LIVRE VI
Autour de cette société dont je viens d’esquisser le tableau, s’agitait une ceinture de populations frémissantes, toujours années, et que, pendant une longue suite de siècles , elle écarta victorieusement de ses frontières. C’étaient les nations barbares; monde divers, divisé à l’infini et dont les forces se neutralisaient en se combattant, tandis qu’une puissante organisation régnait avec l’unité dans le monde opposé. Les peuples, les races que Rome, après les avoir vaincues, avait jetées successivement dans son creuset, n’avaient plus maintenant qu’un nom , celui de Romain, et leur territoire qu’une dénomination, Empire
romain ou Romanie. Au dedans de l’Empire était la civilisation, au dehors la barbarie.
Chaque division de ce monde civilisé, chaque grande province de l’Empire avait à ses portes sa barbarie particulière , représentant le reste des populations indigènes que Rome n’avait pas pu ou n’avait pas voulu renfermer dans ses limites.
L’Afrique avait les tribus de l’Atlas; l’Égypte les nègres du désert; l’Asie grecque les nomades de la mer Caspienne et les Arabes de la mer Rouge ; l’üe de Bretagne les clans turbulents des Pietés et des Scots. Mais ces faibles adversaires n’offraient aucun danger à l’Empire romain. La seule monarchie des Perses suspendait sur les provinces syriennes comme une menace permanente; toutefois les forces romaines de l’Orient suffirent à en conjurer les effets jusqu’au jour où le fanatisme de l’islam vint retremper dans une vie nouvelle les Arabes et les Persans réunis.
La vraie barbarie, celle dont Rome dut se préoccuper constamment depuis l’apparition des Cimbres et des Teutons, résidait dans cette agglomération de races sauvages ou à demi sauvages cantonnées au nord du continent européen, et communiquant par les steppes des Palus-Méotides avec les hordes nomades de l’Asie. Là était pour le monde civilisé une conquête nécessaire ou un grand péril; là aussi se porta, pendant cinq siècles, l’action extérieure de
Rome , par la guerre et par la politique ; là enfin se livrèrent les luttes formidables où le gouvernement romain succomba, mais d’où sortirent les nations modernes. Le tableau de ces luttes complétera ce que j’avais à dire de la société romaine et de son action sur l’humanité.