‹ Tableaux de l'Empire romainChapitre 134 sur 229 · Plut., de Forlun. II, p. 317. Paris, 16 2k · texte numérisé non relu

Plut., de Forlun. II, p. 317. Paris, 16 2k

Yespasien. A l’abri de ce long repos, on vit se créer une prospérité matérielle dont rien n’approcha jamais, et dont les vestiges disséminés partout confondent encore aujourd’hui l’imagination.

A la rapidité de ce développement, à l’espèce de passion avec laquelle les peuples s’y précipitèrent, on eût dit qu’ils avaient hâte d’épuiser un bien-être si nouveau dans la vie de l’humanité. « Certes , écrivait « Tertullien, le monde devient chaque jour plus orné « et plus magnifique 1 ; aucun de ses recoins n’est resté « inaccessible ; tous sont connus, fréquentés, tous sont « le théâtre ou l’objet d’affaires. Cherchez les déserts « naguère fameux : de fraîches campagnes les recoua vrent. Le champ dompte la forêt ; la bête fauve fait « retraite devant les troupeaux d’animaux domesti- « ques; on ensemence le sable ; on broie la pierre; on « transforme les marais en terre ferme. Il y a plus de « villes maintenant qu’il n’y avait jadis de maisons. v Qui redoute encore une île ? qui frémit devant un « écueil? On est sûr de trouver partout une habitation ; « partout un peuple, un état, partout la vie... Nous <i pesons sur le monde 2 ! »

Il dut y avoir, il y eut alors en effet parmi les hommes

1. Certe quidem ipso orbis in promptu est cultior de die et instructior pristina. TertuL, de Anima, 30.

2. Jam nec insulæ horrent, nec scopuli terrent, ubique domus, ubique populus, ubique respublica, ubique vita... Onerosi sumus muudo. (!d., ibid.)

un instant d’orgueil et d’enivrement véritable. Ainsi va l’esprit humain : à chaque pas qu’il fait, il croit avoir atteint le but de sa destinée ; puis sa confiance l’abandonne, etle découragement le saisit, quand il voit qu’il ne touche pas aux bornes du possible.

« Romains , disait le Grec Aristide parlant devant « l’empereur Marc-Aurèle, le monde sous votre domi- « nation semble célébrer un jour de fête : il a déposé « le glaive qu’il ceignait depuis si longtemps. Beau- « coup d’entre nous ont peine à s’imaginer qu’il ait « existé des guerres, et ils sont tentés d’en reléguer le « souvenir parmi les fables. De temps en temps, un « bruit lointain de bataille nous arrive des extrémités « de la terre, où vous repoussez le Goth sauvage, le «Maure affamé, l’Arabe que sa misère agite; mais « bientôt ce bruit se dissipe, ne laissant presque dans « la mémoire que l’impression fugitive d’un songe; ce « sont d’autres rivalités, d’autres combats que vous «excitez dans l’univers; combats d’orgueil, rivalités « de magnificence entre les provinces et les villes. Par « vous les gymnases, les aqueducs, les portiques, les «temples, les écoles se multiplient; le sol même se « ravive, et la terre devient un vaste jardin. Ah! sans « doute, ceux-là sont à plaindre qui ne participent pas « à tant de biens, parce qu’ils manquent à votre em- <( pire 1 ! »

J. Aristid., Oral, in Ham.

« Si Rome nous a garrottés, disait un poëte, c’est « avec le lien qui fait les frères 1 . »

Un autre ajoutait :

« Rome , cette grande cité, supérieure à tout ce que « le ciel environne; cette cité dont notre regard ne peut « embrasser l’étendue, notre esprit concevoir la puis- « sance, noire parole exprimer la gloire; reine par les « lois comme par les armes , elle a conquis le monde « pour le placer sous l’empire du droit ; elle est bien « plutôt la mère que la maîtresse du genre humain.

« C’est à son pacifique gouvernement que nous a devons tous de trouver partout la patrie ; de dépla- « cer à volonté nos foyers; de pouvoir, en nous jouant, « visiter Thulé , et pénétrer dans des retraites jadis « remplies d’effroi ; de boire à notre gré les eaux du « Rhône ou celles de l’Oronte; enfin de n’ètre tous « qu’une seule nation 2 . »

L’éternité de la puissance romaine était comme un dogme de foi universelle ; on n’osait pas, on ne pouvait pas concevoir l’idée qu’elle se retirât du monde,

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