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DEUXIÈME PÉRIODE

(de 160 a 375)

Guerre de l’Odinisme en Scandinavie. — Les Goths émigrent vers la la mer Noire. — Bouleversement dans le nord de l’Europe : le monde barbare est transformé. — Naissance des grandes confédérations : Franks et Alamans sur le Rhin; Burgondcs dans les montagnes Hercyniennes; Saxons aux bouches de l’Elbe: nations gothiques sur le Danube. — Caractère de ces ligues nouvelles ; leurs luttes et leurs alliances entre elles ou avec l’Empire. — L’œuvre civilisatrice de Rome, en partie détruite, est reprise avec courage. — Moyens pratiqués dans cette seconde période. — Action de Rome en dehors de l’Empire : Les alliances prennent une grande extension. — La colonisation décroît : abandon de la Dacie et des champs Décumates. Action de Rome a l’intérieur de l'Empire : Elle se développe sur une vaste échelle. — Fédérés reçus à l’intérieur. — Déditices. — Lctes. — Changement apporté par la constitution de Caracalla dans la condition des Barbares transplantés. — Çonvcrsion des Goths au christianisme. — La religion chrétienne devient un puissant auxiliaire de l’assimilation.

Tandis que l’action de Rome s’étendait ainsi au delà du Danube et du Rhin, une violente agitation s’empara tout à coup du moude barbare. Parti du nord-ouest et de la presqu’île de Scandie, le trouble se propagea de la Raltique à la mer Noire, à travers tout le continent européen. Les nations déplacées se croisaient, s’entrechoquaient; celles du nord descendaient au midi.

celles de l’occident se portaient vers l’orient; tandis que des masses innombrables, acculées sur les deux fleuves frontières, débordaient en Pannonie et en Gaule : quelques-unes se firent jour jusqu’en Italie. Que se passait-il donc chez les nations Scandinaves, du sein desquelles cette tempête s’était déchaînée? Les écrivains romains qui nous en peignent les terribles effets semblent en avoir ignoré la cause, et nous sommes obligés d’aller la demander aux traditions moitié historiques et moitié religieuses de la Scandinavie elle- *■ même.

Suivant ces traditions, les contrées polaires de l’Europe avaient vu s’accomplir, vers le second siècle de l’ère chrétienne, une révolution comparable à celle qui, cinq cents ans plus tard, bouleversa l’Arabie sous l’impulsion de Mahomet. Odin et ses compagnons, conquérants et réformateurs religieux , étaient venus d’Asie fonder dans la presqu’île Scandinave , à l’aide du marteau et de l’épée, un nouveau culte sur les débris du culte national. Prèchée par la force, cette religion était elle-même une déification de la guerre et des instincts les plus violents de l’humanité. Les peuples qu’elle marqua de son empreinte se trouvèrent comme retrempés dans une barbarie plus énergique et plus sauvage que la vieille barbarie teutonique. Entre eux et ceux qui restaient fidèles à l’ancien culte, la lutte fut longue et impitoyable ; il fallait croire ou

s’expatrier : la puissante nation des Goths prit le dernier parti ; quittant les parages de la Baltique, elle se dirigea vers le soleil levant. La tradition recueillie par Jornandès semble indiquer sous une forme symbolique que l’émigration eut lieu par trois bans successifs, dont le dernier contenait les Gépides, frères et clients des Goths *.

Des plaines de la Baltique, les émigrants gagnèrent celles de la mer Noire, à travers les espaces immenses qui les séparent. Chemin faisant , ils culbutaient tout ce qu’ils trouvaient devant eux. C’était un torrent qui entraînait ou dispersait tout : les Suèves et les Sarmates cédèrent à sa violence ; et les populations de l’extrême nord, Ruges, Vandales, Hérules, se précipitant vers le centre de l’Europe par la brèche qui leur était ouverte , refoulèrent du côté du Danube les nations suéviques et sarmatiques, qui pesèrent à leur tour sur les Marcomans. Il y eut dans cette vallée comme un vaste débordement de peuples, dont les flots venaient se briser contre la frontière romaine.

