‹ Tableaux de l'Empire romainChapitre 189 sur 229 · Hodie vidi D«os. Vell. Paterc., II · texte numérisé non relu

Hodie vidi D«os. Vell. Paterc., II

premier siècle de l’Empire, il y eut peu dé chefs considérables parmi les Germains ou les Suèves qui ne s’exposassent à ces séductions dangereuses ; les prophétesses elles-mêmes se laissèrent tenter et succombèrent sans doute comme les autres : l’histoire nous raconte que la devineresse Ganna voulut accompagner le roi des Semnons, qui se rendait à Rome près de Domitien.

11 y avait pourtant deux classes d’hommes que la fascination n’atteignait pas : ceux qui portaient jusqu’au fanatisme l’amour de la vie sauvage et de son indépendance effrénée, et ceux qui, plus ambitieux que barbares passionnés, après avoir vu Rome de près, essayaient de l’imiter pour la mieux combattre. A la première classe appartint le Chéruske Arminius, héros un peu tardif de la liberté germanique, puisqu’il avait servi les Romains avant de les trahir, et que ces services lui avaient valu non-seulement le titre de citoyen, mais encore le rang de chevalier. Toutefois, Arminius ne fut pas complètement désintéressé dans son entreprise ; il joignait à son horreur naturelle de la servitude une ambition qu’il voulait assouvir à sa manière barbare, par tous les moyens de la vie sauvage, et en ramenant, s’il était possible, les mœurs germaines en arrière. Son rival, le Suève Marobode, plus intelligent, plus prévoyant, comprit mieux les moyens de fonder la liberté ou plutôt de lutter contre

l’Empire. Fils d’un père ami des Romains, il avait passé sa jeunesse à Rome , d’où Auguste l’avait renvoyé avec le titre de roi. Séduit d’abord par la civilisation, il en avait étudié les procédés pour s’en servir à son profit parmi les siens , et , dans l'occasion , au profit des siens contre l’étranger. Ce qui le frappa surtout dans le spectacle de l’Empire ce fut sa majestueuse unité 4 , la concentration de tant de peuples sous une même main , la puissante discipline des légions. Arminius ne voulait être qu’un grand chef sauvage : Marobode nourrit de plus hauts desseins ; il se voyait déjà un César suève, maître de toute la Teutonie et luttant de front contre le César des Romains. 11 mit sur pied jusqu’à soixante -dix mille hommes, la plupart formés en légions, et se fit une garde prétorienne s . Tandis que l’anarchie des passions barbares divisait les compagnons d’ Arminius et neutralisait ses forces, Marobode opposait à l’ennemi l’ensemble régulier d’une nation. Le fils de Sigismer, après tout, ne montra au monde qu’un traître, un perfide, amenant dans le piège, par les moyens les plus grossiers, un général imbécile, et les Ché-

1. Certum imperium, vimque regiam complexus animo, statuit... Vell. Paterc., Il, 108 .

2. Corpus suum custodia tutum. Imperium perpetuis exercitiis pæne ad romaine disciplinée formam redactum , brevi in eminens, el nostro quoque imperio tiinendum, perduxit fastigium. Vell. Paterc., 11 , 100 .

ruskes ne furent dans ce bel exploit que d’affreux sauvages qui égorgent et ne se battent pas. Le roi des Suèves, au contraire, fit à l’Empire une véritable guerre où la fortune resta plus d’une fois indécise. Arminius lui ayant envoyé, comme un trophée de sa victoire et un exemple à suivre, la tête défigurée de Varus , Marobode rougit d’un tel présent et renvoya cette tête à Rome pour qu’elle y reçût la sépulture dans le tombeau de la famille 1 . On voit ici la différence des hommes et celle des tentatives.

Après les Suèves, les Daces eurent leur jour de lutte. Avec le même génie que Marobode, Décébale, leur roi, se jeta dans les mêmes aventures. Caressant les Romains, et s’armant contre eux de leurs propres enseignements, il se fit donner par Domitien des machines de guerre et des ingénieurs, attira dans son pays les déserteurs des légions, se fit élever des forts et construire un palais par des architectes romains; puis il se déclara l’ennemi de l’Empire 2 . Son habile politique parvint à entraîner dans la cause de l’indépendance barbare non-seulement les Suèves et le reste des Sarmates, mais une partie des Pannoniens mal

1. Vari corpus semiustum hostium laeeraverat feritas, caputejus abeissum, latum que ad Maroboduum, et ab eo missum ad Cæsarem, gentilitii tandem tumuli sepultura honoratum est. Vell. Paterc., II,

2. Dion. Epitnme Xiphil. in Domit. — Sueton. Domitian. — Jornand. B. Get., 13.

soumis. Cette guerre , commencée sous Domitien , ne s’acheva que sous Trajan. Telles furent les trois grandes crises qui agitèrent le monde d’outre-Danube et d’outre-Rhin pendant les trois premiers siècles. Les entreprises de Décébale et de Marobode prouvent à elles seules l’attrait involontaire de la civilisation sur tout ce qu’il y avait d’intelligent parmi ceux qui la repoussaient. Rêver de combattre Rome par les procédés de Rome , c’était être déjà , en partie, Romain.

La défaite de Décébale fut suivie de l’occupation de la Dacie où Trajan bâtit des forteresses , ouvre des routes militaires, et transporte une multitude de sujets romains , pris surtout dans la Pannonie ; la frontière romaine est ainsi reportée de la ligne du Danube à celle des Carpathes. Une longue paix succède à ce troisième ébranlement de la barbarie, et de l’an 101 à l’an 162, nombre de tribus sarmates entrent dans l’alliance de Rome. Les nations suèves ont aussi déposé les armes; en 139, les Quades reçoivent un roi des mains de l’empereur Antonin, et laissent construire des forts sur leur territoire. La tranquillité est moindre sur le Rhin. Après la défaite d’Arminius, les Bructères, les Tenctères, les Frisons continuent à s’agiter ; ils prennent parti pour les Bataves dans la révolte de Civilis, et soutiennent contre Rome l’Empire des Gaules. Tiennent ensuite des guerres intestines qui occupent les plus puissantes tribus de la Germanie, et l’action de

Rome sur elles n’est plus troublée que par leurs propres discordes. A l’exception des Finnois placés trop loin de l’Empire, toutes les grandes fractions de la barbarie étaient donc venues se mesurer touç à tour contre lui , et tour à tour elles avaient été contraintes de reconnaître sa force.

Ces intermittences de calme profitèrent heureusement à la civilisation. Rome put employer avec suite et largement ses moyens d’attraction sur des peuples pacifiés. Dans ce travail, son action assimilatrice revêt deux caractères : elle s’exerce au dehors par la colonisation, le commerce et les alliances; au dedans par les transplantations de Barbares sur le sol romain, et par leur admission dans la milice romaine.

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