CHAPITRE II
DK I.’hISTOIRF. ROMAINE AU POINT DE VUE DU CHRISTIANISME
Deux époques dans les témoignages chrétiens touchant Rome et l’empire romain : l'époque de la persécution et celle du triomphe. — Rome prédestinée à l'établissement du christianisme : doctrine de l’Église à cet égard. — Éloge de Rome par Prudence. — Système historique de saint Augustin. — Histoire universelle de Paul Orose. — La société chrétienne continue la société romaine.
Dans le rapide tableau que je viens de tracer du travail de Rome sur le monde, j’ai puisé mes autorités , presque exclusivement , chez les écrivains profanes, comme chez les interprètes les plus légitimes de la pensée romaine, chez ceux qui nous en ont transmis l’expression la plus directe et la plus Adèle.
Mais à côté de cette source des témoignages païens, une autre source non moins importante nous est ouverte dans les témoignages chrétiens. Les chrétiens se sont trouvés mêlés de la manière la plus intime à ce grand travail. L’empire a agi sur eux, ils ont agi sur l’empire. Comment l’ont-ils jugé? Qu’ont-ils pensé de cette société qu’ils ont Bni par se soumettre, de cette organisation politique dont ils ont recueilli l’héritage?
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Comment s’expliquait, se formulait tout cela au point de vue chrétien? Qu’était-ce que Rome, et sa puissance, et son action universelle, et son but final, dans les rapports de cette grande destinée avec la religion chrétienne? Ces questions touchaient de trop près aux fondements mêmes de l’Église, pour que celleci ne s’en fût pas préoccupée de bonne heure; de bonne heure, effectivement, elle les avait posées et résolues.
D’abord il faut distinguer, dans les livres chrétiens, deux époques : celle de la persécution, où le nom de Rome et la mention du gouvernement romain apparaissent souvent avec les signes d’une irritation bien justifiable; et celle du triomphe, où l’appréciation des mêmes faits est entourée de plus d’impartialité et de calme.
Dès les premiers temps, on voit naître une doctrine qui rattache, dans les desseins de Dieu, le règne temporel de Rome au règne spirituel de Jésus-Christ. Suivant elle, la réunion des nations sous un même sceptre a eu pour but de préparer la conversion des gentils ; le gouvernement universel ouvre les voies à la prédication universelle ; la paix romaine est à la fois l’instrument et le symbole d’une autre paix que Dieu est venu donner au monde.
Ainsi les premiers chrétiens reconnaissent formellement les césars comme les régulateurs providentiels
des choses de l’univers ; ils leur prêtent obéissance à ce titre; ils prient pour eux, quoique persécutés. Les césars sont nécessaires 1 ; Rome est le lien qui retarde la dissolution du monde*; dernière des puissances terrestres, elle fermera la série des siècles; sa chute annoncera le bouleversement de la terre, et alors le mystère d'iniquité s’accomplira par le règne de l’ Antéchrist 3 . Telle est la doctrine des successeurs des apôtres.
a II y a, écrivait Tertullien, une bien grande néces- « sité que nous priions pour les empereurs, pour tout «l’état de l’empire, pour l’ensemble des choses roumaines; c’est que leur existence retarde la clôture « du siècle et l’effroyable déluge de maux qui doit « fondre alors sur le monde. Nous supplions Dieu « d’éloigner de nous ces épreuves, et par là nous pro- « longeons la durée de l’empire 4 . »
Les premiers chrétiens furent donc bien loin de
1. Si aut Ceesaros non essent sœculo necessarii. Tertull., Apolog., t. H, p. 631, éd. Paris. 1566.