De la zone du Danube , le désordre gagna rapidement la zone du Rhin, et là aussi le progrès de la civilisation fut tout à coup interrompu. Les colons fuyaient; les tribus converties déjà à la vie sédentaire reprenaient les habitudes de la vie nomade. Bientôt la fron-

1. Jornandès fait partir les Goths de la Scandie sur trois navires, dont le troisième était monté par les Gépides. — R. Get., 17.

SC

tièrc des Gaules fut entamée sur plusieurs points, celle du Danube forcée à son cours moyen ; et une masse de tribus suèves etsarmates envahit la Pannonie. Ainsi commença cette célèbre et funeste guerre des Marcomans qui occupa, pendant dix-huit ans*, toutes les forces de l’Empire, obligea Rome d’armer jusqu’aux esclaves, et menaça l’Italie d’une invasion plus terrible que celle des Cimbres. De l’Océan germanique aux bouches du Danube on ne compta pas une seule province où le sang romain ne coulât à flots; ses vaillantes légions s’y épuisèrent et le grand Marc-Aurèle y périt à la peine.

Lorsque, après la guerre, le monde barbare parvint à se rasseoir, un spectacle inattendu frappa les Romains : ils ne retrouvaient plus la barbarie qu’ils avaient connue ; les nations s’étaient déplacées ; les noms avaient changé; l’Europe septentrionale semblait transformée. Le grand rameau teutonique des Suèves, si célèbre jadis, n’était plus représenté sur le Danube que par un faible noyau de tribus, et l’on n’entendait plus parler de Germains sur le Rhin 1 2 : d’autres groupements de race , d’autres dénominations avaient suc-

1. La guerre commencée en 162 ne s'acheva qu'en 180. Voici quelques-uns des peuples qui s’étaient unis auxMarcomans et aux Quades : les Hermundures, les Nariskes, les Bures, les Bastarnes, les Peucios, les Costoboces, les Victofales, les Vandales, les Jazyges, les Roxolans, etc.

2. Apud historicos Gtrmania , nunc Francia vocatur. Micron, ap.

cédé à ceux-là. Ce qu’on rencontrait à leur place, c’étaient des Franks, sur le Bas-Rhin ; des Alamans, entre ce fleuve et le Danube ; des nations gothiques, entre les Carpathes et la mer Noire ; et autour de la forêt Hercynienne , sur les territoires de tribus suèves ou germaines à demi civilisées naguère, des peuples presque ignorés, les Burgondes, les Longobards, les Vandales campant ou errant parmi les cultures abandonnées. Plus haut, vers les bouches de l’Elbe, une ligue puissante de nations maritimes venait de se former sous le patronage des Saxons. On le voit, une nouvelle barbarie dressait maintenant ses drapeaux en face de la civilisation.

La confédération des Franks, mot qui signifiait les vaillants et les forts 1 , occupait presque tout le territoire des anciens Germains, entre le Rhin, l’Elbe, l’Océan et le Mein. C’était une autre combinaison de ces tribus sous un lien plus énergique, dû aux institutions guerrières de l’odinisme, dont elles ressentaient l’influence, moins complète pourtant sur elles que sur

D. Bouquet, t. I, p. 743. — Franci olim dicti Gtrmani. Agath.,

Hist . , i. — Rlienus in Oceanum ovolvitur; hic sunt paludes, ubi quondam habitarunt Germant, qui Franci nunc appellantur. Procop., Hist. Got., 1. — Le nom do Germain continue néanmoins à être usité chez les historiens et les poètes comme dénomination traditionnelle.

