Tacit., Ann., xv, 32. — Plin., Bist. nul., tu
En général, les Italiens conservèrent leur indépendance intérieure, leur gouvernement, leurs lois, leurs magistrats, leurs tribunaux; mais toute alliance entre eux de peuple à peuple leur était interdite, et quoique libres en apparence, ils recevaient des ordres supérieurs du sénat, qui jugeait leurs moindres querelles de voisinage. Avec la liberté domestique, ils avaient, à l’égard de Rome, immunité de tribut pour les terres et pour les personnes : c’était aussi le droit commun pour les villes latines. Enfin, l’Italien, de même que le Latin, participait aux garanties de la loi romaine, quant à l’acquisition et à la conservation de la propriété. Ce qui rendait surtout sa condition inférieure à celle du Latin, c’est qu’il ne possédait point les mêmes aptitudes à devenir citoyen romain*. Dans l’ordre naturel des choses, il fallait que l’Italien passât par la latinité, ou, comme on disait, par le Latium a , pour atteindre à la cité, ce point de mire de toutes les prétentions italiennes au commencement du sixième siècle de Rome. Au reste, ce qui était arrivé pour le Latium arriva plus tard pour l’Italie; il se forma un droit appelé droit italique *, qui, appliqué hors de
1. Sigon., De ant. jure ital., i, 9 et seqq. — Beaufort, Rép. rom., v, 166 et suiv. — Savigny , Geschichte des reern. Redits, 1, b. 1, k. ; et Ueber dus Jus italicum. — M. Naudet, Des changements opérés dans toutes les parties de l'administration romaine, etc., i, 42.
2. ... His quoque, quibus per Latium civitas roinana patuisset. Pliu., Puney., 37.
l’Italie, y créa des libertés, des immunités, une condition semblable en tout à celle des villes italiennes.
Ce système d’association graduée ne sortit point, comme on le voit, tout d’une pièce et complet, des méditations du gouvernement romain : il dut sa formation à de longs tâtonnements, à beaucoup d’événements fortuits. Quand il fut organisé, l’ Italie présenta, sous la prééminence de Rome, une hiérarchie de peuples dont les uns étaient déjà pleinement Romains, les autres allaient le devenir, ou le pouvaient, le voulaient, et s’y préparaient dans des conditions inférieures. Maislamême influence qui avait fermé jadis l’enceinte de la ville aux bandes latines ou étrusques que Rome y déportait par la main de ses rois, l’intérêt aristocratique entrava de tout son pouvoir le nouveau système d’agrandissement ; il défendit avec la même opiniâtreté les portes de cette cité immatérielle de l’égalité et du droit. Forcée de céder au mouvement qui poussait Rome hors d’elle-même, l’aristocratie défendit pied à pied son ancien terrain, n’accordant que la moindre faveur, empêchant les Latins de devenir citoyens, les Italiens de devenir Latins. Le cinquième et le sixième siècle de Rome sont remplis de ces luttes qui tournèrent en définitive au profit des alliés.
(. jn S italicum. Consulter un Mémoire de M. Révillout. Revue du droit français et étranger, t. 1 er .
3S TABLEAU DE l/EMPIRE ROMAIN.
Dans les crises de cet enfantement laborieux, Rome atteignit la six cent vingtième année depuis sa fondation. Elle s’était élevée successivement, par des guerres toujours heureuses, à la domination d’une partie du monde : maîtresse de l’Afrique carthaginoise, de la Sicile, de l’Espagne, de la Grèce et de l’Asie Mineure, elle enchaînait par la terreur de son nom les peuples qui n’avaient point encore éprouvé la force de ses armes. Un moment de repos suivit la ruine de Carthage, et l’Italie, occupée jusqu’alors, sous le drapeau romain , à ces guerres lointaines, put ramener ses regards sur elle-même. Les peuples latins et itaüens avaient versé le plus pur de leur sang pour la cause de Rome, sur tous les champs de bataille de l’univers ; ils réclamèrent, les uns une condition meilleure, les autres l’égalité de tous les droits : les Latins commencèrent, et furent suivis de près par les Italiens. C’était dans le présent une question vitale entre Rome et l’Italie; dans l’avenir, une question vitale entre l’Italie et le monde; elle se présentait alors aux comices et au sénat avec toute sa gravité. Le peuple, qui appuya les réclamations, le sénat, qui les combattit, sentaient tous deux qu’il ne s’agissait pas là seulement du sort des alliés, mais aussi de la constitution romaine. Pondérée pour quelques milliers de citoyens, comment embrasserait-elle toute l’Italie? Verrait-on les routes incessamment couvertes de nations entières venant voter
au Forum de tous les points de l’Italie, ou retournant du Forum dans leurs municipes ? Par quels moyens assurerait-on à cette multitude l’exercice effectif du droit de suffrage? Quelle serait l’étendue de son vote? Égaux en droit aux anciens citoyens, les Italiens les écraseraient par le nombre, ils disposeraient de la ville et de l’empire : Rome perdrait sa suprématie et jusqu’à sa liberté intérieure. Au contraire, restreindre le droit serait ne rien accorder ; les concessions partielles ne contentaient plus personne ; et un jour ou l’autre, on le reconnaissait bien, il fallait que les inégalités disparussent.
Il était impossible de concilier tout cela, c’est-àdire la formation d’une grande société italienne à droit égal, avec l’individualité de Rome à part de cette société.
Le sénat prit, dans la question, sa place habituelle d’opposition à tout ce qui pouvait altérer la constitution de l’État et diminuer sa propre autorité. Les plébéiens se jetèrent aventureusement au milieu des chances que le triomphe des Italiens pouvait présenter; les Gracques furent en cela leurs conseillers et leurs guides. Quant aux alliés, dominés par une haine profonde contre les patriciens, qu’ils rencontraient toujours devant eux, ils confondirent, dans leurs malédictions, la forme républicaine avec l’arrogante domination de leurs ennemis. Plus assurés de réussir sous
iO TABLEAU DE L’EMPIRE ROMAIN.
le gouvernement d’un seul, ils appelèrent de tous leurs vœux une royauté, et attirèrent plus d’une fois à ce leurre les ambitieux tribuns qui s’étaient déclarés leurs patrons. Plusieurs prêtèrent l’oreille à ces dangereuses séductions ; un d’eux fut même proclamé roi dans une émeute d’alliés italiens 1 . Mais le rétablissement de la royauté fut repoussé avec force par les plébéiens euxmêmes, que le mot effrayait plus que la chose. L’odieux attaché à ce nom, depuis quatre siècles, avait passé dans les mœurs romaines , et l’on n’avait pas encore deviné que le pouvoir absolu se trouverait tout aussi à l’aise sous les titres républicains de Dictateur et d 'Empereur.
Tibérius Gracchus engagea la lutte ; il périt de la
main d’un sénateur sur les degrés du Capitole 2 . Caius reprit la noble tâche, et rejoignit bientôt son frère 3 . Drususosa revêtir la robe de tribun, ensanglantée par ces grands hommes : une main inconnue vint le frapper, au miüeu d’une foule d’alliés, au pied de son tribunal, dans l’exercice des fonctions sacrées de sa charge 4 . Ces meurtres audacieux, dirigés, avoués hautement par le patriciat, épouvantèrent les plébéiens,
1. In eo tumultu regem ex satellitibus suis se appellatuin lætus (Saturninus) accepit. Flor., iii, 16. — Cf. Appian., Bell, du., i, 28 et seqq. — Vell. Pat., ii, 12. — Plut., Mar.