Olympiod., Hist
des provinces romaines , mais en les poursuivant, il est enveloppé et tué près du Danube. On voit ensuite cette nation, comme par un retour aux habitudes Scandinaves, quitter la terre pour la mer, enlever aux villes du Pont-Euxin leurs flottes de commerce et aller piller successivement toutes les côtes de l’Asie. Dans une de ces expéditions, une bande de Goths brûle le temple de Diane à Éphèse ces ravages durent de 259 à 270.
Les Franks n’ont pas encore pris place dans l’histoire en 241 , mais ils figurent déjà dans les chants militaires qui délassaient le soldat romain pendant les loisirs des camps. Les légions gallicanes envoyées cette année même en Orient, pour y repousser une attaque des Perses, entonnèrent en partant cette chanson qu’un historien nous a laissée : « Mille guerriers franks sont tombés sous nos coups, nous avons vaincu mille Sarmates; qu’on nous donne des milliers, des milliers, des milliers de Perses ! I. 2 » Ceci vaut bien la mention d’une bataille. Il n’y avait eu pourtant encore que des escarmouches entre cette confédération et les Romains. De même que les Alamans, les Burgondes et tout le groupe de barbares qui avoisinait les monts
I . Sumptis navibus Asiam transiere... Uultia cjus provineie civitatibus populatis, opimatissimum iilud Ephesi Dianæ templum iguu succindunt. Jornand., fi. Get., 20.
J. Mille Francos, mille Sarmatas, semel et semel occidimus :
Mille mille, mille mille, mille Persas quærimus.
Vopisc. Aurélinn ., ap. Script, rer. Auq., 211 .
des Géants, les Franks ne commencèrent leurs grandes expéditions qu’à partir de l’année 261 .
Elle ouvrit une ère fatale dans les annales de l’Empire. La captivité de Yalérien, tombé aux mains des Perses, et devenu le jouet d’indignes outrages, remplit le monde romain d’une sorte de folie : on crut les destinées de Rome consommées ; tout tendit à se dissoudre ; et les provinces rompant avec l’Italie le lien d’unité se donnèrent des empereurs particuliers, dont le nombre s’éleva jusqu’à trente. Ce fut, en Occident comme en Orient, une anarchie générale. Des rives du Rhin et du Danube, les nations barbares observaient curieusement cette dissolution du monde civilisé, épiant l’occasion de s’y précipiter en masse. Les Franks commencèrent; tandis qu’ils attaquaient la partie occidentale des Gaules, les Àlamans envahirent la partie orientale; puis, prenant l’Italie à revers, ils franchirent les Alpes et poussèrent jusqu’à Ravenne. Pendant ce temps-là, d’autres Alamans unis aux Sarmates se jetaient sur la Pannonie. Par bonheur pour la civilisation, il se rencontra en Gaule et en Illyrie deux tyrans , produit de l’élection militaire, qui défendirent vigoureusement les provinces remises en leurs mains. Postume, surtout, mérita le titre de restaurateur des Gaules et de sauveur de l’Empire. Il balaya des contrées transalpines les Alamans qui, concentrant leurs forces vers l’Italie , y multiplièrent
leurs incursions, sans discontinuer, de 268 à 271 ; du moins la Gaule respira. Les Franks furent aussi refoulés au delà du Rhin, où Postume les poursuivit. Sur le Danube , les Vandales entrés en Pannonie n’en sortirent qu’après d’affreux ravages. Quant aux Gotlis, maîtres un instant des provinces de Thrace , ils pénétraient en Grèce, lorsque Claude les arrêta et les défit une première fois à Naisse, une seconde fois dans les gorges de l’Hémus. On voit quelle formidable entente existait, à chaque secousse du monde romain, entre toutes les parties de la barbarie.
Aurélien, pacificateur universel, mais pacificateur armé, remit l’ordre au dedans et au dehors : les provinces rentrèrent dans l’unité romaine, et les envahisseurs barbares, pourchassés de proche en proche, regagnèrent à grand’peine leur pays. De l’Euphrate à l’Océan germanique, il n’y eut pas un ennemi de l’Empire qui ne sentît le poids de son épée. Il réservait un châtiment exemplaire aux Goths qu’il alla chercher sur leur propre territoire, au bord du Dniester, où un fait curieux signala leur défaite : le char de leur roi, nommé Cannabaud, étant tombé aux mains des vainqueurs avec son attelage de quatre cerfs , disent les historiens, Aurélien le réserva pour la solennité de son triomphe. Ces cerfs étaient des rennes 1 ;
1 . Currns quatuor cervis junctus, qui fuisse dicitur régis Gothorum. Vopisc. Aurélian., ap. Script, r. August. p. 220,
et on en peut induire que les Gotlis , malgré leur éloignement, n’avaient point rompu toute relation avec leur patrie d’origine.