1. Franci... a feritate morum nuncupati... Sunt enim in illis mores inconditi, naturalis que ferocitas animorum. Isid.,0)-iÿ.,IX, col. 1043. Sur l’étymologie des mots Frank, Frak, Frek, je ne puis que renvoyer aux Lettres d'Augustin Thierry sur l’Histoire de France.

les tribus de la ligue saxonne; mais elles avaient puisé dans leurs rapports journaliers avec celles-ci, et surtout dans leur coopération fréquente aux expéditions de piraterie, quelque chose de l'entrainement fanatique et de la férocité des sectateurs d’Odin.

Les Mamans, sortis des débris de la branche suévique, présentaient, sous un lien unitaire, un assemblage d’hommes de toutes les tribus, de tribus de toutes les nations. C’est du moins là ce que semble indiquer le nom qu’ils avaient pris ' . Placée au midi des monts Hercyniens, derrière le rempart qui couvrait les champs Décumates , et tenant sous sa main les passages septentrionaux des Alpes, cette confédération menaçait à la fois la Gaule et l’Italie. Sans être pour cela moins guerrier, l’Alaman avait moins de rudesse que le Frank; il semblait garder quelque chose de la douceur des anciennes tribus suéviques du midi, un moment les plus civilisées parmi les Teutons; et l’esprit sauvage de l’odinisme n’avait pas rayonné jusqu’à lui. Si Rome trouva d'abord chez les peuples de cette confédération des ennemis redoutables, elle s’y fit bientôt de sincères et fidèles alliés.

Les Burgondes, descendus de l’Oder supérieur dans la forêt Hercynienne, ne formaient ni une confédération proprement dite, ni un peuple sans mélange.

1. Ail, al, tout; manu, homme. On trouve indifféremment les deux formes Alamanni et Alemanni dans les écrivains anciens.

Él'OQUE DES GRANDES CONFÉDÉRATIONS. «05

A une époque qu’on ne peut préciser, ils s’étaient unis par des mariages aux garnisons romaines placées dans les forts et les camps retranchés de l'intérieur, et ce contact leur avait inspiré le goût des habitudes sédentaires : au lieu de villages à maisons éparses, comme la plupart des Germains, ils se construisaient des bourgs à demeures contiguës, et de là, disent les écrivains latins, ils tiraient leur nom de Burgundes, habitants des bourgs *. Sans nous arrêter à une étymologie qui ne touche pas au fond même de la tradition, nous ne voyons dans celle-ci rien que de très-acceptable. Non-seulement il est possible que des postes lointains, enfants perdus de la conquête, se voyant abandonnés par suite des événements de la guerre, se soient fixés chez un peuple qui les accueillait bien ; mais on peut admettre encore que les campements des Burgondes servirent d’asile aux colons dispersés pendant les dernières catastrophes. Ainsi s’expliquerait la double tendance de celte nation à la vie sédentaire et à l’amitié de l’empire *.

A l’est des Burgondes et des Alamans quelques nations groupées autour des Marcomans et des Quades,

1. (Ainnt) ita nomcn ex opéré prœsumpsisse, quia crebra per limitent habitacula constituta, Burgos vulgo vocant. Oros., vu, 32. r 2. Burgundiones, quoodam a Romanis, subacta Gérmania interiori, per castrorum limites positi a Tiborio Csesare, in magnam coaluerunt gentem. Isid., Orig.,'n. — Hos quondam, subacta interiori Gérmania a Druso et Tiberio...per castra dispositos, aiunt in magnam coaluisse gentem. Oros., vu, 32.

eux-mêmes très-affaiblis , conservaient à peine une ombre de ce grand nom de Suèves. Elles avaient essayé de se fondre avec le reste des tribus sarmates ; mais cette ligue de peuples si différents ne présentait ni unité, ni vigueur. Harcelée sur ses derrières par les Goths, contenue sur son front par les Romains, elle s’agitait entre ces deux ennemis, toujours en armes, et prête à déborder, soit dans la Pannonie , soit dans la province transdanubienne de Trajan, des que la défense romaine paraissait faiblir.

