ACTION DE ROME SUR LES RACES BARBARES EN DEHORS DE L’EMPIRE
i° A lliances. — J’en ai assez longuement parlé pour n’avoir pas besoin d'y revenir. Elles furent pratiquées sur une aussi large échelle que dans la première période, et avec les mêmes classements. La seule nouveauté qu’on y remarque est ce corps de quarante mille fédérés goths devenu partie intégrante de l'armée romaine , et maintenu soigneusement au complet depuis le temps de Constantin jusqu’à celui de Justinien, à travers les fortunes les plus diverses et de la nation des Goths et de l’Empire. Ce corps célèbre avait ses chefs nationaux qui étaient en même temps généraux romains, et tenaient un rang élevé à la cour de Constantinople. Ils furent souvent Maîtres des milices. Lorsque la guerre éclatait entre l’Empire et leur natioD, les fédérés ne quittaient point le drapeau romain, et continuaient à se recruter chez leurs compatriotes par des désertions ou des engagements volontaires. Au reste, les Barbares n’attachaient aucune idée de trahison à des actes de cette nature : le fédéré faisait un métier bien payé et voilà tout.
La colonisation au dehors, trop souvent interrompue et bouleversée , recula sur presque tous les points
malgré les sages règlements d’Alexandre Sévère. Cet empereur avait établi que les terres enlevées sur l’ennemi appartiendraient aux officiers et soldats de la Limite, sous la condition du service militaire héréditaire dans leurs familles*. On leur livrait ces terrains munis de bétail et d’instruments de culture. C’était le moyen de former d’excellentes colonies en état de se défendre elles-mêmes et de protéger les provinces ; mais les mouvements incessants de la barbarie ne leur permirent point de prendre racine. D’ailleurs, des nécessités pressantes forcèrent bientôt les anciennes colonies à reculer : en 275 la Dacie dut être abandonnée, et un peu plus tard ce fut le sort des champs Décumates. La situation resta meilleure sur le bas Rhin , où la limite transrhénane se maintint dans une certaine mesure. Durant la longue paix inaugurée par la tétrarchie , on voit les tribus indigènes imiter les Romains et prendre part à leurs travaux. Probus avait commencé sur les Franks cette espèce de révolution : «Pères conscrits, écrivait-il au sénat, j’ai soumis la Germanie aussi loin qu’elle peut s’étendre ; neuf rois sont venus, suppliants, se prosterner à mes pieds, ou
1. Sols quas de hostibus capta sunt, limitaneis ducibus et militibus donavit, ita ut eorum ita essent, si hcredes illorum militarent, nec uaquam ad privatos pertinerent, dicens attentius eos militaturos si etiam sua rura defcnderent. Addidit sane iis et animalia et scrvos ut possent colore quod acceperant ne... desererentur rura vicina barbarie, quod turpusimum ilie ducebat. Lamprid., Alex. Sev. 134.
plutôt aux vôtres. Tous ces barbares labourent déjà pour vous ; ils sèment pour vous 1 ! »
ACTION DE ROME SUR LES RACES BARBARES A L’iNTÉRIEUR DE L'EMPIRE.
Si l’action extérieure de Rome diminue sensiblement durant cette période, l’autre s’accroît et se développe dans une proportion inverse. L’Empire devient une sorte d’officine où les races barbares sont transportées, domptées, disciplinées, régénérées enfin pour la vie romaine.
1* Transportations par masse de peuples. Rarement usitées depuis Néron, elles se renouvellent sous la tétrarcbie comme au temps d’Auguste et de Tibère. Galérius accueille sur la rive droite du Danube la peuplade des Carpes, qui demandait un refuge contre d’autres Barbares. Constantin admet, en 332, dans un canton de la Pannonie une tribu de Sarmates Jazyges que d’autres Sarmates, unis aux Yisigolhs, avaient entrepris d’exterminer. En 337, les esclaves de ce peuple se soulèvent, et accourent suppliants vers la frontière de l’Empire : Constantin les accueille au nombre de plus de trois cent mille qu’il interne dans
1. Subacta est omnis qua late tenditur Gcrmania... Novem reges gentium divcrsarum ad inoos pedes, imo ad vestros, supplices, strati jacuerunt Omnea jam Barbari vobis araut, vobis serunt... Vopisc Prob. ap. Scrip. r. Aug. p. 239.
itï
diverses provinces 1 . L’hospitalité romaine est. encore accordée par le même empereur aux Vandales-Silinges, que tourmentaient les Ostrogoths ; voilà pour la Pannonie et la Thrace. En Gaule, la tribu des Franks- Saliens, fugitive devant les Caukes, obtient de l’empereur Julien, ainsi que nous l’avons dit tout à l’heure, le territoire où elle avait été jetée, et qu’elle sollicite de la pitié du vainqueur. Ces établissements, placés près de la frontière, coïncident avec des travaux de défense faits par Constantin sur le Danube, par Julien sur le Rhin. Les nouveaux hôtes des Romains, sauvés par eux , sont cantonnés comme la meilleure des défenses, en face d’ennemis qui les ont chassés de leur patrie ; ils sont là , de même qu'autrefôis les Ubiens de la colonie Agrippine , « pour garder, non pour être gardés. »
Toutefois la condition des Barbares admis à l’intérieur ne fut plus la même qu’au premier temps de l’Empire. A l’époque des anciennes transplantations, les peuplades internées avaient pu se fondre et s’étaient fondues en effet dans la population provinciale dont aucune barrière légale ne les séparait : nous l’avons montré plus haut. Moins d’un siècle après
1. Servi Sarmatarum adversum omnes dominos rebeilarunt, quoi putsos Constantinus libenter accepit, et amplius trecenta millia bominum miuæ ætatis et seius per Thraciam, Scythiam, Macédonien, Italiam que diruit. Anonym. Vales, de Coûtant., n° 32.
leur établissement, les Sicambres, les Ubiens, les Tongres , ne composaient plus des groupes distincts parmi les cités gauloises; les mariages en avaient fait un seul peuple, et les Ubiens purent répondre aux Tenctères qui leur proposaient de tuer les habitants romains de leur ville : « Ces Romains sont nos pères, nos frères, nos enfants; leurs filles sont nos épouses et nos sœurs 1 .» Des unions semblables eurent lieu dans les diverses contrées de l’Illyrie qui avaient reçu des Barbares et entraînèrent les mêmes conséquences. Les provinces étant régies par leurs coutumes particulières , qui, pour ia plupart (et c'était le cas en Gaule), n’interdisaient point le mariage avec l’étranger, le mélange des races devait être facile et prompt, et la politique romaine en hâta le progrès. C’est pour cela que nous n’apercevons dans l’histoire, durant les deux premiers siècles de notre ère, aucun classement spécial, aucune différence juridique entre le Barbare transplanté et les sujets provinciaux au milieu desquels il vit. Ces myriades de Suèves et de Germains, versés en deçà du Rhin par Agrippa et Tibère à l’état de servitude ou de liberté, s’y sont perpétués dans les mêmes conditions d’esclaves ou d’étrangers libres; voilà tout.
Mais lorsque, entre 211 et 217, la constitution de