‹ Tableaux de l'Empire romainChapitre 170 sur 229 · Luciati., passim · texte numérisé non relu

Luciati., passim

d’une révolution morale analogue; et, en effet, des combinaisons sociales si neuves éclairaient d’un jour inconnu les droits et les devoirs humains. Un sentiment universel de bienveillance réciproque, d’égalité, de fraternelle charité, circulait de peuple à peuple, de contrée à contrée, d’homme à homme, depuis la tête de la société jusqu’à ses rangs les plus obscurs. Toutes les âmes s’ouvraient pour le recevoir. Les philosophes y puisaient des principes que leur dialectique développait, qu’elle coordonnait en systèmes divers, et qui revêtaient quelquefois, entre leurs mains, des formules sublimes : là surtout fut la gloire du stoïcisme. En même temps que les sectes philosophiques créaient la morale du riche et du savant, le christianisme faisait descendre, au niveau du simple et du pauvre, les mêmes préceptes rendus plus pratiques, épurés encore, et fortifiés par l’autorité de la religion. C’était le même mot partout : « Nous sommes frères ! » Sénèque le proclamait devant Néron, Epictète du haut de sa chaire, Marc-Aurèle du haut du trône des césars; des esclaves chrétiens se le disaient aussi, au fond des hypogées de Rome; et le confesseur, en mourant, le répétait à ses bourreaux.

Que devenaient à côté de cela des religions indifférentes à la vie humaine? Que devenaient des cultes grossiers dontlespratiques, exclusivement matérielles, ne renfermaient ni sens ni but moral? De leur inuti-

lité, on concluait bientôt, quoi qu’on en eût, à leur fausseté. Les formes religieuses elles-mêmes étaient soumises à un travail intérieur qui tendait à les simplifier. Le dogme de l’unité de Dieu, dégagé non-seulement de l’examen philosophique, mais de la discussion ouverte entre les polythéistes et les deux religions dont le déisme était la base, le judaïsme et le christianisme; ce dogme prenait partout de l’autorité, et devenait pour la raison un besoin de plus en plus impérieux. Sous ce point de vue, l’amalgame des cultes mythologiques blessait l’intelligence, en même temps que son défaut de moralité repoussait le cœur.

Quant aux sectes philosophiques, elles étaient insuffisantes pour remplacer les religions ébranlées. Si elles reconnaissaient l’unité de Dieu, si elles enseignaient la morale, il leur manquait pourtant l’autorité qui donne force à la morale ; il leur manquait aussi le culte. Fondées sur l’étude et la science, elles restaient

inaccessibles aux masses qui n’étudient point, à qui le

doute et les longues méditations sont interdits, et qui réclament avant tout une règle inflexible et l’appui d’en haut, contre elles-mêmes, contre leurs propres misères et les difficultés de leur vie. Ainsi la philosophie, meilleure que les religions, ne les remplaçait qu’à moitié. Lier ensemble des dogmes, une morale et un culte, c’est-à-dire donner à la société une foi, une règle et des pratiques, c’était l’œuvre que le genre

humain appelait de ses vœux, et sur laquelle pourtaut tous les efforts humains semblaient échouer.

Que ce besoin fût réel, qu’il fût universel et profond, l’histoire du temps le démontre assez; elle en reproduit, à toutes ses pages, les anxiétés et les tortures. Jamais, ni avant ni depuis, l’humanité n’offrit un pareil spectacle. L’àme, poursuivie par le doute, était comme oscillante entre la négation de toutes choses et la croyance à toutes choses. Tantôt le découragement l’entraînait dans une indifférence stupide, où le sentiment moral ne tardait pas à s’éteindre ; tantôt, sous l’aiguillon intérieur, elle se relevait, appelant à son aide ce que renfermaient de plus énergique et de plus brutal les superstitions qu’elle avait d’abord méprisées. Alors, par la magie, par les prestidigitations, par les cultes infâmes et sanglants, par les délires fanatiques, on cherchait à réveiller en soi-même la faculté de croire, comme dans un malade désespéré on réveille, par des blessures barbares, les dernières fa-

cultés de la vie. Et cet état de l’àme n’était pas un fait isolé, c’était le fait dominant de la société : grands et peuple, hommes et femmes, maîtres et esclaves le ressentaient, l’exprimaient également. Les discussions métaphysiques, les querelles religieuses, remuaient plus de passions dans les basiliques et sur les places de Rome, d’Alexandrie, d’Antioche, que les débats politiques n’en remuèrent jamais, au forum, dans les

jours les plus agités de la république. Tout autre intérêt s’évanouissait devant celui-là, où la Providence semblait avoir concentré la puissance morale des peuples. Qu’importaieilt les déchirements des guerres civiles? Qu’importaient les calamités de la guerre étrangère ? Croire ou ne pas croire, n’était-ce pas toute la vie de ces siècles?