Tel était sur le haut et le moyen Danube le nouvel aspect du monde barbare ; près du bas Danube et le long de la mer Noire, on ne trouvait plus que les Goths. Ils dominaient partout, au midi, jusqu’aux limites de la Dacie; au nord, tout leur obéissait encore : Slaves, Sarmates et jusqu’à plusieurs tribus teutoniques, qui avaient accepté leur joug. Par leur réunion avec les Gépides et les Hérules, leurs alliés ordinaires, ils composaient une ligue vraiment formidable. Leur établissement central était sur le Dniester, qui séparait les deux grandes divisions de leur race, les Ostrogoths et les Visigoths : les premiers campaient à l’orient de ce fleuve, d’où ils s’étendaient jusqu’aux confins de l’Asie ; les seconds occupaient les territoires situés à l’Occident, et leurs tribus avancées pénétraient déjà dans les Carpathes. L’Ostrogoth exerçait directement son activité belliqueuse sur les nations sarmates

ou finnoises du Nord , les Visigoths menaçaient les provinces romaines du Danube et surtout la Dacie. Leur rêve fut bientôt de dominer la barbarie européenne, comme les Romains dominaient le monde civilisé ; et les efforts de leurs rois y tendirent non sans succès. C’était avec des éléments nouveaux la résurrection des projets de Décébale et de Marobode, toujours séduisants pour les barbares de génie.

Les Hérules et les Gépides , venus avec les Goths, ne suivaient pas invariablement leur fortune. On les voit errer de demeure en demeure, d’expédition en expédition , des Palus-Méotides au Rhin , bataillant, tantôt seuls , tantôt en société avec d’autres peuples, et se distinguant, les Gépides par un esprit épais et borné 1 2 , les Hérules par des mœurs dont la cruauté devint proverbiale. Ces derniers étaient moins un peuple qu’une aristocratie de guerriers, ainsi que l’indique leur nom, qui signifiait Seigneurs. On les regardait comme les plus terribles et les plus pervers des barbares* : par leur force et leur bravoure indomp-

1. Gcpidm namque sine dubio ex Gothorum prosapia ducunt originem : sed quia, ut diii, Gepanta pigrum aliquid lardum que signât, pro graluito convicio Gepidarum nomen exortum est. Quod ncc ipsum credo falsissimum : sunt enim tardions ingenii, graviores corporum veiocitate. Jornand., fl. Get ., 17.

2. Est autem, ut rarum, ita summe laudabile, si quis Herulus pro perlidia et vinolentia, gcmilibus vitiis, lionesta induerit. Procop., Vand., I. 11.— Omîtes populos sceleribus superant. Idem, Goth., 1. U. — Ennod. Paneg. Theodor.

tables , ils donnèrent sur les bords de la mer Noire une image anticipée des Berserkers de la Baltique. Enfin les Vandales et les Longobards , campés derrière les monts de la Bohême, après les Suèves et les Burgondes , se tenaient en observation , prêts à se porter en avant où l’occasion les appellerait. Le Longobard conservait près des monts des Géants le vieux renom de férocité qu’il s’était fait aux bouches de l’Elbe; tandis que le Vandale, souple et perfide, acquérait déjà, parmi les Germains, cette réputation de lâcheté qui le poursuivit plus tard dans toutes ses courses à travers l’Europe 1 . Chaque peuple barbare avait d’ailleurs au sein de la barbarie son ennemi propre et naturel : le Goth était celui du Vandale.

Ces nations ou ces ligues de nations n’apparaissent pas toutes au même instant dans l’histoire, qui ne les enregistre qu’au fur et à mesure de leurs agressions contre l’Empire. Les Alamans sont mentionnés les premiers : battus en 213, sur les bords du Mein , ils valent à l’empereur Caracalla le titre d’Alamannique. En 215, se montrent les Goths, que le même empereur défait sur le bas Danube. On n’entend plus parler des Alamans jusqu’en 260, et des Goths jusqu’en 245, où ils envahissent la Thrace. Une de leurs bandes, en 251 , pénètre jusqu’en Thessalie : Décius les chasse

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