraire, le jeune Postume et Numérien.
Au jugement des contemporains, le jeune Postume excellait dans le genre de la déclamation; genre qui consistait, comme on sait, en controverses et plaidoyers sur des sujets fictifs, sorte de gymnastique de l’esprit que les anciens jugeaient favorable à l’éloquence, et que Sénèque et Quintilien avaient mis en honneur dans les écoles d’Occident. On goûtait à ce point les déclamatiens de Postume , qu’on les confondit avec celles de Quintilien 1 2 dans les éditions de ce grand rhéteur, faites depuis le troisième siècle.
1. Utubertatem gallici nitoremqae sermonis, gravitas romana condiret. S. Hieron., Epist. xcv, ad Rust. mon.
2. Fuit autem (qnod solum memoratu dignum est) ita in deciamationibus disertes, utejus controversiæ Quintiliano dicuntur iuserue, qucm dcclamatorum romani gencris acutissimum, vel unius capitis lectio, prima statim fronte, demonstrat. Treb. Poil., Trig. Tyr., 186.
L’érudition moderne a su les séparer de nouveau et l’œil de l’historien peut interroger aujourd’hui ces pages tracées par une main qui porta le sceptre des Gaules, pour y saisir, sous l’écorce des sujets imaginaires, quelques révélations de l’époque de l’écrivain, quelque émotion de ces grandes et curieuses luttes qui nous sont restées si obscures.
Les déclamations de Junius Postumus furent cotn-
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posées à la veille de cette guerre sociale gauloise qui a pris dans l’histoire le nom de bagaudie; et si l’on ne peut méconnaître dans les pièces qui peuvent être attribuées légitimement à ce futur empereur transalpin, l’éclat d’une imagination brillante, quoique mal réglée, et d’autres signes d’un vrai mérite, il résulte de presque toutes une pensée attristante. L’auteur y cède à je ne sais quelle prédilection pour la peinture des misères publiques ; il s’attache avec une complaisance amère à nous exposer cette guerre du riche et du pauvre, guerre éternelle, hélas! mais que dans l’empire romain, et de son temps, certaines circonstances rendaient plus rude encore et plus implacable. 11 aime à placer en regard le riche et le pauvre comme
1. Ger. Vossius lui attribue dix-neuf grandes déclamations mises sous le nom de Quintilien et qui évidemment n’appartiennent point au rhéteur de Calagurris. L’opinion de Vossius a été adoptée par les critiques les plus autorisés. M. Daunou la partage : Biogr. univers., art. Quintilien. — Voir au surplus l’édition de Quintilien par U. Dus-
des ennemis naturels 1 à qui tous les moyens sont permis, la fraude et la violence, puisqu’ils se livrent des combats nécessaires, et que la société les a condamnés fatalement à se haïr. Alors ses tableaux prennent une énergie sombre : la dépossession du faible et du timide par le voisin puissant et insatiable , la progression de ces domaines sans fin qui marchent comme le flot de la marée et englobent successivement les champs, les forêts, les rivières, les villages, pour ne s’arrêter que devant le riche; en un mot, toutes les misères de la grande propriété à esclaves y sont retracées dans une nudité effrayante : « Partout, dit-il, on chasse le peuple, il « n’a plus d’héritage ; ce qui suffisait à la nourriture « d’une cité est le parc à bétail d’un seul maître. Les « riches sont comme les rois ou comme les nations, « il leur faut pour frontières des fleuves et des k montagnes 2 . » Parfois même il semble excuser la révolte, tant il prête d’énergie aux sentiments qui l’inspirent : « O riche! s’écrie un de ses personnages, « tu es fort contre moi, car un seul de tes coups me « tue; mais aussi tu offres plus de prise aux miens, et « je puis te faire mourir de mille morts. Quelle que « soit ta confiance dans les biens qui te protègent,
1. Dives et pauper, inimici. Decl., xm, Paup., et a!ib. pass.
2. Parum est proximos æquarc terminos, et posscssioncs suas, velut quædam gentes, fluminibus montibusque distinguere. E finibus suis poputus excluditur, nec ullus proccdentis finis est, nisi quum in alterum divitem incident. Decl., xm, Paup., il.
« écoute ! quand j’ai fait le sacrifice de ma vie, nous « sommes égaux*. » Ne croirait-on pas entendre ici le mot d’ordre anticipé des Bagaudes? Ailleurs, dans un morceau réellement digne de Sénèque, le rhéteur gaulois, parlant de l’incertitude de la vie et de la fragilité de nos grandeurs, ajoute : « Celui-là seul a vécu « tout ce qu’il voulait vivre, qui s’est décidé à a mourir. » On aime à supposer qu’une si ferme philosophie ne fit point défaut au jeune empereur dans la carrière orageuse où son père l’entraîna avec lui.
L’autre césar gaulois, orateur et poète, Numérien, surpassa encore le jeune Postume en renommée, sinon en mérite. On disait de lui qu’il plaidait déjà dans les bras de sa mère 8 . Un historien rapporte qu’une de ses harangues excita un tel enthousiasme parmi les sénateurs, qu’ils lui votèrent une statue dans la bibliothèque Ulpienne : « C’est à l’orateur, ajoute le même « écrivain, et non au césar, que cet honneur fut dé- « cerné 3 . » Malheureusement rien ne nous est resté de
1. Est tamen pauperibus intérim dolor : et, ut facilius nobis noceri potest, ita vobis latius: postrcmo, placeas licet tibi, opum tuarum fiducia, dives, si mihi vivere non expedit, pares surnus. Decl., xui, Paup., U.