Tourmentées elles-mêmes par le besoin universel, les écoles philosophiques travaillèrent à la solution du grand problème, et chacune vint proposer la sienne au genre humain.

Le stoïcisme se présenta le premier' appuyé sur d’illustres exemples. En l’absence d’une religion positive, capable de satisfaire l’esprit et de régler la vie, ses doctrines avaient servi de ralliement aux âmes fortes dans la lutte qui s’ouvrit par le suicide de Caton pour ne finir qu’avec Domitien. Quand l’ordre politique se fut rassis, cette philosophie, descendue des hauteurs orageuses où la liberté mourante l’avait appelée, essaya de se plier à des besoins plus vulgaires, à la routine de la vie de chaque jour. Épictète, qui avait traversé tous les degrés des conditions sociales, en tira un code de morale ferme et pure. Elle prit, dans l’âme méditative de Marc-Aurèle, je ne sais quoi de rêveur et de tendre qui lui imprimait un caractère presque religieux. Mais la métaphysique des Stoïciens aboutissait au panthéisme. Ils n’avaient point

non plus de culte de prédilection, et se dispensaient volontiers des pratiques, tout en les recommandant. Trop fiers pour se confondre avec les masses, que leur orgueil tenait à distance, ils avaient peu de prise sur elles ; on les respectait, mais ils n’entraînaient pas. La pitié superbe que Marc-Aurèle laisse tomber sur la folie des chrétiens 1 prouve bien une chose : c’est que sa secte ne comprenait ni l’élan, ni la sympathie ardente des croyances populaires. L’orgueil en effet était la base de la morale du Portique, qui faisait Dieu trop faible en faisant l’homme .trop fort. Or le panthéisme et la croyance en soi-même n’ont jamais fondé une religion ; le Dieu des panthéistes est trop étranger à l’humanité, et l’exagération de la foi en soi-même atténue trop la nécessité d’un régulateur et d’un juge suprême.

En même temps que les stoïciens, les néo-pythagoriciens vinrent mettre la main à la grande œuvre du siècle. C’était une secte idéaliste qui prétendait relever l’ancienne école italique tombée dans l’oubli, mais qui, par trop de mélange avec le mysticisme oriental, dénaturait la doctrine de Pythagore, en croyant la reporter à sa source. Sa théogonie conduisait à la théur-

1. Qualis est animus paratus, si jam debeat a corpore solvi et vel exstingui vel desolvi vel perraanere. Hæc tamen promptitudo ut a singulari judicio proficiscatur, nequaquam e mera obstinatione, ut in Christianis, sed re bene deliberata, et cum gravitate et, ut etiam aüj id persuadere possis, sine fastu tragico. Marc. Aur., xi, 3.

gie. Sa morale, austère dans le fond, se cachait sous des formules de nombres qui en faisaient une sorte de science mathématique inabordable au commun des hommes. Au reste, elle s’accommodait en apparence de toutes les religions, sans se confondre avec elles, sans chercher à les expliquer, sans se mettre en peine de les concilier; c’est-à-dire qu’elle les jugeait indifférentes, et qu’elle restait secte philosophique en dehors d’elles. Les nouveaux pythagoriciens ne manquèrent dans le principe ni de pureté de mœurs, ni de cette conviction enthousiaste qui simule la foi religieuse : le monde crut un instant à leur parole, et se mit aux pieds d’Apollonius de Tyane *. Mais leur penchant pour la théurgie les perdit. Ils ne s’occupèrent bientôt plus que d’opérations surnaturelles et de prestiges. D’illuminés crédules qu’ils étaient d’abord, ils devinrent des imposteurs accrédités, puis des charlalatans vulgaires, et leur doctrine, négligée par euxmèmes, alla se fondre dans le néo-platonisme, qui commençait à occuper la scène *.

Cette troisième secte prit naissance dans la ville, moitié grecque, moitié orientale, d’Alexandrie, entre ces écoles philosophiques où la science européenne brillait de tout son éclat, et les sanctuaires des reli-

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