Cet empereur pourtant si puissant, si heureux dans toutes ses guerres, attacha son nom à un acte que l’histoire a plus d’une fois taxé de faiblesse. Désespérant de garder la Dacie harcelée par les Goths à l’est, par les Suèves à l’ouest , et qu’on ne pouvait défendre qu’à grand renfort de troupes, il en décida l’abandon ; et la limite de l’Empire, posée par Trajan sur les Carpathes , rétrograda jusqu’au Danube. C’est en 275 que s’accomplit ce grand événement qui rendait à la barbarie la province transdanubienne. Les colons romains qui le demandèrent furent transportés dans un canton de la Mésie, auquel on attribua par un reste d’orgueil le nom de la colonie abandonnée. Beaucoup pourtant s’attachant au sol où ils étaient nés, préférèrent y vivre au milieu des Barbares ; et leurs descendants, malgré tant de changements de races et tant de siècles de révolution, ont perpétué jusqu’à nous, dans les plaines du Danube, un idiome sorti de la langue latine et le titre même de Romain.
Les dernières émotions de cette longue crise se terminèrent à Probus, aussi brave, aussi actif qu’Aurélien, mais moins cruel et moins fastueux que lui. Sa vaillante épée eut affaire successivement aux Franks, aux Burgondes, aux Alamans, aux Vandales, aux
Lyges, aux Bastarnes, à toute la barbarie, enfin, qui cherchait à remuer de nouveau , et qu’il réduisit à demander partout la paix. Soixante-dix villes relevées de leur ruine et les fortifications réparées sur une longueur de six cents lieues furent le trophée de ses victoires*.
Nous arrivons à la tétrarchie. Vers 287 , un nouveau courant barbare se produit et vient battre toute la frontière du Rhin : les Franks pénétrent en Batavie où Maximien les défait et les repousse ; ils reviennent en 293 , et Constance les défait encore; un nombre immense de prisonniers Caukes, Chamaves, Frisons, est transplanté en Gaule dans les cantons dépeuplés des Trévires et des Nerviens. Les Alamans ont leur tour : après trois grandes batailles livrées à Langres et à Vindisch , Constance les force à déposer les armes et colonise leurs prisonniers sur les territoires qu’ils ont dévastés. Les Ilérules s’aventurent de nouveau en Gaule et sont battus en 287 ; les Marcomans le sont dans les provinces pannoniennes en 299 ; ce n’est pas tout : Constance va affronter dans les parages de l’île de Bretagne les flottes réunies des Saxons et des Franks ; il en détruit une partie et disperse le reste. Tel fut le contingent de gloire du gouvernement tétrarchique , dans la lutte de la civilisation lontre la barbarie.
1. Septuagintn urbes nobilissimæ captivitatc hostium vindicatse, et ouines penitus Galliæ liberatæ. Vopisc., Prob., ap. Scr. r Auy. p. 239.
m TABLEAU DE L'EMPIRE ROMAIN.
J'ai parlé ci-dessus de cette institution à propos de l’administration intérieure de l’Empire; qu’on me permette d’en parler encore à propos de sa sûreté extérieure. En divisant le gouvernement sans briser l’unité du territoire, et multipliant en quelque sorte la souveraineté par une quadruple représentation, Dioclétien opposa aux invasions ennemies un ensemble de moyens qui avait manqué jusqu’alors au monde romain. Ce vaste monde eut dès lors cinq capitales choisies pour le double besoin de la défense et de l’administration: Milan, Nicomédie, Trêves, Carnunte, Sirmium. Les barbares comprimés sur tous les points surent se résigner au repos : et avec la tétrarehie s’ouvrit l’ère des alliances entre les grandes confédérations et l’Empire.
Elles commencèrent par les Mamans. Ces peuples si rudement châtiés que Constance, dans une seule bataille, en avait détruit plus de soixante mille, s’attachèrent à lui après la paix , et devinrent les fidèles alliés de sa famille. Quand il mourut en Bretagne, ce fut un roi des Alamans, Éroc, qui assura, par le dévouement de ses auxiliaires, l’élévation de Constantin au trône impérial. Un autre roi alaman, Vadomar, ami personnel et confident de Constance II , fut chargé du soin délicat d’observer la conduite du César Julien en Gaule, et de s’emparer de lui au besoin. Ce Barbare, intelligent et rusé, qui parlait probablement le latin et
le grec comme sa langue maternelle, fut nommé par Valentinien duc de la province de Phénicie *. La bonne intelligence des rois alamans avec l’Empire ne dura pas moins de cinquante ans.
Celle des Burgondes fut plus longue encore. Les attaques de ce peuple contre la Gaule n’avaient eu ni l’importance de celles des Alamans, ni l’acharnement des irruptions frankes. Défait à deux reprises par Probus et par Maximien , et refoulé au fond de ses forêts, il avait sérieusement recherché l’alliance de Rome : celle-ci, après avoir éprouvé sa sincérité, lui avait conféré le titre d’ami et d’hôte. On voit, depuis lors, les Burgondes s’adonner avec ardeur aux pratiques de la vie sédentaire. Ils recherchent les Romains; ils fréquentent les villes de la frontière , où ils vont se louer comme ouvriers charpentiers, vivant en partie de ce salaire , qu’ils rapportent dans leur pays 2 . La pacification des Burgondes fut comme une barrière qui arrêta sur le Rhin les Vandales et les Hérules.