2 Juvenemque beata sequuntur
Sæcula, materais causant qui lusit in ulnis.
Calpurn., Eccl., I.
3 . Hujus oratio fertur ad senatum missa tantum habuisse eioquentiæ, ut iUi statua non quasi Cæsari, sed quasi Rhetori decerneretur
ces harangues pour lesquelles les contemporains professèrent une admiration à laquelle l’histoire s’est associée. On estimait les vers de Numérien à l’égal de sa prose ; et à de si grands talents, il joignit dans sa puissance le plus noble cœur. Némésianus, son rival en poésie, fut aussi son ami ; Titus Calpurnius de Sicile, le premier des poètes bucoliques latins après Virgile, occupa près de lui le poste de maître de la mémoire ; il fit appel encore à d’autres écrivains dont le temps ne nous a conservé que les noms. Si ce glorieux enfant de Narbonne n’eût pas été enlevé trop tôt à l’empire, son règne eût peut-être rappelé celui de Trajan ; en tout cas, les études gauloises lui durent une impulsion qui se fit vivement sentir après lui.
Quand on parle d’éloquence et de poésie, il faut équitablement peser l’éloge ou le blâme des hommes au poids de leur temps. On ne saurait demander au siècle de Dioclétien et de Constantin des œuvres comparables à celles du siècle d’Auguste, quel qu’ait pu être le génie des auteurs. Peu d'œuvres littéraires sont assez parfaites pour vivre et durer par le seul mérite de la forme : or, l’éloquence au quatrième siècle se bornait à des • discours officiels prononcés au nom des villes dans les solennités publiques, au panégv-
pononda in bibliotbecaUlpia, cui subscriptum est, « Numeriano Cæsari • oratori temporibis suis potemissimo. » Vopisc. , Numeriun, 251. — A urel. Vict , Cœs., SS.
rique de l’empereur vivant, à la satire de son ennemi mort. La poésie , soit peur, soit dégoût des misères publiques, s’était retranchée dans le monde paisible et inoffensif des fictions, ou dans la peinture de la nature matérielle. Ce dernier genre convenait à l’esprit gaulois, ingénieux et brillant. Le spectacle d’une nature souvent plus grande que celle de l’Italie, ou du moins vierge des pinceaux romains , échauffant l’imagination, créa une école descriptive dans laquelle les poètes contemporains se signalèrent à l’envi. Le sol varié de la Gaule , avec ses vieilles forêts où respirait encore l’horreur des mystères abolis, ses villages celtiques, ses villes romaines, ses lacs, ses monts, ses fleuves nombreux, larges, rapides qui laissaient si loin derrière eux le Tibre et i’Éridan ; le Rhin majestueux que bordaient, d’un côté, de riches cultures, d’altières cités, des camps hérissés d’armes, et, de l’autre, des bois séculaires et les misérables cabanes des Barbares; ces beautés, ces contrastes fournissaient des couleurs qui n’étaient ni sans nouveauté ni sans charme. Telle fut plus tard la poésie d’Ausone ; telle dut être celle de Numérien.
Eu littérature comme en politique et en administration, le règne de Dioclétien fut l’âge d’or de la période gallo-romaine ; cet âge se continua sous Constantin et ses successeurs jusqu’à Théodose. Jamais, depuis les temps d’Auguste ou de Trajan, l’empire n’avait
montré une pareille réunion d’hommes éminents et de talents variés. C’étaient, dans l’art oratoire, Eumène, les deux Mamertins, Nazarius, Agræcius, Alcimus, beaucoup d’autres dont les ouvrages ont péri ; enfin Drépanius Pacatus; dans la science historique, plusieurs auteurs estimés dont il ne nous reste que l’abréviateur Eutrope ; dans la poésie, Ausone, Paulin, plus tard évêque de Noie, et une longue série de poètes moins glorieux, qui se continuent jusqu’à Sidoine Apollinaire et même après; dans le professorat, toute une armée de rhéteurs, de grammairiens, de philosophes, de médecins, qui firent des écoles gauloises les plus florissantes du monde entier 1 . On y accourait de toutes les parties de l’Occident. L’Espagne, la Bretagne, l’Italie et même l’Orient y venaient chercher des professeurs de littérature latine et grecque.
Des Gaulois allèrent ouvrir des cours à Rome ; on les y accueillit avec faveur 2 : «J’aime leur éloquence, « disait Symmaque ; j’en ai été allaité par les leçons « d’un vieux rhéteur enfant de la Garonne 3 . » Saint Ambroise devait aux enseignements de Trêves sa
1. Studia Gallorum florentissima sont. Hieron., Epist., xcv, ad Rust.monach. — Gallinunc... oratorum fertiles sunt. Prol.,\. il. Comment. epist. ad Galat. — Viris cloquentissimis abuudaat. Libr. ad Vigilant.