Les Franks sont les derniers à se résigner à la paix et aux alliances. Malgré le châtiment qui leur avait été infligé par Constance et par Maximien , ils reprennent
1. Ad perstringenduro fallendumque miris modis ab ætatis priinitiis callens, ut postea Ducatum per Plieoicen regens, ostendit. Amin. Marc., ixi, 3.
2. Oinnes fere sunt fabri lignarii, et, es hac artc mercedem capicntes, semetipsos aluut. Socrat., vu, 30.
Mft i TABLEAU DE L’EMPIRE ROMAIN.
les armes sou6 Constantin et se jettent encore sur la Batavie , mais Constantin les repousse , pénètre dans leur pays, qu’il ravage en 309 et 313, et pour les effrayer par un exemple terrible, il expose aux bétes, dans l’amphithéâtre de Trêves, deux de leurs rois prisonniers*. A cette lutte suprême succéda une paix de quarante ans, pendant laquelle tout ce qu’il y avait de plus distingué parmi les Franks s’enrôla dans l’armée romaine.
Une autre grande alliance signala le règne de Constantin : celle de l’Empire avec les Goths. Ces redoutables barbares, après avoir essayé leur force une nouvelle fois et sans plus de succès, préférèrent à la guerre un rapprochement fructueux pour les deux parties. Ils s’engagèrent à fournir aux Romains un corps de quarante mille soldats dont ceux-ci pourraient disposer à leur gré : « Ce corps a toujours été entretenu au complet, nous dit lornandès, qui écrivait au sixième siècle; et il existe encore aujourd’hui dans la république, sous le nom de fédérés 5 .» L’alliance des Goths permit à l’Empire de reporter la répression avec plus d’énergie sur les tribus suèves et sarmates.
t. Auet. inc. Paneg. Constant., 8. — Eom., Paneg. Constant., 11 et *eqq.
2. Qui, fœdcre inito cum imperatore Constantino, XL. suoruni ni i 11 i a illi in solatia contra gentes varias obiulere, quorum et oumerus et mililia usquc in præsens in republica nominantur, id est, faderati. Jornand., R. Get., 31.
La tranquillité rétablie sur toute la frontière ne dura pas moins d’un demi-siècle, mais elle fut suivie d’un réveil presque général des nations barbares. Quand le César Julien arriva dans la Gaule, il la trouva envahie, à l’est par les Alamans, à l’ouest par les Franks ; il bat les premiers près de Strasbourg en 357, et porte, en 358 et 359, le ravage au sein de leur pays, jusqu’au territoire des Burgondes: huit rois lui demandent merci, et l’alliance est renouvelée. Quant aux Franks, qui avaient déjà traversé la Batavie et pénétré jusqu’à l’Escaut, Julien fond sur eux, les écrase dans une grande bataille, et lorsqu’ils ont mis bas les armes et déclaré vouloir vivre sous la loi des fédérés, il leur accorde le canton appelé Toxandrie, entre l'Escaut et le Rhin. La trihu des Saliens tout entière reçoit ainsi le droit d’habitation romaine, et devient membre intérieur de l’Empire.
Tels sont les faits principaux de cette seconde période où Rome parvint à relever sur le Rhin la civilisation presque détruite. Le travail de deux siècles était sinon perdu, au moins grandement compromis; elle se remit à l’œuvre avec la confiance héroïque qu’elle montrait aux jours de sa jeunesse, lorsque Annibal était à ses portes. Presque tous les Césars de cette époque furent d’admirables soldats , et souvent d’habiles politiques qui préparaient la paix par la guerre et gagnaient leurs alliances sur les champs
de bataille. Élus des camps, où ils vivaient et mouraient, ils ne connaissaient de patrie que Trêves, Cologne, Carnunte ou l’enceinte mobile des légions ; plusieurs d’entre eux ne virent jamais Rome. Leur mort égala parfois la beauté des morts antiques: Décius se sacrifiant à la poursuite des Goths, et périssant sous des milliers de dards , abîmé , étouffé dans un marais, eut un trépas digne de son nom. L’Italie elle-même, par la bouche de ses historiens, compara les glorieux tyrans de la Gaule à Nerva, àTrajan, à Septime Sévère; et il y eut dans Probus mieux qu’un Marius. Quatre ou cinq fois, cet homme simple et grand détruisit des hordes aussi redoutables que celles des Teutons et des Cimbres, et ne fit point servir ses victoires à l’asservissement de son pays. Maximien, Constance Chlore , Constantin lui-même , infatigables dans la guerre, civilisateurs dans la paix, ramenèrent sous l’action de Rome le monde barbare qui lui échappait : disons-le hautement, ces hommes ont mérité le respect et les bénédictions de l’avenir 1 Il nous reste à analyser les procédés d’assimilation employés par le gouvernement romain dans cette seconde période ; nous y trouverons qu’à l’inverse de la première, l’action intérieure de Rome dépasse ici de beaucoup son action extérieure.